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1er DÉCEMBRE 2025 (#131)

VALEUR ÉCONOMIQUE D'UNE ÉNERGIE INTERMITTENTE
(Ou les interrogations d’un nĂ©ophyte)

En Europe, le prix de gros de l’Ă©lectricitĂ© fonctionne selon un principe simple mais Ă©tonnant : c’est la derniĂšre centrale appelĂ©e pour satisfaire la demande qui fixe le prix pour tout le monde. ConcrĂštement, si une centrale au gaz dĂ©marre en dernier pour complĂ©ter l’approvisionnement…

En Europe, le prix de gros de l’Ă©lectricitĂ© fonctionne selon un principe simple mais Ă©tonnant : c’est la derniĂšre centrale appelĂ©e pour satisfaire la demande qui fixe le prix pour tout le monde.

ConcrĂštement, si une centrale au gaz dĂ©marre en dernier pour complĂ©ter l’approvisionnement, son coĂ»t Ă©levĂ© devient le prix que tous les producteurs reçoivent, mĂȘme ceux qui produisent Ă  moindre coĂ»t.

Ce systĂšme, conçu pour encourager l’efficacitĂ©, a montrĂ© ses limites durant la crise 2021-2023, alternant entre pics extrĂȘmes et prix nĂ©gatifs. D’oĂč une rĂ©forme europĂ©enne visant Ă  amortir cette dĂ©pendance au gaz via des contrats de long terme, des protections pour les consommateurs et de nouveaux mĂ©canismes pour encourager la flexibilitĂ©.

Mais qu’est-ce que « vaut » vraiment un mĂ©gawattheure produit de façon variable et impossible Ă  stocker facilement ? Le solaire arrive surtout Ă  midi en Ă©tĂ©, l’Ă©olien dĂ©pend du vent de façon imprĂ©visible.

Sans solutions de flexibilitĂ© comme le stockage sur batteries, l’effacement de consommation ou des rĂ©seaux renforcĂ©s, leur valeur s’effondre quand ils produisent tous en mĂȘme temps, crĂ©ant des heures oĂč le prix devient nĂ©gatif. Ce phĂ©nomĂšne a explosĂ© en 2024-2025.

À l’inverse, lors des pĂ©riodes sans vent ni soleil, le prix s’envole brutalement. Le vrai enjeu n’est donc pas simplement le coĂ»t de construction d’une centrale, mais sa valeur pour le systĂšme : Ă  quel moment produit-elle, est-elle prĂ©visible, garantit-elle une puissance stable selon sa situation gĂ©ographique ?

Comment les rÚgles du marché révÚlent ou fabriquent cette valeur ?

Quelle est la valeur Ă©conomique d’une Ă©nergie intermittente non stockable non prĂ©visible ? Qui est prĂȘt Ă  payer et combien avec ce degrĂ© d’incertitude ? Le boulanger qui doit allumer son four tous les matins Ă  5h ? L’industriel qui ne peut plus arrĂȘter sa cimenterie avant plusieurs heures une fois qu’il l’a lancĂ©e ?

Le solaire (cyclique) et l’Ă©olien (alĂ©atoire) ont-ils, par essence, une valeur diffĂ©rente que le reste du systĂšme pilotable ? Comment « tordre » le marchĂ© pour leur donner une valeur « utile » ?

SYNTHÈSE DES FAITS La valeur d’un MWH dĂ©pend moins de son coĂ»t de production que de sa contribution rĂ©elle au systĂšme Ă©lectrique, Ă  l’instant et au lieu prĂ©cis oĂč il est dĂ©livrĂ©. La tarification marginale europĂ©enne rĂ©vĂšle un paradoxe frappant…
SYNTHÈSE DES FAITS

La valeur d’un mĂ©gawattheure dĂ©pend moins de son coĂ»t de production que de sa contribution rĂ©elle au systĂšme Ă©lectrique, Ă  l’instant et au lieu prĂ©cis oĂč il est dĂ©livrĂ©. La tarification marginale europĂ©enne rĂ©vĂšle un paradoxe frappant : une majoritĂ© de l’Ă©lectricitĂ© produite Ă  bas coĂ»t, notamment nuclĂ©aire et renouvelable, coexiste avec des prix de marchĂ© dictĂ©s par une minoritĂ© de centrales pilotables au gaz. La rĂ©forme de 2024 tente de corriger ce hiatus en stabilisant les revenus des producteurs et les factures des consommateurs via des contrats de long terme, mais le principe marginal demeure.

