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22 DÉCEMBRE 2025 (#141)

MIGRATION ET INTERNATIONAL : UNE HUMANITÉ SOUS TENSION, SANS PILOTAGE

Enfin, un cinquième ensemble, plus composite mais profondĂ©ment cohĂ©rent, rassemble migration, enfance et solidaritĂ© internationale, pour un montant total compris entre 14 et 15 milliards d’euros par an. L’ASE (aide sociale Ă  l’enfance), près de 11 milliards, reprĂ©sente une part immense de l’action dĂ©partementale en matière de protection des mineurs. L’AME (aide mĂ©dicale d’État), environ 1,2 milliard, garantit l’accès aux soins des personnes en situation irrĂ©gulière, tandis que l’ADA (allocation pour demandeur d’asile), autour de 300 millions, accompagne financièrement ceux qui attendent une dĂ©cision d’asile…
Enfin, un cinquième ensemble, plus composite mais profondĂ©ment cohĂ©rent, rassemble migration, enfance et solidaritĂ© internationale, pour un montant total compris entre 14 et 15 milliards d’euros par an. L’ASE (aide sociale Ă  l’enfance), près de 11 milliards, reprĂ©sente une part immense de l’action dĂ©partementale en matière de protection des mineurs. L’AME (aide mĂ©dicale d’État), environ 1,2 milliard, garantit l’accès aux soins des personnes en situation irrĂ©gulière, tandis que l’ADA (allocation pour demandeur d’asile), autour de 300 millions, accompagne financièrement ceux qui attendent une dĂ©cision d’asile. L’AFD (Agence française de dĂ©veloppement), via environ 1,8 milliard de subventions publiques, porte l’effort humanitaire et de coopĂ©ration internationale de la France.

Ce bloc est le plus sensible politiquement : il mĂŞle impĂ©ratifs humanitaires, obligations lĂ©gales, enjeux diplomatiques, politiques migratoires et protection de l’enfance. Il concentre les crispations, alors mĂŞme qu’il rĂ©pond Ă  des responsabilitĂ©s que tout État moderne doit assumer.

Pourtant, malgrĂ© cette dĂ©pense Ă©levĂ©e, les rĂ©sultats sont largement insatisfaisants : protection dĂ©faillante des mineurs, polĂ©miques stĂ©riles sur l’accès aux soins, absence de lien clair entre aide internationale et flux migratoires. Le problème n’est pas l’humanitĂ© de l’effort, mais son pilotage.
ÉTAT DES LIEUX L’Aide sociale Ă  l’enfance reprĂ©sente Ă  elle seule près de 11 milliards d’euros par an. En 2023, environ 397 000 mesures concernaient des mineurs et jeunes majeurs, dont plus de la moitiĂ© placĂ©s hors de leur milieu familial. Le nombre de mesures a augmentĂ© de 44 % depuis la fin des annĂ©es 1990, et le coĂ»t moyen annuel par bĂ©nĂ©ficiaire atteint dĂ©sormais 41 000 euros…
ÉTAT DES LIEUX
L’Aide sociale Ă  l’enfance reprĂ©sente Ă  elle seule près de 11 milliards d’euros par an. En 2023, environ 397 000 mesures concernaient des mineurs et jeunes majeurs, dont plus de la moitiĂ© placĂ©s hors de leur milieu familial. Le nombre de mesures a augmentĂ© de 44 % depuis la fin des annĂ©es 1990, et le coĂ»t moyen annuel par bĂ©nĂ©ficiaire atteint dĂ©sormais 41 000 euros. MalgrĂ© ces moyens, un rapport parlementaire adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ© en avril 2025 conclut que le système est « dans le gouffre ». L’État ne finance qu’environ 3 % de la dĂ©pense, laissant les dĂ©partements seuls face Ă  une charge croissante et imprĂ©visible.

La situation est particulièrement critique pour les mineurs non accompagnĂ©s, qui reprĂ©sentent environ 20 % des enfants confiĂ©s Ă  l’ASE. Leur nombre a Ă©tĂ© multipliĂ© par quatre entre 2014 et 2023, pour atteindre 19 370 jeunes reconnus mineurs. En 2023, près de 67 000 jeunes se sont prĂ©sentĂ©s comme MNA, mais seuls 29 % ont Ă©tĂ© reconnus comme tels. Le coĂ»t annuel de leur prise en charge avoisine 50 000 euros par jeune, pour des conditions d’accueil souvent prĂ©caires : hĂ©bergements hĂ´teliers, recours massif Ă  l’intĂ©rim, ruptures de parcours. La dĂ©pense totale pour les MNA peut ĂŞtre estimĂ©e Ă  près de 1,1 milliard d’euros par an. Le financement exceptionnel de l’État aux dĂ©partements en 2024 ne s’est Ă©levĂ© qu’Ă  32 millions d’euros, soit 6 000 euros par jeune supplĂ©mentaire – une goutte d’eau face aux coĂ»ts rĂ©els.

