UN SUJET · DES FAITS · DES IDÉES · LE DÉBAT · UN ÉDITO
20 MAI 2026
L'ÉTOILE FILANTE
Il est des moments où tout converge. En 2017, Emmanuel Macron incarne ce moment. Jeunesse, intelligence, audace, Europe, modernité….
Il est des moments où tout converge. En 2017, Emmanuel Macron incarne ce moment. Jeunesse, intelligence, audace, Europe, modernité. Politiques, intellectuels et grands quotidiens se rassemblent autour d’une même promesse : la fin des extrêmes, le dépassement des clivages, le « nouvel âge du pouvoir ».
Huit ans plus tard, les mêmes voix tiennent le discours inverse. Philippe appelle à un départ anticipé. Attal « ne comprend plus ». Minc qualifie Macron de « pire président de la Ve République ». Bayrou doute publiquement de sa capacité à gouverner. Et les unes basculent avec la même symétrie : « délabrement », « Macron nu », « lâché par les siens ».
Ce retournement n’est pas singulier. Il rejoue, à grande échelle, un mouvement profond du commentaire contemporain : on s’enflamme pour les débuts, on se venge ensuite de sa propre naïveté. La ferveur et la haine partagent la même intensité, le même besoin de dramatisation. Une question s’impose, qui dépasse largement la macronie. Que vaut un jugement public lorsque les mêmes acteurs, sur les mêmes faits, en disent une chose puis son contraire à huit ans d’écart ?
Huit ans plus tard, les mêmes voix tiennent le discours inverse. Philippe appelle à un départ anticipé. Attal « ne comprend plus ». Minc qualifie Macron de « pire président de la Ve République ». Bayrou doute publiquement de sa capacité à gouverner. Et les unes basculent avec la même symétrie : « délabrement », « Macron nu », « lâché par les siens ».
Ce retournement n’est pas singulier. Il rejoue, à grande échelle, un mouvement profond du commentaire contemporain : on s’enflamme pour les débuts, on se venge ensuite de sa propre naïveté. La ferveur et la haine partagent la même intensité, le même besoin de dramatisation. Une question s’impose, qui dépasse largement la macronie. Que vaut un jugement public lorsque les mêmes acteurs, sur les mêmes faits, en disent une chose puis son contraire à huit ans d’écart ?
FAITS FRANCE. En 2017, l’unanimité fondatrice est documentée. Édouard Philippe, à l’Assemblée, le 4 juillet : « Le président de la République nous a montré le cap….
FAITS FRANCE. En 2017, l’unanimité fondatrice est documentée. Édouard Philippe, à l’Assemblée, le 4 juillet : « Le président de la République nous a montré le cap. Ce cap est clair, il doit être tenu. » Gabriel Attal, profession de foi législatives, juin 2017 : « Avec Emmanuel Macron, une majorité pour rassembler, agir et réussir ! » Gérard Collomb, France Inter, octobre 2016 : « Quelqu’un comme Emmanuel Macron est en train de faire éclater le paysage politique. » Alain Minc, Europe 1, mars 2017 : « La première génération politique qui ne doit rien à 1981. » François Bayrou, février 2017 : « Une opportunité historique de rassembler les forces du centre et de l’avenir. »
Les grands quotidiens consacrent ce récit. Le Monde, 8 mai 2017 : « Le nouvel âge du pouvoir. » Libération, 8 mai 2017 : « Bien joué. » Le Figaro, 8 mai 2017 : « La victoire en marchant. »
En 2025, les mêmes voix disent l’inverse. Philippe, France 2, 16 octobre : « La seule décision digne qui permet d’éviter 18 mois d’indétermination et de crise, c’est une élection présidentielle anticipée. » Attal, TF1, 6 octobre : « Je ne comprends plus ses décisions. » Minc, El País, 16 octobre : « Macron est le pire président de l’histoire de la Ve République. » Bayrou, août 2025 : « Est-ce qu’une dissolution nouvelle nous permettrait d’avoir une stabilité pour avancer ? Je ne le crois pas. »
Les unes basculent avec la même symétrie. Le Monde, 7 octobre 2025 : « Le délabrement du second mandat. » Libération, 8 octobre 2025 : « Macron nu. » Le Figaro, 8 octobre 2025 : « Lâché par les siens. »
Les mêmes plumes. Les mêmes journaux. Huit ans d’écart. Deux vérités opposées.
