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19 NOVEMBRE 2025 (#123)
TSMC : LA FONDERIE QUI FAIT LE MONDE
Si vous lisez ces lignes sur un smartphone, un ordinateur ou une tablette, il y a de fortes chances qu’une seule entreprise ait fabriqué le processeur qui fait tourner votre appareil. Cette entreprise ne conçoit aucune puce. Elle ne vend aucun produit directement aux consommateurs. Son nom est inconnu du grand public. Taiwan Semiconductor Manufacturing Company — TSMC — produit aujourd’hui 64% des puces mondiales sous-traitées et près de 90% des processeurs les plus avancés de la planète.
TSMC est le cœur battant de notre civilisation numérique. Dans un monde où chaque geste — appeler, naviguer, travailler, entraîner une IA — dépend d’un morceau de silicium gravé à l’échelle atomique, une seule fonderie est devenue indispensable…
UN “VERROU GÉOPOLITIQUE” MAJEUR
TSMC est le cœur battant de notre civilisation numérique. Dans un monde où chaque geste — appeler, naviguer, travailler, entraîner une IA — dépend d’un morceau de silicium gravé à l’échelle atomique, une seule fonderie est devenue indispensable.
De son invention audacieuse dans les années 1980 à son rôle de verrou géopolitique du XXIᵉ siècle, l’histoire de TSMC raconte comment une île de 23 millions d’habitants est devenue le centre de gravité technologique du monde.
Son quasi-monopole sur les technologies de 3 nanomètres et moins en fait le passage obligé d’Apple, de Nvidia, d’AMD, d’Intel, de Qualcomm, de MediaTek et de centaines d’autres géants technologiques. Sans TSMC, pas d’iPhone 17, pas de GPU Nvidia pour l’intelligence artificielle, pas de processeurs AMD Ryzen, pas de révolution numérique telle que nous la connaissons.
Cette dépendance est vertigineuse. En 2024, Apple a représenté 24% du chiffre d’affaires de TSMC , soit environ 22 milliards de dollars. Nvidia, devenu le deuxième client avec la frénésie de l’IA, pèse désormais 12% des revenus de l’entreprise taïwanaise, contre 11% en 2023. AMD arrive en troisième position. À eux trois, ces clients concentrent plus de 40% du chiffre d’affaires total de TSMC.
La concentration ne s’arrête pas là : en 2024, les dix premiers clients de TSMC représentaient 76% de ses revenus, contre 70% en 2023. Cette hyper-concentration traduit un phénomène industriel sans précédent : la convergence mondiale autour d’une poignée d’acteurs capables de concevoir des puces ultra-avancées, et d’un seul capable de les fabriquer à grande échelle avec des rendements élevés.
Car, produire une puce de pointe relève presque de l’exploit technologique. Il faut graver des structures de quelques nanomètres — soit quelques millièmes de l’épaisseur d’un cheveu humain — avec une précision atomique, aligner des centaines d’étapes de fabrication dans des salles blanches d’une propreté absolue, et atteindre des taux de défaillance si faibles que seule une poignée d’acteurs y parvient. TSMC a perfectionné cet art industriel pendant plus de 35 ans, accumulant un savoir-faire que personne au monde ne peut aujourd’hui reproduire rapidement.
Cette domination technique s’accompagne d’une réalité économique spectaculaire. En 2024, TSMC a généré 90 milliards de dollars de revenus, en hausse de 30% sur un an. Ses marges nettes dépassent 40%, contre une moyenne industrielle de 14%. Sacapitalisation boursière atteint 550 milliards de dollars, faisant d’elle la première entreprise d’Asie et l’une des plus valorisées au monde.
Au centre de cette révolution invisible se trouve une machine qui incarne la complexité de notre époque : le système de lithographie ultraviolette extrême (EUV) fabriqué par la société néerlandaise ASML.
Ces machines, qui coûtent entre 200 et 380 millions de dollars pièce, sont si grandes qu’il faut trois Boeing 747 pour en transporter une seule. Elles pèsent 180 tonnes, contiennent plus de 100 000 composants, et sont les seules au monde capables de graver des circuits de 5 nanomètres ou moins.