L’Aide mĂ©dicale d’État, souvent au cĹ“ur des polĂ©miques, a coĂ»tĂ© 1,39 milliard d’euros en 2024, en hausse de 15,5 % sur un an. Le nombre de bĂ©nĂ©ficiaires atteint environ 480 000 personnes, soit une multiplication par deux depuis 2011. Pourtant, la dĂ©pense moyenne par bĂ©nĂ©ficiaire (2 500 euros) reste infĂ©rieure Ă  celle de la population gĂ©nĂ©rale (3 109 euros). Plus de 50 % des personnes Ă©ligibles n’ont pas recours Ă  l’AME, par mĂ©connaissance du dispositif ou difficultĂ© d’accès. Les Ă©tudes europĂ©ennes montrent qu’un accès prĂ©coce aux soins prĂ©ventifs coĂ»te moins cher que des prises en charge tardives en urgence, mais ce constat Ă©conomique reste Ă©trangement absent du dĂ©bat politique.

L’aide publique au dĂ©veloppement s’Ă©lève Ă  environ 15 milliards d’euros par an, dont 1,8 milliard de subventions via l’Agence française de dĂ©veloppement. MalgrĂ© cet effort, aucun lien clair n’est Ă©tabli entre cette politique et les objectifs migratoires ou de stabilisation des pays d’origine. Elle fonctionne en silo, sans indicateurs lisibles sur son impact rĂ©el.
DÉBAT PUBLIC La première question structurelle concerne la responsabilitĂ©. L’État dĂ©cide de la politique migratoire, fixe les règles d’accueil, nĂ©gocie avec les pays d’origine, mais ce sont les dĂ©partements qui assument l’essentiel du coĂ»t de la protection de l’enfance et de l’accueil des mineurs non accompagnĂ©s. Cette dissociation entre dĂ©cideur et payeur est au cĹ“ur des dysfonctionnements actuels…
DÉBAT PUBLIC
La première question structurelle concerne la responsabilitĂ©. L’État dĂ©cide de la politique migratoire, fixe les règles d’accueil, nĂ©gocie avec les pays d’origine, mais ce sont les dĂ©partements qui assument l’essentiel du coĂ»t de la protection de l’enfance et de l’accueil des mineurs non accompagnĂ©s. Cette dissociation entre dĂ©cideur et payeur est au cĹ“ur des dysfonctionnements actuels. Quand l’État finance 3 % de l’ASE et verse 32 millions d’euros de dotation exceptionnelle pour les MNA alors que le coĂ»t rĂ©el dĂ©passe le milliard, peut-on encore parler de partage de compĂ©tence ou doit-on constater une forme d’abandon budgĂ©taire ?

La deuxième question est celle de la connaissance des coĂ»ts. Les dĂ©partements ne disposent pas de donnĂ©es consolidĂ©es sur le coĂ»t rĂ©el de la prise en charge des MNA. Les estimations varient de 28 000 Ă  50 000 euros par an selon les territoires, certains dĂ©partements Ă©tant incapables d’isoler comptablement ces dĂ©penses de l’ensemble de l’ASE. Comment piloter une politique publique sans savoir prĂ©cisĂ©ment ce qu’elle coĂ»te ni ce qu’elle produit ? Le taux de reconnaissance de la minoritĂ© varie de moins de 20 % Ă  plus de 100 % selon les dĂ©partements – une dispersion qui rĂ©vèle soit des pratiques d’Ă©valuation radicalement diffĂ©rentes, soit des flux d’arrivĂ©e très hĂ©tĂ©rogènes, soit les deux Ă  la fois.