Les grands quotidiens consacrent ce récit. Le Monde, 8 mai 2017 : « Le nouvel âge du pouvoir. » Libération, 8 mai 2017 : « Bien joué. » Le Figaro, 8 mai 2017 : « La victoire en marchant. »
En 2025, les mêmes voix disent l’inverse. Philippe, France 2, 16 octobre : « La seule décision digne qui permet d’éviter 18 mois d’indétermination et de crise, c’est une élection présidentielle anticipée. » Attal, TF1, 6 octobre : « Je ne comprends plus ses décisions. » Minc, El País, 16 octobre : « Macron est le pire président de l’histoire de la Ve République. » Bayrou, août 2025 : « Est-ce qu’une dissolution nouvelle nous permettrait d’avoir une stabilité pour avancer ? Je ne le crois pas. »
Les unes basculent avec la même symétrie. Le Monde, 7 octobre 2025 : « Le délabrement du second mandat. » Libération, 8 octobre 2025 : « Macron nu. » Le Figaro, 8 octobre 2025 : « Lâché par les siens. »
Les mêmes plumes. Les mêmes journaux. Huit ans d’écart. Deux vérités opposées.
FAITS MONDE. Le phénomène n’est pas spécifiquement français, mais la France lui donne une intensité particulière. Tony Blair, salué en 1997 comme l’incarnation d’une « troisième voie » modernisatrice, devient en 2003 le visage de la guerre d’Irak ; les éditorialistes britanniques qui l’avaient consacré le condamneront sans nuance….
FAITS MONDE. Le phénomène n’est pas spécifiquement français, mais la France lui donne une intensité particulière. Tony Blair, salué en 1997 comme l’incarnation d’une « troisième voie » modernisatrice, devient en 2003 le visage de la guerre d’Irak ; les éditorialistes britanniques qui l’avaient consacré le condamneront sans nuance. Barack Obama, élu en 2008 dans un climat quasi messianique, quitte la Maison-Blanche sous le feu d’une critique qui couvrait initialement chaque geste d’éloges. Matteo Renzi, présenté en 2014 comme le rénovateur de la gauche italienne, est balayé deux ans plus tard par référendum. Justin Trudeau, icône progressiste de 2015, démissionne en 2025 dans un épuisement médiatique général.
La sociologie du retournement est constante : adoubement initial collectif, démesure perçue, désalignement des soutiens, condamnation rétroactive. Mais la France amplifie ce mouvement par trois traits structurels. Un système hyperprésidentiel qui personnalise à l’extrême la décision politique. Une presse parisienne fortement concentrée qui amplifie mécaniquement les unanimités. Une tradition révolutionnaire qui aime les sacres autant que les destitutions symboliques.
Les démocraties scandinaves, où la fonction exécutive est moins personnalisée et le débat plus distribué, connaissent des cycles d’opinion sensiblement plus tempérés. Le coût démocratique de la dramaturgie française n’est pas neutre : il transforme chaque mandat en récit, et chaque récit en procès.
La sociologie du retournement est constante : adoubement initial collectif, démesure perçue, désalignement des soutiens, condamnation rétroactive. Mais la France amplifie ce mouvement par trois traits structurels. Un système hyperprésidentiel qui personnalise à l’extrême la décision politique. Une presse parisienne fortement concentrée qui amplifie mécaniquement les unanimités. Une tradition révolutionnaire qui aime les sacres autant que les destitutions symboliques.
Les démocraties scandinaves, où la fonction exécutive est moins personnalisée et le débat plus distribué, connaissent des cycles d’opinion sensiblement plus tempérés. Le coût démocratique de la dramaturgie française n’est pas neutre : il transforme chaque mandat en récit, et chaque récit en procès.
LE RETOURNEMENT MÉRITÉ. Une première lecture s’impose, et il faut la prendre au sérieux. Le retournement de 2025 n’est pas un caprice médiatique….