ASML détient un monopole absolu sur cette technologie critique, et TSMC est son plus gros client.
Dans les salles blanches ultramodernes de Hsinchu, à Taïwan, ces machines EUV fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elles projettent une lumière d’une longueur d’onde de 13,5 nanomètres — 5 000 fois plus fine qu’un cheveu humain — sur des galettes de silicium recouvertes de résine photosensible. Cette lumière traverse des miroirs ultra-précis fabriqués par l’allemand Zeiss, puis passe à travers un masque contenant le dessin du circuit à reproduire. Le tout se déroule dans le vide absolu, car cette lumière EUV serait absorbée par l’air en quelques centimètres.
Cette danse technologique, répétée des dizaines de fois sur chaque puce, permet de graver jusqu’à 100 milliards de transistors sur une surface de quelques centimètres carrés. C’est ce ballet industriel qui rend possible l’intelligence artificielle moderne, les smartphones ultra-performants, et la puissance de calcul qui alimente l’économie numérique mondiale.
Aujourd’hui, TSMC contrôle la production des puces avancées et une partie du destin technologique, économique et militaire du monde. Ce “verrou” se trouve sur une île de 36 000 kilomètres carrés, revendiquée par Pékin, située à 180 kilomètres des côtes chinoises, dans l’une des zones les plus tendues de la planète.
Le jeune Morris grandit dans une Chine déchirée par la guerre sino-japonaise. En 1949, à 18 ans, il fuit la révolution communiste avec sa famille et s’installe à Hong Kong, avant d’émigrer aux États-Unis. Son rêve, alors, est de devenir écrivain ou journaliste. Mais son père, pragmatique, le dissuade : ce n’est pas un métier qui nourrit son homme. Morris s’incline et s’oriente vers l’ingénierie mécanique. Il s’inscrit d’abord à Harvard, puis transfère au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il obtient un bachelor en 1952 et un master en 1953 en génie mécanique. Mais c’est l’électronique qui le passionne. En 1958, après un bref passage chez Sylvania Electric Products, il rejoint Texas Instruments (TI), alors géant montant de l’industrie des semi-conducteurs. TI envoie Chang à Stanford pour compléter sa formation. Il y obtient un doctorat en génie électrique en 1964. De retour chez TI, il gravit rapidement les échelons. Il devient l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la fabrication des puces. Pendant 25 ans, il perfectionne son expertise, dirige des équipes, développe de nouveaux procédés. En 1972, il obtient la citoyenneté américaine.
Mais en 1983, à 52 ans, Chang est écarté de la direction générale de Texas Instruments au profit de Jerry Junkins. Déçu, il quitte TI et rejoint General Instrument comme président et directeur des opérations. L’aventure ne dure qu’un an. En 1985, il est approché par le gouvernement taïwanais. Li Kwoh-ting, ministre de l’Économie, lui propose de diriger l’ITRI avec pour mission de créer une industrie des semi-conducteurs à Taïwan. Chang accepte. « Le gouvernement m’a donné un chèque en blanc », dira-t-il plus tard.
C’est une seconde chance — et Chang en fera une révolution. En 1987, à 56 ans, Morris Chang fonde TSMC. Il dirigera l’entreprise comme CEO jusqu’en 2005, puis reviendra en 2009 pour un second mandat jusqu’en 2013. Il restera président du conseil d’administration jusqu’en 2018, après 31 ans à la tête de TSMC. Sous sa direction, l’entreprise aura connu une croissance annuelle moyenne de 17 % de son chiffre d’affaires, et de 16,1% de ses bénéfices.
Étonnamment, Morris Chang n’a reçu aucune action lors de la fondation de TSMC. Il ne figure même pas sur la liste des 40 personnes les plus riches de Taïwan établie par Forbes. « J’aime mesurer la richesse d’une personne comme une portion de la richesse qu’elle a créée pour les actionnaires… Sur cette base, je m’en suis très, très mal tiré. » Sa fortune personnelle est estimée à environ 5 milliards de dollars en 2025 — une fraction infime de la valeur de TSMC.