Soutenir massivement des Ă©nergies variables et non stockables produit deux effets contradictoires : d’un cĂŽtĂ©, elles abaissent le coĂ»t moyen et dĂ©carbonent le systĂšme ; de l’autre, elles se cannibalisent elles-mĂȘmes en faisant chuter les prix quand elles produisent toutes simultanĂ©ment, crĂ©ant des heures Ă  prix nĂ©gatifs records en 2024-2025. À l’inverse, les pĂ©riodes “dunkelflaute”, ces moments sans vent ni soleil, font exploser les prix par manque de production pilotable, valorisant extrĂȘmement la capacitĂ© garantie et la flexibilitĂ©.

Solaire versus Ă©olien : le solaire est cyclique et trĂšs prĂ©visible Ă  l’Ă©chelle de la journĂ©e, ce qui facilite la planification avec du stockage court terme sur batteries, l’effacement de consommation industrielle ou la modulation des barrages hydrauliques.

L’Ă©olien est alĂ©atoire, davantage corrĂ©lĂ© aux rĂ©gimes mĂ©tĂ©orologiques lointains, avec des sĂ©quences longues de surplus ou de dĂ©ficit. Le mythe selon lequel le vent souffle toujours quelque part en Europe est dĂ©menti par les faits : les Ă©vĂ©nements “dunkelflaute” de novembre et dĂ©cembre 2024 en Allemagne ont montrĂ© des effondrements de production Ă©olienne sous 1,3 % de la capacitĂ© installĂ©e pendant plus de 30 heures, nĂ©cessitant des importations massives et provoquant des pics de prix Ă  900 euros par mĂ©gawattheure.

La France illustre ce double visage : en 2024-2025, l’abondance d’Ă©lectricitĂ© bas-carbone a fait chuter les prix moyens, mais les heures nĂ©gatives ont explosĂ©, rĂ©vĂ©lant un besoin massif de solutions de flexibilitĂ©, de rĂ©seaux renforcĂ©s et de rĂšgles pour rĂ©partir Ă©quitablement les coĂ»ts d’adaptation. Les gestionnaires de rĂ©seaux chiffrent prĂšs de 200 milliards d’euros d’investissements nĂ©cessaires d’ici 2040, tandis que les autoritĂ©s financiĂšres rappellent que le coĂ»t global du systĂšme Ă©lectrique dĂ©passe de loin la somme des coĂ»ts individuels de construction.

La valeur systĂ©mique d’un mĂ©gawattheure renouvelable variable dĂ©pend fondamentalement de l’ensemble des infrastructures qui l’accompagnent : rĂ©seaux dimensionnĂ©s, stockage adaptĂ©, capacitĂ© d’effacer certaines consommations, et contrats longs pour sĂ©curiser les investissements. C’est moins une opposition entre filiĂšres qu’une ingĂ©nierie complexe de la raretĂ© et de l’abondance, oĂč l’on doit rĂ©munĂ©rer correctement la capacitĂ© garantie, la flexibilitĂ© temporelle et la prĂ©visibilitĂ© de livraison.
DÉBAT MAINSTREAM Faut-il continuer Ă  “tordre” le marchĂ© pour rĂ©munĂ©rer ce qui n’a pas de valeur Ă©conomique ou changer de prioritĂ©s? FLIP On conserve le principe de tarification marginale mais on le complĂšte intelligemment…
DÉBAT MAINSTREAM

Faut-il continuer Ă  “tordre” le marchĂ© pour rĂ©munĂ©rer ce qui n’a pas de valeur Ă©conomique ou changer de prioritĂ©s?