LE RETOURNEMENT MÉRITÉ. Une première lecture s’impose, et il faut la prendre au sérieux. Le retournement de 2025 n’est pas un caprice médiatique. Il a des fondements réels. La dissolution de juin 2024, décidée seul, a produit l’instabilité parlementaire qu’elle prétendait conjurer. La succession des Premiers ministres en moins d’un an a vidé la fonction de sa substance. Les arbitrages budgétaires reportés, les réformes promises diluées, les gestes d’autorité sans portée concrète ont accumulé un passif vérifiable.
Sur ces points, la critique n’est pas une saute d’humeur. Elle est documentée, datée, méritée. Philippe, Attal, Minc et Bayrou ne s’expriment pas par lassitude : ils constatent un délitement de l’action publique. Les éditoriaux de 2025 ne brodent pas — ils décrivent.
Le retournement comporte donc une part de justesse. Il sanctionne des erreurs identifiables. Et c’est précisément ce qui le rend redoutable : parce qu’il est partiellement fondé, on est tenté de le tenir pour entièrement fondé.
Sur ces points, la critique n’est pas une saute d’humeur. Elle est documentée, datée, méritée. Philippe, Attal, Minc et Bayrou ne s’expriment pas par lassitude : ils constatent un délitement de l’action publique. Les éditoriaux de 2025 ne brodent pas — ils décrivent.
Le retournement comporte donc une part de justesse. Il sanctionne des erreurs identifiables. Et c’est précisément ce qui le rend redoutable : parce qu’il est partiellement fondé, on est tenté de le tenir pour entièrement fondé.
LA MÉCANIQUE DU MIROIR. Une seconde lecture s’impose en miroir. Si la critique est justifiée sur les faits, son intensité, sa généralisation et sa simultanéité disent autre chose….
LA MÉCANIQUE DU MIROIR. Une seconde lecture s’impose en miroir. Si la critique est justifiée sur les faits, son intensité, sa généralisation et sa simultanéité disent autre chose. Elles disent que le commentaire public ne juge pas — il s’aligne. Il s’aligne sur ce qui semble être l’avenir, puis sur ce qui semble être l’échec. Sa loi n’est pas la véracité, c’est la direction du vent.
Les mêmes qui voyaient en Macron une « opportunité historique » découvrent aujourd’hui un président « hors sol ». Ce n’est pas Macron qui a changé du tout au tout : c’est le regard qu’on porte sur lui. La ferveur de 2017 et la détestation de 2025 partagent la même structure mentale — celle du jugement collectif, dramatisé, sans mémoire.
La France adore les sauveurs et les déteste dès qu’ils cessent de sauver. Elle aime croire que tout peut recommencer, mais ne supporte pas que les promesses ne tiennent pas. Le politique devient un personnage, le mandat un récit, le journaliste un metteur en scène. L’opinion suit la pièce jusqu’à la prochaine.
Ce n’est plus une démocratie d’idées. C’est une démocratie de récits.
Les mêmes qui voyaient en Macron une « opportunité historique » découvrent aujourd’hui un président « hors sol ». Ce n’est pas Macron qui a changé du tout au tout : c’est le regard qu’on porte sur lui. La ferveur de 2017 et la détestation de 2025 partagent la même structure mentale — celle du jugement collectif, dramatisé, sans mémoire.
La France adore les sauveurs et les déteste dès qu’ils cessent de sauver. Elle aime croire que tout peut recommencer, mais ne supporte pas que les promesses ne tiennent pas. Le politique devient un personnage, le mandat un récit, le journaliste un metteur en scène. L’opinion suit la pièce jusqu’à la prochaine.
Ce n’est plus une démocratie d’idées. C’est une démocratie de récits.
« En grec, il y a un mot qui s'appelle hubris, c'est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter… Les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre.... « En grec, il y a un mot qui s'appelle hubris, c'est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter… Les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre. »
Gérard Collomb, RMC–BFM TV, 6 septembre 2018.
« En grec, il y a un mot qui s'appelle hubris, c'est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter… Les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre....
« En grec, il y a un mot qui s'appelle hubris, c'est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter… Les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre. »
Gérard Collomb, RMC–BFM TV, 6 septembre 2018.
Gérard Collomb, RMC–BFM TV, 6 septembre 2018.
POUR ALLER PLUS LOIN… Le cas Macron n’est qu’un cas d’école. La leçon dépasse largement la macronie. Le commentaire contemporain — politique, économique, culturel, technologique — fonctionne désormais selon la même logique : adoubement initial, sacralisation, détestation, oubli….