Mais ce que Chang a créé dépasse de loin l’argent. Il a transformé Taïwan en puissance technologique mondiale, créé plus de 70 000 emplois directs, et permis l’émergence de l’économie numérique moderne. Il a donné au monde l’entreprise la plus stratégique du XXIᵉ siècle — et prouvé qu’un ingénieur de 56 ans, avec une vision audacieuse, peut renverser un modèle industriel centenaire.
En 2018, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen lui remet l’ Ordre des nuages propices de première classe, la plus haute distinction civile du pays. En 2024, elle lui décerne l’Ordre du Dr Sun Yat-sen pour sa contribution au développement technologique de Taïwan.
Morris Chang, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit à Taipei avec sa seconde épouse, Sophie Chang — cousine de Terry Gou, fondateur de Foxconn. Il a finalement écrit l’histoire qu’il rêvait d’écrire : non pas dans un roman, mais dans le silicium et l’acier, gravée dans les circuits de milliards d’appareils à travers le monde.
L’histoire de TSMC commence par un refus. En 1985, Morris Chang — brillant ingénieur diplômé du MIT et de Stanford, figure respectée de l’industrie des semi-conducteurs — vient d’être écarté de la direction générale de Texas Instruments…
FABRIQUER SANS CONCEVOIR
L’histoire de TSMC commence par un refus. En 1985, Morris Chang — brillant ingénieur diplômé du MIT et de Stanford, figure respectée de l’industrie des semi-conducteurs — vient d’être écarté de la direction générale de Texas Instruments (TI), où il a passé 25 ans. Frustré, déçu, mais nullement vaincu, cet homme de 54 ans accepte une invitation du gouvernement taïwanais : venir construire une industrie des semi-conducteurs sur une île qui n’a encore aucune expertise dans ce domaine.
Chang débarque à Taipei en 1985 pour diriger l’ Industrial Technology Research Institute (ITRI), un institut public chargé de développer les industries de haute technologie. À l’époque, Taïwan excelle dans l’assemblage électronique à bas coût, mais reste loin derrière le Japon, les États-Unis et l’Europe dans la conception et la fabrication de puces.
Dans les années 1980, l’industrie mondiale des semi-conducteurs repose sur un modèle intégré verticalement : chaque entreprise — Intel, Texas Instruments, IBM, Motorola, NEC — conçoit et fabrique ses propres puces. Ce modèle fonctionne, mais il devient de plus en plus coûteux. Construire une usine de semi-conducteurs coûte alors plusieurs centaines de millions de dollars. Aujourd’hui, ce chiffre dépasse les 20 milliards de dollars pour une usine de pointe.
Morris Chang observe ce paysage avec l’œil du stratège. Il comprend deux réalités fondamentales. Le coût de fabrication explose, et bientôt seules les plus grandes entreprises pourront se permettre de construire des usines. Une multitude de nouvelles entreprises — notamment en Californie — innovent dans la conception de puces, mais n’ont ni les moyens ni l’envie de bâtir leurs propres usines.
Alors, Chang propose une idée radicale : séparer définitivement la conception et la fabrication.
Plutôt que chaque entreprise entretienne ses propres usines coûteuses, une seule société pourrait se spécialiser dans la production pour tous. Une fonderie pure (« pure-play foundry »), qui ne concevrait aucune puce, ne serait donc jamais en concurrence avec ses propres clients, et offrirait à tous un accès à la fabrication de pointe en mutualisant les investissements gigantesques.
Cette vision apparaît alors marginale, presque naïve. Les grands acteurs de l’industrie ne croient pas à ce modèle. Pourquoi une entreprise accepterait-elle de confier ses secrets de conception à un fabricant externe ? Comment une fonderie pourrait-elle être rentable sans concevoir ses propres produits ? Les sceptiques sont nombreux.
Mais Chang parvient à convaincre le gouvernement taïwanais, qui investit 48,3 % du capital dans son projet via le National Development Fund. Il réussit également à attirer Philips, le géant néerlandais de l’électronique, qui apporte 27,6% du capital, sa technologie de fabrication, ses brevets et son premier CEO, James Dykes. Le reste provient d’investisseurs privés taïwanais. En février 1987, avec un capital de 220 millions de dollars, TSMC ouvre ses portes.