FLIP On conserve le principe de tarification marginale mais on le complĂšte intelligemment : davantage de contrats de long terme directs entre producteurs et acheteurs pour sĂ©curiser les revenus, une rĂ©munĂ©ration explicite de la capacitĂ© de production garantie et de la flexibilitĂ©, et des rĂ©seaux Ă©lectriques dimensionnĂ©s pour absorber les flux. Le solaire et l’Ă©olien demeureront centraux pour dĂ©carboner et abaisser la facture moyenne, leurs inconvĂ©nients se gĂ©rant par une rĂ©gulation fine plutĂŽt que par une rupture brutale du systĂšme.

La prioritĂ© est de combiner intelligemment marchĂ© de court terme et contrats de long terme, de lisser les risques financiers, de fiabiliser la livraison heure par heure et de mettre un prix correct Ă  la disponibilitĂ©. Pas d’idĂ©ologie : organisons la complĂ©mentaritĂ© des sources, investissons massivement dans les infrastructures invisibles comme les rĂ©seaux et le stockage, et cessons de confondre coĂ»t de construction d’une centrale et valeur pour le systĂšme. Le marchĂ© marginal n’est pas le problĂšme, c’est son manque d’accompagnement en flexibilitĂ© et en signaux de long terme qui pose question.

FLAP Le marchĂ© marginal fausse le signal Ă©conomique : il surexpose les consommateurs Ă  la volatilitĂ© du prix du gaz et sous-valorise systĂ©matiquement la disponibilitĂ© et la capacitĂ© garantie. En subventionnant des mĂ©gawattheures produits hors systĂšme par des contrats d’achat garanti sans responsabilitĂ© d’Ă©quilibrage, on fait payer collectivement les coĂ»ts des rĂ©seaux et du stockage tout en privatisant les profits.

Terminons avec ces illusions : sans mĂ©canisme robuste de rĂ©munĂ©ration de la capacitĂ©, sans responsabilitĂ© d’Ă©quilibrage portĂ©e par les producteurs d’Ă©nergies variables, on dĂ©truit mĂ©thodiquement la valeur et on normalise l’instabilitĂ©. Repartons du service vendu au consommateur final, c’est-Ă -dire une puissance garantie aux heures utiles, pas un kilowattheure abstrait produit n’importe quand. Et n’ouvrons pas plus de capacitĂ©s renouvelables variables que le systĂšme ne peut physiquement absorber. Les 200 milliards d’euros de rĂ©seaux annoncĂ©s ne sont pas une fatalitĂ© technique mais le symptĂŽme d’une stratĂ©gie oĂč l’on prĂ©fĂšre Ă©tendre indĂ©finiment les infrastructures plutĂŽt que dimensionner rationnellement la production.

FLOP On n’achĂšte pas des mĂ©gawattheures abstraits, on achĂšte des soirĂ©es d’hiver au chaud. L’Ă©lectricitĂ© produite Ă  midi en aoĂ»t ne chauffe personne en janvier. Gardez vos courbes sophistiquĂ©es et vos contrats complexes : nous voulons une puissance sĂ»re disponible dans le pays, des prix stables toute l’annĂ©e, et des rĂ©seaux qui tiennent. La prĂ©tendue magie du vent qui souffle toujours quelque part, on a donnĂ©.

La vraie valeur, c’est quand ça fonctionne au moment oĂč on en a besoin, point final. Le reste, c’est de l’ingĂ©nierie de salon pour justifier l’injustifiable : payer des producteurs pour qu’ils arrĂȘtent de produire ou importer Ă  prix d’or quand le vent tombe partout simultanĂ©ment. Simplifions : d’abord des centrales pilotables qu’on peut allumer et Ă©teindre Ă  volontĂ©, ensuite des Ă©nergies variables dans la stricte limite de ce qu’on peut rĂ©ellement gĂ©rer sans mettre le systĂšme en danger.
FAITS FRANCE Les marchĂ©s europĂ©ens ont enregistrĂ© 7 841 heures de prix nĂ©gatifs durant les huit premiers mois de 2024, contre 6 428 sur l’annĂ©e 2023 complĂšte, avec des records en Finlande, Allemagne, France et Espagne…
FAITS FRANCE