La troisième question touche Ă  la cohĂ©rence d’ensemble. L’aide internationale, la politique migratoire, l’accès aux soins et la protection de l’enfance fonctionnent en silos. Aucun pilotage global ne permet de mesurer les effets croisĂ©s de ces politiques ni d’arbitrer en connaissance de cause. Quand l’AME cristallise les dĂ©bats politiques pour 1,4 milliard d’euros alors que l’ASE absorbe 11 milliards dans l’indiffĂ©rence relative, on mesure le dĂ©calage entre intensitĂ© mĂ©diatique et enjeux budgĂ©taires rĂ©els.
MEILLEURES PRATIQUES La Suède offre un cas d’Ă©cole des limites d’une politique d’accueil ambitieuse menĂ©e sans ajustement face Ă  des flux massifs. En 2015, le pays a accueilli plus de 160 000 demandeurs d’asile, soit le nombre le plus Ă©levĂ© proportionnellement Ă  la population de tous les pays de l’OCDE. Pour gĂ©rer cet afflux, Stockholm a mis en place un système de quotas obligatoires : chaque municipalitĂ© devait accueillir un nombre dĂ©terminĂ© de rĂ©fugiĂ©s, avec une compensation financière nationale d’environ 13 400 euros par personne…
MEILLEURES PRATIQUES
La Suède offre un cas d’Ă©cole des limites d’une politique d’accueil ambitieuse menĂ©e sans ajustement face Ă  des flux massifs. En 2015, le pays a accueilli plus de 160 000 demandeurs d’asile, soit le nombre le plus Ă©levĂ© proportionnellement Ă  la population de tous les pays de l’OCDE. Pour gĂ©rer cet afflux, Stockholm a mis en place un système de quotas obligatoires : chaque municipalitĂ© devait accueillir un nombre dĂ©terminĂ© de rĂ©fugiĂ©s, avec une compensation financière nationale d’environ 13 400 euros par personne. Cette politique de dispersion visait une double ambition – rĂ©partir Ă©quitablement l’effort sur le territoire et favoriser l’intĂ©gration dans les zones rurales en voie de dĂ©peuplement.

Le dispositif reposait sur trois piliers. D’abord, l’Office national des migrations (Migrationsverket) coordonnait l’accueil et la rĂ©partition, garantissant une vision nationale. Ensuite, un programme d’intĂ©gration de deux ans, baptisĂ© « Viva introduktion » dans certaines municipalitĂ©s, combinait apprentissage du suĂ©dois, formation professionnelle et accompagnement social. Enfin, les mineurs non accompagnĂ©s bĂ©nĂ©ficiaient d’une protection renforcĂ©e : centres d’accueil gĂ©rĂ©s par les municipalitĂ©s avec des entreprises privĂ©es ou publiques, scolarisation obligatoire immĂ©diate dans les Ă©coles de quartier, Ă©ducateurs dĂ©diĂ©s.

Mais le système a rĂ©vĂ©lĂ© ses failles. Selon l’OCDE, en 2015, seuls 28 % des hommes peu qualifiĂ©s et 19 % des femmes peu qualifiĂ©s occupaient un emploi un an après le programme d’intĂ©gration. Le programme de deux ans s’avĂ©rait trop long pour les diplĂ´mĂ©s, trop court pour les personnes sans compĂ©tences de base. Les municipalitĂ©s rĂ©ticentes rechignaient Ă  accueillir les quotas imposĂ©s, crĂ©ant des tensions politiques. Les coĂ»ts sociaux pour les rĂ©fugiĂ©s sans emploi pesaient lourd : après trois ans, les taux d’emploi des rĂ©fugiĂ©s peu qualifiĂ©s restaient infĂ©rieurs Ă  la moitiĂ© de ceux des rĂ©fugiĂ©s diplĂ´mĂ©s.

Ă€ partir de 2016, la Suède a durci sa politique. ContrĂ´les renforcĂ©s aux frontières, y compris sur le pont reliant Copenhague Ă  la Suède, expulsions vers l’Afghanistan et l’Irak malgrĂ© les risques sĂ©curitaires, allongement des dĂ©lais de regroupement familial. En 2024, le gouvernement conservateur soutenu par les nationalistes propose 30 000 euros Ă  chaque migrant acceptant de retourner dans son pays d’origine et envisage des centres d’asile obligatoires gĂ©rĂ©s par l’État. L’intĂ©gration, pourtant jugĂ©e centrale en 2015, est aujourd’hui considĂ©rĂ©e comme un Ă©chec par les autoritĂ©s suĂ©doises elles-mĂŞmes.
Que nous apprend ce parcours ? D’abord, qu’un système d’accueil gĂ©nĂ©reux sans limitation des flux ni mĂ©canisme d’ajustement rapide crĂ©e des tensions insoutenables. Ensuite, que la rĂ©partition territoriale obligatoire peut fonctionner Ă  condition d’ĂŞtre accompagnĂ©e d’un vrai financement national et d’une coordination forte – deux Ă©lĂ©ments qui ont fait dĂ©faut en France. Enfin, que l’intĂ©gration Ă©conomique est la clĂ© de la soutenabilitĂ© politique : sans emploi dans un dĂ©lai raisonnable, l’hostilitĂ© monte, les budgets sociaux explosent et le système s’effondre.