Au départ, les commandes sont rares. Les entreprises américaines se méfient. Mais progressivement, les nouvelles entreprises « fabless » — sans usine — comprennent l’intérêt de ce modèle. Des sociétés comme Nvidia (fondée en 1993), Qualcomm (1985), Broadcom** (1991) peuvent désormais se concentrer sur la conception de puces innovantes, pendant que TSMC se charge de la fabrication. Un duo gagnant se forme : les designers innovent, TSMC manufacture.
Le modèle “pure-play foundry” transforme l’industrie mondiale. Au fil des années, les entreprises de design deviendront dominantes, et les géants intégrés déclineront — sauf Intel, qui restera longtemps fidèle au modèle vertical. Mais même Intel, face aux difficultés technologiques des années 2020, finira par externaliser une partie de sa production… à TSMC.
Morris Chang a ainsi inventé un nouveau paradigme industriel. Sa vision a permis l’émergence de centaines d’entreprises fabless qui, sans TSMC, n’auraient jamais pu exister. Elle a aussi fait de Taïwan une puissance technologique mondiale, transformant une île sous-développée en centre névralgique de l’économie numérique.
L’ascension de TSMC se déroule par vagues technologiques successives, chacune consolidant sa position de leader mondial. Les années 1990 : la fondation de la réputation…
DU SMARTPHONE À L’IA
L’ascension de TSMC se déroule par vagues technologiques successives, chacune consolidant sa position de leader mondial.
Les années 1990 : la fondation de la réputation. Durant cette décennie, TSMC pose les bases de sa réputation : fiabilité absolue, confidentialité garantie, respect des délais. Les entreprises américaines, rassurées, affluent. Chang instille une culture d’entreprise extrêmement rigoureuse : aucune fuite d’information, perfection technique à tous les niveaux, investissements massifs dans la recherche, relation de confiance absolue avec les clients. Cette culture deviendra la marque de fabrique de TSMC.
En 1997, TSMC devient la première entreprise taïwanaise cotée à la Bourse de New York. Son chiffre d’affaires atteint 1,5 milliard de dollars en 1999 , avec une croissance annuelle moyenne de 17,4% depuis sa création. Les clients se multiplient : Motorola, Siemens, Texas Instruments rejoignent le portefeuille.
Les années 2000 : l’ère mobile commence. L’explosion du marché des téléphones portables transforme tout. Nokia, Motorola, Samsung, puis Apple révolutionnent les communications mobiles. La demande de puces explose. Les processeurs deviennent plus complexes, plus petits, plus puissants, moins gourmands en énergie.
Pour suivre cette cadence effrénée, TSMC investit massivement dans les technologies avancées. L’entreprise passe de 180 nanomètres à 130 nm, puis 90 nm, 65 nm, 40 nm. Chaque nouvelle génération exige des investissements colossaux en recherche et développement, mais TSMC tient le rythme. L’entreprise devient indispensable au succès d’Apple, d’AMD, de Qualcomm, de MediaTek.
En 2004, TSMC collabore avec ASML pour développer la lithographie par immersion, une technique révolutionnaire qui utilise de l’eau pour améliorer la résolution des circuits gravés. Cette innovation permet de fabriquer des puces de 90 nm**, puis 32 nm. TSMC devient le premier fabricant à maîtriser cette technologie à grande échelle.
Dans les années 2010, la course aux nanomètres s’accélère. L’iPhone d’Apple, lancé en 2007, déclenche une révolution. Le smartphone devient l’objet technologique dominant de la décennie. Les puces deviennent le cœur battant de ces appareils, et TSMC devient le fabricant exclusif des processeurs d’Apple à partir de 2016.
À partir de 2015, TSMC entre dans l’ère de 7 nanomètres, puis de 5 nanomètres. Cette avance technologique est spectaculaire. Samsung tente de suivre, mais peine à offrir des rendements comparables — c’est-à-dire un taux de puces fonctionnelles par galette de silicium suffisamment élevé pour être rentable. Intel, autrefois maître incontesté du secteur, accumule les retards catastrophiques sur ses propres technologies 10 nm et 7 nm.