Les marchĂ©s europĂ©ens ont enregistrĂ© 7 841 heures de prix nĂ©gatifs durant les huit premiers mois de 2024, contre 6 428 sur l’annĂ©e 2023 complĂšte, avec des records en Finlande, Allemagne, France et Espagne. (Le Grand Continent, janvier 2025)

La France a connu 359 heures à prix négatif en 2024, soit plus du double par rapport à 2023, concentrées notamment en mai avec 133 heures, record absolu. (Alliance des énergies, juillet 2025)

Depuis le dĂ©but 2025, la France cumule dĂ©jĂ  493 heures de prix nĂ©gatifs ou nuls, reprĂ©sentant une explosion de 40 % par rapport Ă  la mĂȘme pĂ©riode en 2024. (Selectra, aoĂ»t 2025)

Le prix moyen sur le marché de gros est tombé à 34,2 euros par mégawattheure en 2024, le plus bas depuis 2020, reflétant une offre bas-carbone abondante mais aussi une dévalorisation croissante. (RTE, Bilan électrique 2024)

Au premier semestre 2024, les heures Ă  prix nĂ©gatifs ont reprĂ©sentĂ© 235 heures, soit 5,4 % du temps, contre seulement 1,2 % jusqu’en 2022. (CRE, rapport sur les prix nĂ©gatifs, novembre 2024)

Les prix nĂ©gatifs ont coĂ»tĂ© 80 millions d’euros Ă  l’État au premier semestre 2024, car les producteurs sous contrat d’achat garanti continuent Ă  produire mĂȘme quand les prix s’effondrent. (L’Usine Nouvelle, janvier 2025)

RTE, le gestionnaire du rĂ©seau haute tension, prĂ©voit environ 100 milliards d’euros d’investissements d’ici 2040 pour renforcer les lignes Ă©lectriques et intĂ©grer les nouvelles capacitĂ©s renouvelables et nuclĂ©aires. (RTE, schĂ©ma dĂ©cennal de dĂ©veloppement)

Le SĂ©nat chiffre Ă  96 milliards d’euros les investissements d’Enedis pour moderniser le rĂ©seau de distribution locale Ă  l’horizon 2040, portant l’enveloppe totale Ă  prĂšs de 200 milliards. (Rapport SĂ©nat, 2024)

La Commission de rĂ©gulation de l’Ă©nergie a lancĂ© en 2024 une rĂ©forme des tarifs heures pleines et heures creuses pour dĂ©placer les pĂ©riodes avantageuses vers les moments de forte production solaire, effective au 1er novembre 2025. (CRE, consultation publique TURPE 7, octobre 2024)

La Cour des comptes rappelle que le coût du systÚme électrique dans son ensemble dépasse largement la simple addition des coûts de chaque centrale, en raison des besoins massifs de flexibilité et de réseaux. (Cour des comptes, rapport sur les coûts du systÚme électrique, décembre 2021)
FAITS MONDE L’Union europĂ©enne a adoptĂ© en mai 2024 une rĂ©forme majeure du marchĂ© de l’Ă©lectricitĂ© encourageant les contrats de long terme entre producteurs et acheteurs pour rĂ©duire la dĂ©pendance aux prix volatils du gaz…
FAITS MONDE

L’Union europĂ©enne a adoptĂ© en mai 2024 une rĂ©forme majeure du marchĂ© de l’Ă©lectricitĂ© encourageant les contrats de long terme entre producteurs et acheteurs pour rĂ©duire la dĂ©pendance aux prix volatils du gaz. (Conseil de l’UE, mai 2024)

L’Europe a enregistrĂ© 4 838 heures de prix nĂ©gatifs en 2024, soit prĂšs du double des 2 442 heures de 2023, avec la Finlande en tĂȘte suivie de la SuĂšde, des Pays-Bas et de l’Allemagne. (Montel Analytics via Selectra, aoĂ»t 2025)

Les prix de gros européens moyens ont chuté à 81 euros par mégawattheure en 2024, contre 227 euros en 2022, mais la volatilité persiste car le gaz continue de fixer le prix aux heures de pointe. (ACER, rapport 2024)