Le Canada prĂ©sente une architecture institutionnelle radicalement diffĂ©rente, marquĂ©e par une clartĂ© des responsabilitĂ©s qui contraste avec l’enchevĂŞtrement français. Les provinces financent et organisent la protection de l’enfance pour tous les enfants rĂ©sidant sur leur territoire. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral assume pleinement les services destinĂ©s aux populations relevant de sa compĂ©tence exclusive : les Premières Nations vivant dans les rĂ©serves.

Cette rĂ©partition claire Ă©vite l’Ă©cueil français du « ni dĂ©cideur ni payeur ». Chaque niveau de gouvernement pilote ce qu’il finance, ajuste ses politiques en fonction des rĂ©sultats et rend des comptes sur ses propres dĂ©penses. Quand un conflit de compĂ©tence surgit, les tribunaux tranchent rapidement au lieu de laisser perdurer des annĂ©es d’ambiguĂŻtĂ© budgĂ©taire.

Le système canadien n’est pas exempt de problèmes. Le Tribunal canadien des droits de la personne a condamnĂ© en 2016 le sous-financement chronique des services de protection de l’enfance dans les rĂ©serves par le gouvernement fĂ©dĂ©ral. Pendant des dĂ©cennies, Ottawa ne compensait les dĂ©penses que pour les placements en famille d’accueil, crĂ©ant une incitation perverse Ă  retirer les enfants de leur famille plutĂ´t qu’Ă  prĂ©venir les situations de danger. Le budget du programme fĂ©dĂ©ral des Services Ă  l’enfance et Ă  la famille des Premières Nations a plus que triplĂ© depuis 2016, passant de 677 millions Ă  3,5 milliards de dollars en 2023-2024. En juillet 2024, un accord de 47,8 milliards de dollars sur 10 ans a Ă©tĂ© finalisĂ© pour rĂ©former en profondeur le système, après des annĂ©es de litiges. Un accord distinct de 23 milliards indemnise les enfants et familles lĂ©sĂ©s.
Mais ce qui distingue fondamentalement le Canada, c’est la capacitĂ© du système Ă  identifier les dysfonctionnements, Ă  les documenter prĂ©cisĂ©ment, Ă  les sanctionner juridiquement et Ă  y apporter une rĂ©ponse budgĂ©taire massive et assumĂ©e. En France, les dysfonctionnements de l’ASE sont connus depuis des annĂ©es, documentĂ©s par la Cour des comptes et le Parlement, mais ne donnent lieu qu’Ă  des ajustements marginaux et des dotations exceptionnelles dĂ©risoires.

Ces deux trajectoires illustrent une mĂŞme vĂ©ritĂ© : un système efficace repose sur la clartĂ© des responsabilitĂ©s, un pilotage centralisĂ©, un financement cohĂ©rent avec les missions et une capacitĂ© d’ajustement rapide. La Suède a Ă©chouĂ© parce qu’elle a ouvert les vannes sans mĂ©canisme de rĂ©gulation ni limite claire, provoquant une crise politique qui a balayĂ© le modèle d’accueil. Le Canada montre qu’une architecture institutionnelle lisible permet d’identifier les problèmes et d’y rĂ©pondre par des rĂ©formes massives, mĂŞme si elles arrivent tard.
La France, elle, cumule les handicaps : compétences enchevêtrées, financement déséquilibré, absence de pilotage national et incapacité à trancher. Au final, les dépenses explosent, les résultats sont médiocres, les départements exsangues et les polémiques sans fin.
LES ENSEIGNEMENTS Que faut-il retenir de cette comparaison internationale ? D’abord, une vĂ©ritĂ© embarrassante : la France a créé un système oĂą personne ne dĂ©cide vraiment et oĂą tout le monde se dĂ©fausse. L’État fixe les règles, ouvre les robinets de l’immigration mais ne paie presque rien…
LES ENSEIGNEMENTS
Que faut-il retenir de cette comparaison internationale ? D’abord, une vĂ©ritĂ© embarrassante : la France a créé un système oĂą personne ne dĂ©cide vraiment et oĂą tout le monde se dĂ©fausse. L’État fixe les règles, ouvre les robinets de l’immigration mais ne paie presque rien. Les dĂ©partements paient sans pouvoir rĂ©guler les flux, sans vision d’ensemble, sans mĂŞme savoir prĂ©cisĂ©ment combien cela leur coĂ»te. Entre les deux, les polĂ©miques se nourrissent du flou et de l’absence de donnĂ©es fiables.