TSMC devient alors un goulet d’étranglement global. Sans elle, pas de smartphones modernes, pas de GPU Nvidia pour les datacenters, pas de processeurs pour serveurs, pas de puces pour les voitures autonomes. L’entreprise domine désormais 51% du marché mondial de la fonderie en 2019, contre 14% pour Samsung.
Les années 2020 : l’IA explose. L’intelligence artificielle change tout. En novembre 2022, OpenAI lance ChatGPT. Le monde découvre les grands modèles de langage. Microsoft, Google, Amazon, Meta, Nvidia se lancent dans une course effrénée pour développer des puces toujours plus puissantes. Et toutes ces puces sont fabriquées… à Taïwan.
TSMC entre en production de 3 nanomètres en 2022. La demande s’affole. En 2024, les puces 3 nm représentent 23% du chiffre d’affaires de TSMC, dépassant les 5 nm. Les usines tournent à plus de 100% de leur capacité théorique, grâce à des optimisations continues. La production mensuelle de plaquettes 3 nm atteint 160 000 wafers par mois fin 2025.
Les GPU de Nvidia — les H100, puis les Blackwell — alimentent la révolution de l’IA. Tous sont fabriqués par TSMC. AMD produit ses puces Instinct MI300 chez TSMC. Apple fabrique ses puces A17, A18, M3 et M4 chez TSMC. Intel, humilié, externalise une partie de sa production chez… TSMC. Même les ASIC (puces spécialisées) de Google et d’Amazon pour l’IA sont fabriqués à Hsinchu.
En 2024, TSMC atteint 64% de parts de marché mondial dans la fonderie, contre 12% pour Samsung. Son chiffre d’affaires explose à 90 milliards de dollars, en hausse de 30% sur un an. Ses bénéfices nets atteignent 36 milliards de dollars, avec une marge nette de 40% — un record absolu dans l’histoire de l’entreprise.
Morris Chang, lors d’un discours au MIT en 2023, résume cette trajectoire par une formule simple : « TSMC a permis à des milliers d’entreprises de rêver en grand. Nous avons démocratisé l’accès à la technologie de pointe. »
« Nous pensions graver du silicium. Nous avions trouvé la pierre philosophale » Morris Chang, citation imaginaire
Le matin du 3 avril 2024, un séisme de magnitude 7,4 secoue Taïwan. C’est le plus puissant tremblement de terre en 25 ans. Les usines de TSMC sont conçues pour résister aux séismes…
LE TALON D’ACHILLE DU MONDE
Le matin du 3 avril 2024, un séisme de magnitude 7,4 secoue Taïwan. C’est le plus puissant tremblement de terre en 25 ans. Les usines de TSMC sont conçues pour résister aux séismes — les machines EUV reposent sur des socles anti-vibrations ultra-sophistiqués. Pourtant, la production doit être interrompue pendant plusieurs heures pour inspection. Les marchés financiers retiennent leur souffle. Les actions de Nvidia, d’Apple, d’AMD chutent. La simple possibilité d’une perturbation suffit à ébranler l’économie mondiale.
Cet épisode révèle une réalité vertigineuse : l’essentiel de la production mondiale de puces avancées est concentré sur une île de 36 000 km², située dans l’une des zones les plus tendues du globe. Et cette île est revendiquée par la Chine.
Taïwan est devenue, selon l’expression consacrée, le « silicon shield » — le bouclier de silicium. L’idée est simple : la dépendance mondiale à TSMC dissuaderait la Chine d’envahir l’île, car une guerre détruirait les usines et plongerait l’économie mondiale dans le chaos. Pékin, qui importe lui-même massivement de puces taïwanaises, aurait tout à perdre d’une invasion.
Mais cette théorie est contestée. En 2023, le Council on Foreign Relations publie un rapport qui dément l’idée que les États-Unis devraient « détruire TSMC pour empêcher la Chine de s’en emparer ». Ce scénario, parfois évoqué par certains stratèges américains, est jugé « inutile et contre-productif ». La raison ? Même si la Chine prenait le contrôle physique des usines TSMC, elle ne pourrait pas les faire fonctionner.