En Allemagne, les pĂ©riodes dites dunkelflaute, c’est-Ă -dire sans vent ni soleil, de novembre et dĂ©cembre 2024 ont provoquĂ© des prix dĂ©passant 900 euros par mĂ©gawattheure, nĂ©cessitant des importations d’Ă©lectricitĂ© massives. (Timera Energy, janvier 2025)

L’Allemagne a vu sa production Ă©olienne s’effondrer sous 1 gigawatt pendant plus de 30 heures en novembre 2024 malgrĂ© 78,5 gigawatts de capacitĂ© installĂ©e, soit moins de 1,3 % de son potentiel. (The European Scientist, interview JP Riou, dĂ©cembre 2024)

Wood Mackenzie identifie en moyenne 1,6 événements dunkelflaute par an en Europe, avec une fréquence variant de 3 par an en Belgique à zéro au Portugal, et 41 % durant plus de 3 jours. (Wood Mackenzie, juillet 2025)

Les périodes sans vent prolongées, appelées sécheresses éoliennes, pourraient augmenter de 40 % dans les prochaines années selon une étude, posant un défi majeur pour la stabilité électrique. (NotebookCheck via AIE, août 2025)

La Commission europĂ©enne a dĂ©montrĂ© en 2022 que les centrales Ă  gaz fixaient le prix environ 55 % du temps tout en ne produisant que 19 % de l’Ă©lectricitĂ©, illustrant le paradoxe du systĂšme marginal. (JRC, 2022)

L’Agence internationale de l’Ă©nergie avertit que sans accĂ©lĂ©ration de l’intĂ©gration par la flexibilitĂ© et les rĂ©seaux, jusqu’Ă  15 % de la production renouvelable prĂ©vue en 2030 pourrait ĂȘtre perdue ou Ă©crĂȘtĂ©e. (AIE, rapport Electricity 2025)

Les coĂ»ts d’intĂ©gration des Ă©nergies renouvelables variables, distincts de leur coĂ»t de construction, incluent les rĂ©seaux, l’Ă©quilibrage et les centrales de secours, formalisĂ©s depuis des annĂ©es par les instances techniques internationales. (IEA Wind Task 25, documentation de rĂ©fĂ©rence)

“Le marchĂ© europĂ©en de l’électricitĂ© ? c’est comme un pĂȘcheur qui vendrait toute sa prise au prix du dernier poisson sorti du filet : parfois espadon, parfois anchois. VoilĂ  comment transformer un marchĂ© en loterie.. et tuer un beau mĂ©tier” Leonard de Vinci

POUR ALLER PLUS LOIN
 La libĂ©ralisation du marchĂ© europĂ©en de l’électricitĂ©, dans les annĂ©es 1990 et 2000, reposait sur un principe simple et lĂ©gitime : casser les monopoles, introduire la concurrence, amĂ©liorer l’efficacitĂ© et faire baisser la facture des consommateurs. Le marchĂ© marginal fonctionnait correctement tant que…
POUR ALLER PLUS LOIN
 La libĂ©ralisation du marchĂ© europĂ©en de l’électricitĂ©, dans les annĂ©es 1990 et 2000, reposait sur un principe simple et lĂ©gitime : casser les monopoles, introduire la concurrence, amĂ©liorer l’efficacitĂ© et faire baisser la facture des consommateurs. Le marchĂ© marginal fonctionnait correctement tant que les technologies en prĂ©sence Ă©taient de mĂȘme nature : nuclĂ©aire, charbon, gaz, hydraulique. Ces sources pilotables, malgrĂ© leurs diffĂ©rences de coĂ»t marginal, avaient en commun de pouvoir produire Ă  la demande, quand la sociĂ©tĂ© en a besoin. Elles vendaient toutes le mĂȘme service : une puissance Ă©lectrique disponible, stable et prĂ©visible.