Prenons l’exemple des mineurs non accompagnĂ©s. En 2023, 67 000 jeunes se sont prĂ©sentĂ©s comme MNA. Seuls 19 370 ont Ă©tĂ© reconnus mineurs. Que sont devenus les 47 500 autres ? Combien ont saisi la justice ? Combien attendent depuis des mois une audience ? Combien vivent dans l’errance, ni protĂ©gĂ©s ni expulsĂ©s ? Le système produit des cohortes de jeunes dans les limbes juridiques, gĂ©nĂ©rant Ă  la fois des drames humains et des coĂ»ts cachĂ©s. Quand un dĂ©partement reconnaĂ®t 20 % des demandeurs comme mineurs et qu’un autre en reconnaĂ®t 100 %, qui a raison ? Qui triche ? Personne ne le sait, et personne ne semble vouloir le savoir.

Deuxième enseignement : la France passe son temps Ă  dĂ©battre des dispositifs qui coĂ»tent le moins cher plutĂ´t que de piloter ceux qui coĂ»tent le plus. L’AME cristallise les passions politiques pour 1,4 milliard d’euros – moins de 0,5 % du budget de la SĂ©curitĂ© sociale – alors que l’ASE absorbe 11 milliards dans une quasi-indiffĂ©rence. Pourquoi ? Parce que l’AME est un dispositif national, visible, facile Ă  instrumentaliser. L’ASE est une compĂ©tence dĂ©partementale, fragmentĂ©e, opaque. Les dĂ©partements hurlent dans le vide depuis des annĂ©es sans que l’État ne bouge vraiment.

Troisième enseignement : la politique migratoire française repose sur un dĂ©ni organisĂ©. On ouvre les vannes en proclamant des principes humanitaires, mais on refuse d’assumer les consĂ©quences budgĂ©taires et organisationnelles de ces principes. On demande aux dĂ©partements d’accueillir sans leur donner les moyens de le faire dĂ©cemment. On impose des normes de plus en plus exigeantes – interdiction de l’hĂ©bergement Ă  l’hĂ´tel, scolarisation obligatoire – tout en sous-finançant massivement le système. RĂ©sultat : des placements en urgence dans des conditions indignes, des enfants non scolarisĂ©s pendant des mois, des Ă©ducateurs en intĂ©rim payĂ©s au lance-pierre, des familles d’accueil dĂ©faillantes que personne ne contrĂ´le.

Quatrième enseignement, et peut-ĂŞtre le plus gĂŞnant : la France refuse obstinĂ©ment de poser la question des arbitrages. Combien de MNA sommes-nous prĂŞts Ă  accueillir ? Dans quelles conditions ? Avec quels moyens ? Si l’État dĂ©cide d’une politique d’accueil gĂ©nĂ©reuse – ce qui est un choix politique lĂ©gitime – alors il doit la financer intĂ©gralement. Si l’État veut limiter les flux, il doit le dire clairement et mettre en place les dispositifs de rĂ©gulation adaptĂ©s. Mais maintenir un système oĂą l’on proclame des principes gĂ©nĂ©reux tout en laissant les dĂ©partements se dĂ©brouiller avec les consĂ©quences concrètes, c’est le pire des mondes : inefficace, coĂ»teux et profondĂ©ment injuste.

Dernier enseignement : l’absence de pilotage global produit des absurditĂ©s cumulatives. DĂ©penser 15 milliards d’aide au dĂ©veloppement sans lien avec la politique migratoire. Financer l’AME pour des soins prĂ©ventifs tout en laissant des MNA non scolarisĂ©s pendant des mois. Multiplier les dispositifs d’urgence sans jamais construire de solutions pĂ©rennes. Exiger des dĂ©partements qu’ils accueillent dignement les MNA tout en leur versant 6 000 euros par jeune supplĂ©mentaire quand le coĂ»t rĂ©el dĂ©passe les 50 000 euros. Ce n’est pas une politique publique, c’est un empilement de rustines sur un système en dĂ©composition.