Les machines ASML dépendent de centaines de fournisseurs occidentaux — Zeiss en Allemagne pour les optiques, Cymer aux États-Unis pour les lasers. Les logiciels de conception (Electronic Design Automation, EDA) proviennent de Synopsys, Cadence et Mentor Graphics — toutes américaines. Les matériaux avancés (photorésines, gaz ultra-purs) viennent du Japon et des États-Unis. Sans ce réseau mondial, les usines TSMC deviendraient des coquilles vides.
Comme le résume un rapport de TrendForce en 2025 : « Même si la Chine copiait l’apparence d’une machine de lithographie, elle n’aurait pas accès aux lentilles de Zeiss, aux lasers de Cymer, aux installations de test de TSMC, ni aux années de données d’optimisation. C’est comme essayer de diriger un orchestre symphonique en ne lisant que la partition : les notes sont là, mais sans l’orchestre, le chef d’orchestre et des décennies de pratique, la musique ne prend jamais vie. »
Face à cette vulnérabilité, TSMC a lancé une expansion mondiale sans précédent. Sous la pression de Washington et des réalités géopolitiques, l’entreprise investit massivement en dehors de Taïwan.
Aux États-Unis, TSMC construit un gigafab en Arizona, dans la ville de Phoenix, composé de trois usines pour un investissement total de 65 milliards de dollars (qui pourrait atteindre 100 milliards). La première usine, Fab 21, a commencé la production en masse de puces 4 nm fin 2024. Apple y fabrique déjà ses processeurs A16 Bionic. La deuxième usine produira des puces 3 nm et 2 nm à partir de 2027. La troisième, prévue pour 2028, utilisera la technologie A16, l’une des plus avancées au monde.
Mais l’aventure américaine est semée d’embûches. Les coûts de construction sont quatre à cinq fois supérieurs à ceux de Taïwan. Morris Chang lui-même a prévenu en 2022 que les puces fabriquées en Arizona coûteront au moins 50% plus cher que celles produites à Taïwan — et probablement le double. La main-d’œuvre qualifiée manque. TSMC a dû faire venir des centaines d’ingénieurs taïwanais pour former les équipes locales. Les syndicats et les régulations américaines compliquent la gestion.
En 2024, les pertes de l’usine d’Arizona ont atteint 14,3 milliards de dollars taïwanais (441 millions de dollars), la perte la plus importante depuis l’ouverture de l’usine. En comparaison, l’usine TSMC de Nanjing, en Chine, a généré un bénéfice de 26 milliards de dollars taïwanais la même année.
Au Japon, TSMC a ouvert une usine à Kumamoto en partenariat avec Sony, spécialisée dans les puces pour l’automobile et l’électronique grand public. L’usine produit des puces de 28 nm et 16 nm — des technologies matures, mais essentielles pour l’industrie japonaise. Une deuxième usine est en construction.
En Allemagne, TSMC construit une usine à Dresde en partenariat avec Bosch, Infineon et NXP. L’usine, baptisée European Semiconductor Manufacturing Company (ESMC), se concentrera sur les puces automobiles et industrielles. La construction a débuté en 2024, et la production devrait commencer en 2027.
Ces efforts de diversification restent donc compliqués et limités. Taïwan concentre toujours 71% de la capacité mondiale de production avancée. Les analystes prévoient que cette proportion tombera à environ 60% d’ici 2030**, mais Taïwan restera le cœur battant de l’industrie.
Pour le gouvernement taïwanais, cette expansion mondiale est à double tranchant. D’un côté, elle diversifie les risques et renforce les liens avec les États-Unis, l’Europe et le Japon. De l’autre, elle dilue l’avantage stratégique de Taïwan et pourrait, à long terme, affaiblir le « bouclier de silicium ».
En 2025, le Parlement taïwanais (Yuan législatif) a adopté une loi controversée, dite « règle N-1 », qui interdit à TSMC de produire à l’étranger des puces utilisant sa technologie la plus avancée. Concrètement, TSMC ne peut fabriquer en Arizona que des puces d’une génération inférieure à ce qui se fait à Taïwan. Ainsi, les puces 2 nm resteront exclusivement taïwanaises, du moins jusqu’à ce que la génération suivante (1,4 nm) soit développée.