Ce systĂšme, qui reposait sur le “merit order”, avait une logique limpide. On appelait les centrales par ordre de coĂ»t croissant, et la derniĂšre appelĂ©e fixait le prix de marchĂ©. Les producteurs efficaces Ă©taient rĂ©compensĂ©s, les inefficaces poussĂ©s dehors, et le prix reflĂ©tait la rĂ©alitĂ© technique du moment. Tant que tous vendaient la mĂȘme chose, cette mĂ©canique libĂ©rale fonctionnait trĂšs bien.

Puis les renouvelables intermittents sont arrivĂ©s. Et une idĂ©e qui semblait brillante sur le papier a rĂ©vĂ©lĂ© une erreur conceptuelle que presque personne n’avait anticipĂ©e : on a mis en concurrence sur le mĂȘme marchĂ© deux produits qui n’ont rien Ă  voir. Le pilotable vend un service : de l’électricitĂ© garantie Ă  la demande. L’intermittent vend une possibilitĂ© : de l’électricitĂ© produite quand les conditions le permettent. Ce n’est pas la mĂȘme chose, mĂȘme si les Ă©lectrons sont identiques une fois injectĂ©s dans le rĂ©seau. L’erreur du systĂšme a Ă©tĂ© de confondre une quantitĂ© d’énergie produite avec une disponibilitĂ© garantie, un possibilitĂ© de produit avec un service fiable, une capacitĂ© de production avec une prestation rendue.

C’est cette confusion qui aujourd’hui crĂ©e la plupart des dysfonctionnements. Un mĂ©gawattheure produit en plein Ă©tĂ© Ă  midi, quand la demande est faible, n’a pas la mĂȘme valeur qu’un mĂ©gawattheure produit un soir d’hiver Ă  19 heures. Mais le marchĂ©, aveugle Ă  la temporalitĂ©, les rĂ©munĂšre comme s’ils Ă©taient substituables. Cette fiction Ă©conomique a tenu tant que les volumes intermittents Ă©taient faibles. DĂšs qu’ils deviennent massifs, elle explose.

Les annĂ©es 2021-2023 ont agi comme un rĂ©vĂ©lateur. Le marchĂ© a connu des pics extrĂȘmes lorsque les centrales au gaz, trĂšs coĂ»teuses, ont Ă©tĂ© sollicitĂ©es en dernier recours, puis des prix nĂ©gatifs lorsque le solaire ou l’éolien ont inondĂ© le rĂ©seau Ă  des moments oĂč personne n’avait besoin d’électricitĂ©. Le marchĂ©, conçu pour rĂ©vĂ©ler un coĂ»t marginal cohĂ©rent, s’est mis Ă  afficher tour Ă  tour des prix aberrants, tantĂŽt stratosphĂ©riques, tantĂŽt nĂ©gatifs. La rĂ©forme engagĂ©e par l’Union europĂ©enne tente de corriger ces Ă -coups en misant sur les contrats de long terme, les filets de sĂ©curitĂ© pour les consommateurs et la flexibilitĂ© du rĂ©seau. Mais elle ne rĂ©sout pas la question fondamentale : que vaut rĂ©ellement un MWh produit de façon imprĂ©visible et impossible Ă  stocker en grande quantitĂ© ?

Sans stockage massif, sans effacement organisĂ©, sans rĂ©seaux lourds capables d’absorber les dĂ©bordements, l’électricitĂ© intermittente voit sa valeur s’effondrer dĂšs qu’elle devient abondante. Et lorsqu’elle disparaĂźt, son absence crĂ©e des tensions violentes. De fait, le marchĂ© ne mesure plus la valeur d’un service Ă©lectrique fiable, mais la collision entre deux mondes incompatibles.

Les faits parlent d’eux-mĂȘmes. En Europe, les prix nĂ©gatifs de l’électricitĂ© se sont multipliĂ©s de façon spectaculaire : 7 841 heures entre janvier et aoĂ»t 2024, contre 6 428 sur l’ensemble de 2023. La France a suivi le mĂȘme chemin avec 359 heures nĂ©gatives en 2024, plus du double de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Et dĂšs le dĂ©but 2025, le pays en comptait dĂ©jĂ  493. Ces heures ne sont pas des “phases de rĂ©glage”. Ce sont les symptĂŽmes d’un marchĂ© qui rĂ©munĂšre une production dont personne n’a besoin au moment oĂč elle arrive.