POUR ALLER PLUS LOIN… Le cas Macron n’est qu’un cas d’école. La leçon dépasse largement la macronie. Le commentaire contemporain — politique, économique, culturel, technologique — fonctionne désormais selon la même logique : adoubement initial, sacralisation, détestation, oubli. Les mêmes voix qui annoncent une révolution la déclarent ratée six mois plus tard. Les unes qui consacrent une entreprise comme « licorne » titrent sur sa « débâcle » au trimestre suivant. Les pays « modèles » deviennent des « impasses » sans transition. La rapidité du retournement n’est plus l’exception : c’est la règle.
Trois faiblesses se conjuguent. Une faiblesse cognitive d’abord : nous confondons l’intensité d’un sentiment partagé avec la justesse d’un jugement vérifié. Une faiblesse médiatique ensuite : la presse contemporaine, soumise à l’urgence et à la concurrence numérique, valorise l’alignement plus que l’examen. Une faiblesse politique enfin : les acteurs eux-mêmes, faute d’ancrage durable, ajustent leur discours au climat plus qu’à leur conviction.
Que faire face à cette mécanique ? Renoncer aux récits serait illusoire — le récit est consubstantiel à la vie publique. Mais on peut apprendre à le lire. Le commentaire majoritaire est un thermomètre, jamais une boussole. Il mesure l’humeur du moment, non la vérité du moment. Le distinguer, c’est restaurer une exigence simple : juger sur les faits, dans la durée, à distance des emballements et des effondrements.
Le cas Macron, à cet égard, est utile. Il démontre, preuves à l’appui, que les mêmes acteurs, sur les mêmes faits, peuvent tenir des discours opposés à huit ans d’écart sans paraître se contredire. Cela ne disqualifie pas leurs analyses présentes — Macron a, sur certains points, mérité la critique. Cela disqualifie leur prétention à être des juges objectifs. Ils sont des miroirs. Et un miroir ne juge pas : il reflète.
La conclusion s’impose. Dans une démocratie de récits, l’attitude raisonnable n’est ni l’enthousiasme ni l’indignation. C’est le doute méthodique. Penser par soi-même, à rebours du tumulte. Se rappeler que la ferveur est souvent le prélude à la déception. Et que la lucidité, dans le bruit du moment, commence par cette question simple : qui parle, à quel moment du cycle, et avec quelle mémoire de ce qu’il disait hier ?
Trois faiblesses se conjuguent. Une faiblesse cognitive d’abord : nous confondons l’intensité d’un sentiment partagé avec la justesse d’un jugement vérifié. Une faiblesse médiatique ensuite : la presse contemporaine, soumise à l’urgence et à la concurrence numérique, valorise l’alignement plus que l’examen. Une faiblesse politique enfin : les acteurs eux-mêmes, faute d’ancrage durable, ajustent leur discours au climat plus qu’à leur conviction.
Que faire face à cette mécanique ? Renoncer aux récits serait illusoire — le récit est consubstantiel à la vie publique. Mais on peut apprendre à le lire. Le commentaire majoritaire est un thermomètre, jamais une boussole. Il mesure l’humeur du moment, non la vérité du moment. Le distinguer, c’est restaurer une exigence simple : juger sur les faits, dans la durée, à distance des emballements et des effondrements.
Le cas Macron, à cet égard, est utile. Il démontre, preuves à l’appui, que les mêmes acteurs, sur les mêmes faits, peuvent tenir des discours opposés à huit ans d’écart sans paraître se contredire. Cela ne disqualifie pas leurs analyses présentes — Macron a, sur certains points, mérité la critique. Cela disqualifie leur prétention à être des juges objectifs. Ils sont des miroirs. Et un miroir ne juge pas : il reflète.
La conclusion s’impose. Dans une démocratie de récits, l’attitude raisonnable n’est ni l’enthousiasme ni l’indignation. C’est le doute méthodique. Penser par soi-même, à rebours du tumulte. Se rappeler que la ferveur est souvent le prélude à la déception. Et que la lucidité, dans le bruit du moment, commence par cette question simple : qui parle, à quel moment du cycle, et avec quelle mémoire de ce qu’il disait hier ?
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