Cette mesure, bien que critiquée par l’administration Trump, reflète une anxiété profonde : Taïwan craint que, si TSMC transfère toutes ses technologies les plus avancées aux États-Unis, l’île perde son principal atout stratégique. Comme l’écrit un éditorial de Foreign Policy en 2025 : « Personne n’a voté pour TSMC, et pourtant ses décisions façonnent de plus en plus l’avenir de Taïwan. Le gouvernement doit cesser de traiter les décisions de TSMC comme intouchables. »
La menace la plus immédiate reste la Chine. Pékin n’a jamais renoncé à son objectif de « réunification » avec Taïwan, par la force si nécessaire. Xi Jinping a déclaré à plusieurs reprises que la « question taïwanaise » devait être résolue, et que la Chine ne renoncerait jamais à l’usage de la force.
Plusieurs scénarios sont envisagés par les analystes :
1. L’invasion militaire: La Chine pourrait tenter de prendre Taïwan par la force. Mais une guerre détruirait probablement les usines TSMC — soit par bombardements, soit par sabotage préventif taïwanais ou américain.
2. Le blocus : Pékin pourrait encercler Taïwan et couper ses approvisionnements, sans envahir directement. Cela paralyserait l’économie taïwanaise et TSMC, sans détruire les usines. Les États-Unis devraient alors choisir : briser le blocus (et risquer la guerre) ou laisser faire.
3. L’attaque cybernétique : La Chine pourrait saboter les systèmes informatiques de TSMC, perturbant la production pendant des mois. Ce scénario, moins visible, serait politiquement moins risqué pour Pékin.
Warren Buffett, via Berkshire Hathaway, avait acheté pour 4,1 milliards de dollars d’actions TSMC en 2022. Trois mois plus tard, il vendait 86,2% de sa participation, citant « les tensions géopolitiques » comme raison principale. Ce retrait spectaculaire illustre la nervosité des investisseurs internationaux.
TSMC fait face à un autre dilemme chinois. En 2023, la Chine représentait 12% de son chiffre d’affaires. Mais les sanctions américaines compliquent les choses. En janvier 2025, l’administration Biden a élargi les restrictions sur les exportations de puces avancées vers la Chine. TSMC a immédiatement cessé de livrer des puces de 7 nm et moins aux entreprises chinoises de design de semi-conducteurs, y compris des clients historiques comme MediaTek pour certains produits.
En octobre 2024, TSMC a découvert qu’une puce qu’elle avait fabriquée pour un client avait été détournée vers Huawei, l’entreprise chinoise blacklistée par Washington depuis 2020. TSMC a immédiatement notifié les autorités américaines et taïwanaises, et coopère avec l’enquête. L’incident montre la difficulté pour TSMC de contrôler l’usage final de ses produits dans un environnement où les chaînes d’approvisionnement sont opaques.
Les analystes estiment que les nouvelles restrictions américaines pourraient réduire le chiffre d’affaires de TSMC de 7 à 15% si elles sont pleinement appliquées. TSMC demande des exemptions spéciales pour certains clients non liés à l’IA, afin de limiter l’impact.
Malgré tous ces efforts de diversification, Hsinchu, la ville où se trouvent les usines principales de TSMC, demeure le centre névralgique de l’économie numérique mondiale. Un tremblement de terre majeur, une guerre, un blocus ou une cyberattaque paralyserait l’économie mondiale pendant des mois, voire des années.
Comme l’écrit un rapport de 2025 sur la géopolitique des semi-conducteurs : « Le marché mondial des semi-conducteurs devrait dépasser 1 000 milliards de dollars d’ici 2030, principalement tiré par l’IA. La rivalité sino-américaine s’intensifie en une lutte géopolitique de grande ampleur, poussant vers un découplage technologique et une quête de l’autosuffisance. Cela conduit à un réseau de fabs plus équilibré géographiquement et plus régionalisé. Mais dans un avenir proche, les goulets d’étranglement centrés autour du leadership technologique de TSMC et du monopole d’ASML sur les équipements ne sont pas facilement contournables. »
TSMC est un actif géopolitique stratégique, un enjeu de souveraineté technologique, et le symbole d’une industrie dont dépend la civilisation numérique. Celui qui contrôle TSMC contrôle une partie du destin du monde.
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