« Gouverner, c'est financer ce qu'on décide ou décider ce qu'on finance. Faire ni l'un ni l'autre, c'est abdiquer » Marguerite Kelsen, philosophe politique...
« Gouverner, c'est financer ce qu'on décide ou décider ce qu'on finance. Faire ni l'un ni l'autre, c'est abdiquer » Marguerite Kelsen, philosophe politique

POUR ALLER PLUS LOIN Pour sortir durablement de l’impasse de la protection de l’enfance, et en particulier de la prise en charge des mineurs non accompagnĂ©s, il faut d’abord accepter de trancher trois questions que l’on Ă©vite depuis trop longtemps : qui dĂ©cide, qui paie et qui contrĂ´le ; combien la collectivitĂ© est prĂŞte Ă  investir pour quel niveau de service et avec quels rĂ©sultats ; enfin, comment adapter le système Ă  la rĂ©alitĂ© des flux, qu’ils augmentent ou qu’ils diminuent. Aujourd’hui, sur ces trois points, la rĂ©ponse est le flou, ce qui condamne toute politique publique Ă  l’improvisation permanente…
POUR ALLER PLUS LOIN
Pour sortir durablement de l’impasse de la protection de l’enfance, et en particulier de la prise en charge des mineurs non accompagnés, il faut d’abord accepter de trancher trois questions que l’on évite depuis trop longtemps : qui décide, qui paie et qui contrôle ; combien la collectivité est prête à investir pour quel niveau de service et avec quels résultats ; enfin, comment adapter le système à la réalité des flux, qu’ils augmentent ou qu’ils diminuent. Aujourd’hui, sur ces trois points, la réponse est le flou, ce qui condamne toute politique publique à l’improvisation permanente.

La première urgence est donc la transparence. Il est impossible de piloter sérieusement la protection de l’enfance sans savoir précisément ce qu’elle coûte. La mise en place d’une comptabilité analytique nationale, commune à tous les départements, permettrait de connaître le coût complet de l’aide sociale à l’enfance, mesure par mesure et public par public, en distinguant clairement mineurs français, mineurs non accompagnés et jeunes majeurs. Ces données, consolidées au niveau national et rendues publiques, mettraient fin aux estimations approximatives qui varient aujourd’hui du simple au double. Elles permettraient surtout d’identifier les écarts de performance et de comprendre pourquoi certains territoires parviennent à assurer une prise en charge de qualité à coût maîtrisé quand d’autres dépensent beaucoup plus pour des résultats parfois inférieurs.

Sur cette base, il devient alors possible de trancher la question centrale des MNA, que l’hypocrisie actuelle empêche d’aborder frontalement. Deux options cohérentes existent, et deux seulement. Soit l’État assume pleinement cette responsabilité, finance intégralement la prise en charge, pilote nationalement et répartit les jeunes sur le territoire selon des critères objectifs, les départements conservant un rôle opérationnel mais étant compensés à l’euro près. Soit les départements conservent la compétence, mais l’État rembourse intégralement les coûts réels sur la base de la comptabilité analytique, en échange d’un cahier des charges national précis et contrôlable. Le statu quo, fait de dotations forfaitaires dérisoires et de transferts de charges non assumés, n’est plus soutenable : il épuise les départements, dégrade la prise en charge et alimente des polémiques stériles.

La troisième condition est un pilotage interministériel unifié, capable de sortir la politique de protection de l’enfance de la gestion à vue. Une instance permanente associant les ministères concernés et les départements permettrait de suivre en continu les flux, les coûts, les résultats et les tensions du système. Sur cette base, des trajectoires budgétaires pluriannuelles pourraient être définies en fonction de scénarios réalistes d’évolution des flux migratoires, afin d’anticiper plutôt que de subir. Ce pilotage devrait également mettre en cohérence la politique migratoire et l’aide au développement, aujourd’hui totalement déconnectées, en intégrant enfin des leviers de coopération avec les pays d’origine sur les reconduites, la prévention des départs et l’accompagnement des jeunes.

Cette démarche ne règle pas tout, mais elle crée les conditions d’une politique enfin cohérente. Elle remet la responsabilité, la transparence et l’arbitrage au cœur du système, et permet de sortir du triangle toxique actuel fait de dépenses incontrôlées, de résultats médiocres et de controverses incessantes. La France n’a pas besoin de davantage de générosité de principe. Elle a besoin de clarté, de cohérence et du courage politique de décider.

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