Les prix nĂ©gatifs ont coĂ»tĂ© 80 millions d’euros aux finances publiques françaises sur le seul premier semestre 2024, car les producteurs sous contrat subventionnĂ© sont payĂ©s mĂȘme lorsque le marchĂ© s’effondre. À l’autre extrĂȘme, l’hiver 2024-2025 a montrĂ© ce qui se passe lorsque l’intermittent s’évanouit : lors d’une dunkelflaute prolongĂ©e, les 78,5 GW d’éolien allemands ont produit moins d’un gigawatt pendant plus de trente heures. Les prix ont bondi jusqu’à 900 euros le MWh. Les importations d’urgence sont devenues indispensables.

Le systĂšme oscille donc entre deux extrĂȘmes pathologiques : trop d’électricitĂ© au mauvais moment, pas assez au moment critique. Entre ces deux pĂŽles, il n’offre plus ce pour quoi il existe : fournir une puissance stable et prĂ©visible. Pour masquer ces Ă©carts, on multiplie les couches de solutions : renforcement des rĂ©seaux, stockage, rĂ©munĂ©ration de la flexibilitĂ©, contrats complexes. En France seulement, RTE estime Ă  prĂšs de 200 milliards d’euros les investissements nĂ©cessaires dans les infrastructures d’ici 2040. Ce coĂ»t est prĂ©sentĂ© comme une fatalitĂ© technique. C’est en rĂ©alitĂ© le prix de notre refus d’assumer une Ă©vidence : l’électricitĂ© n’est pas un produit homogĂšne, mais un service temporel.

On ne peut pas bĂątir un systĂšme Ă©lectrique moderne uniquement sur des Ă©nergies intermittentes dĂ©pourvues de pilotabilitĂ©. Cette affirmation devrait clore un dĂ©bat qui, pourtant, refuse de mourir. L’Europe prĂ©fĂšre rĂ©amĂ©nager les rĂšgles du marchĂ© plutĂŽt que de reconnaĂźtre une erreur initiale : nous avons confondu la production annuelle d’énergie et la disponibilitĂ© horaire d’un service. Nous avons laissĂ© croire qu’un mĂ©gawatt installĂ© avait la mĂȘme valeur indĂ©pendamment de sa nature, alors que seul compte le moment oĂč il est capable de produire.

Le problĂšme n’est pas de savoir comment tordre le marchĂ© marginal pour qu’il continue de fonctionner malgrĂ© l’intermittence. Le problĂšme est d’accepter que le systĂšme rĂ©munĂšre aujourd’hui une fiction : l’idĂ©e qu’un MWh alĂ©atoire pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un Ă©quivalent d’un MWh pilotable. Nous subventionnons la production opportuniste, puis nous socialisons les coĂ»ts colossaux nĂ©cessaires pour la transformer artificiellement en Ă©lectricitĂ© utilisable.

Deux voies cohĂ©rentes existent pour corriger ce biais. La premiĂšre consiste Ă  sĂ©parer les marchĂ©s. D’un cĂŽtĂ©, un marchĂ© de la capacitĂ© garantie, rĂ©servĂ© aux technologies pilotables – nuclĂ©aire, hydraulique, gaz dĂ©carbonĂ© –, rĂ©munĂ©rĂ© en euros par mĂ©gawatt de puissance disponible, avec des pĂ©nalitĂ©s lourdes en cas d’indisponibilitĂ©. De l’autre, un marchĂ© de l’énergie variable, oĂč l’éolien et le solaire sont rĂ©munĂ©rĂ©s pour ce qu’ils livrent rĂ©ellement : des MWh non garantis, Ă  bas prix, et Ă  condition d’assumer les coĂ»ts d’intĂ©gration qu’ils provoquent. Cette architecture reflĂšte enfin la rĂ©alitĂ© physique : la valeur se trouve dans la disponibilitĂ©, pas dans les mĂ©gawatts thĂ©oriques.

La deuxiĂšme option consiste Ă  garder un marchĂ© unique, mais Ă  imposer Ă  tous les producteurs de vendre le mĂȘme produit : de l’électricitĂ© disponible Ă  la demande. Cela oblige les producteurs intermittents Ă  investir dans du stockage, Ă  contracter avec du pilotable en soutien ou Ă  dĂ©velopper des capacitĂ©s d’effacement qu’ils garantissent eux-mĂȘmes. La rĂšgle devient simple : si vous produisez de l’électricitĂ©, vous devez ĂȘtre capable d’en garantir la continuitĂ©, 24 heures sur 24. Ce principe transforme radicalement l’économie des renouvelables : lorsque le systĂšme est saturĂ© en solaire ou en Ă©olien, ceux-ci cessent mĂ©caniquement d’ĂȘtre rentables. Le signal devient enfin sain.

On objecte souvent que si l’on impose ces contraintes, plus personne n’investira dans l’éolien ou le solaire. Mais cette objection s’effondre dĂšs qu’on l’examine. Dans certains pays, le solaire couplĂ© au stockage est dĂ©jĂ  Ă©conomiquement viable sans subvention, notamment en Californie, au Texas ou en Australie. Les batteries ont vu leurs coĂ»ts chuter de 90 % en quinze ans, et les innovations autour du stockage se multiplient. Mais il faut aussi rappeler que l’intermittent actuel n’est rentable que parce qu’il bĂ©nĂ©ficie de subventions massives : tarifs garantis, contrats d’achat, compensation lors des prix nĂ©gatifs, prise en charge publique des coĂ»ts rĂ©seau. Dire que rendre l’intermittent responsable de sa livraison le rendrait non profitable revient Ă  reconnaĂźtre qu’il ne l’est dĂ©jĂ  pas sans soutien extĂ©rieur.

Et si vraiment l’intermittent ne peut pas ĂȘtre rentable en assumant la responsabilitĂ© d’un service continu, alors c’est le signe qu’il n’a pas de valeur systĂ©mique rĂ©elle. L’électricitĂ© n’est pas un domaine oĂč l’on peut se permettre d’ignorer les contraintes physiques. C’est un service vital, pas un exercice de style technologique.

Il faut aussi reconnaĂźtre que d’autres technologies, notamment le nuclĂ©aire, bĂ©nĂ©ficient de mĂ©canismes de soutien. Mais la diffĂ©rence est simple : elles garantissent la disponibilitĂ©. Elles offrent un service complet, pas un flux alĂ©atoire.

Enfin, un marchĂ© qui rĂ©munĂšre correctement la disponibilitĂ© plutĂŽt que la production incitera naturellement l’innovation Ă  se diriger vers les technologies qui apportent cette disponibilitĂ© : stockage de longue durĂ©e, hydraulique de pompage, rĂ©seaux intelligents, nuclĂ©aire modulaire. Aujourd’hui, nous finançons surtout la baisse du coĂ»t des panneaux solaires ou des Ă©oliennes, pas les solutions qui corrigeraient leur intermittence.

La libĂ©ralisation du marchĂ© europĂ©en de l’électricitĂ© n’était pas une erreur. L’erreur a Ă©tĂ© d’imaginer que des sources pilotables et des sources intermittentes pouvaient ĂȘtre mises en concurrence comme si elles vendaient le mĂȘme produit. C’était ignorer la nature rĂ©elle du service Ă©lectrique : la disponibilitĂ© au moment critique.

Deux chemins existent dĂ©sormais : crĂ©er des marchĂ©s sĂ©parĂ©s pour la capacitĂ© garantie et l’énergie variable, ou conserver un marchĂ© unique mais exiger que tous vendent la mĂȘme chose, une Ă©lectricitĂ© disponible Ă  la demande. Dans les deux cas, l’intermittent doit assumer son intermittence, soit en la compensant lui-mĂȘme, soit en payant ceux qui peuvent le faire.

Si cette exigence le rend non profitable, la question initiale trouve sa rĂ©ponse : la valeur Ă©conomique d’une Ă©nergie intermittente non stockable et non prĂ©visible est trop faible pour justifier son rĂŽle actuel sans un socle pilotable robuste.

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