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2 MARS 2026

OLYMPE DE GOUGES : ELLE COMPRIT LA RÉVOLUTION, ON LUI FIT PAYER

Elle a réclamé l’égalité des sexes en 1791 — cent cinquante-trois ans avant que les Françaises obtiennent le droit de vote. Elle a demandé l’abolition de l’esclavage avant que la Révolution ne s’en préoccupe. Elle a plaidé contre la peine de mort dans un régime qui guillotinait à la chaîne….
Elle a réclamé l’égalité des sexes en 1791 — cent cinquante-trois ans avant que les Françaises obtiennent le droit de vote. Elle a demandé l’abolition de l’esclavage avant que la Révolution ne s’en préoccupe. Elle a plaidé contre la peine de mort dans un régime qui guillotinait à la chaîne. On l’a guillotinée.

Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, née à Montauban le 7 mai 1748, n’avait rien pour elle — ni famille noble, ni instruction formelle, ni soutien institutionnel. Fille d’un boucher, peut-être fille naturelle d’un marquis, mariée de force à dix-sept ans, veuve à dix-huit. Elle est partie à Paris avec un enfant, un nom d’emprunt et une conviction : que la liberté proclamée par les révolutionnaires ne valait rien si elle s’arrêtait aux portes de la moitié de l’humanité.

La Révolution française a promis l’universel. Elle a livré le particulier, celui des hommes propriétaires, blancs, citoyens. Olympe de Gouges l’a dit clairement, dans une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » publiée le 15 septembre 1791, calquée mot pour mot sur celle de 1789. Ce texte d’une modernité troublante n’a pas changé le monde. Il a valu à son autrice de monter à l’échafaud le 3 novembre 1793, dans l’indifférence générale.

Son destin dit quelque chose d’essentiel sur les révolutions — toutes les révolutions — et sur le sort réservé à ceux qui poussent leurs logiques jusqu’au bout. Comprendre Olympe de Gouges, c’est savoir que les idées en avance sur leur temps font souvent des victimes.
LES FAITSMarie Gouze naît le 7 mai 1748 à Montauban, dans une famille modeste. Sa mère est Anne-Olympe Mouisset, fille de drapier. Son père légal est Pierre Gouze, boucher….
LES FAITS
Marie Gouze naît le 7 mai 1748 à Montauban, dans une famille modeste. Sa mère est Anne-Olympe Mouisset, fille de drapier. Son père légal est Pierre Gouze, boucher. Marie affirme être la fille naturelle de Jean-Jacques Lefranc, marquis de Pompignan, magistrat et poète, dont elle pense tenir ses dispositions littéraires. La filiation n’est jamais établie. Elle grandit dans une famille pauvre, sa langue maternelle est l’occitan, elle parle mal le français. Son éducation est rudimentaire.

En 1765, à dix-sept ans, elle est mariée de force à Louis-Yves Aubry, officier de bouche de trente ans son aîné. Elle le décrira comme un homme qu’elle n’a jamais aimé. En 1766, elle donne naissance à un fils, Pierre Aubry. La même année, une crue du Tarn emporte son mari. Marie est veuve à dix-huit ans, mère, libérée d’un mariage subi. Elle refuse catégoriquement de se remarier. Dans une société où une femme seule sans mari est assimilée à une prostituée, c’est son premier acte de résistance.

Elle part à Paris avec son fils, prend le nom d’Olympe de Gouges, fréquente les salons littéraires, noue des relations avec des hommes fortunés qui lui permettent de vivre. Autodidacte, elle commence à écrire — ou plutôt à dicter, car elle maîtrise mal la syntaxe française à l’écrit. Elle rencontre des philosophes, des écrivains, des futurs politiques.

En 1784, elle soumet à la Comédie-Française une pièce contre l’esclavage : « Zamore et Mirza », rebaptisée « L’Esclavage des Noirs ». La pièce est inscrite au répertoire mais n’est pas jouée avant la Révolution. Son message d’égalité entre Blancs et Noirs est jugé trop subversif. En 1788, elle publie ses « Réflexions sur les hommes nègres » et fréquente la Société des Amis des Noirs. Elle écrit plus d’une soixantaine de pamphlets politiques avant la Révolution.

Quand la Révolution éclate en 1789, Olympe de Gouges a quarante et un ans. Elle redouble d’activité. Le 15 septembre 1791, elle publie la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », dédiée à la reine Marie-Antoinette. Elle articule dix-sept articles calqués sur la Déclaration de 1789, en substituant systématiquement « la femme » à « l’homme ». Son article premier : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » Son article X : « La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. »

En décembre 1792, elle propose à l’Assemblée de défendre Louis XVI en procès — non parce qu’elle est royaliste par conviction, mais parce qu’elle s’oppose à la peine de mort. Sa demande est rejetée : une femme ne peut assumer une telle tâche. Liée aux Girondins, elle perd tous ses soutiens à leur chute en juin 1793. En juillet 1793, elle est arrêtée, accusée d’avoir rédigé une affiche girondine. Le tribunal révolutionnaire lui refuse un avocat. Elle se défend seule. Condamnée pour fédéralisme et antirobespierrisme, elle est guillotinée le 3 novembre 1793. Elle a quarante-cinq ans.
LE DISCOURS MAINSTREAMLa lecture dominante présente généralement Olympe de Gouges comme une figure pionnière du féminisme, restaurée dans la mémoire nationale après deux siècles d’oubli. Son nom est inscrit au Panthéon symbolique des grandes femmes de la République, même si son corps n’y repose pas….
LE DISCOURS MAINSTREAM
La lecture dominante présente généralement Olympe de Gouges comme une figure pionnière du féminisme, restaurée dans la mémoire nationale après deux siècles d’oubli. Son nom est inscrit au Panthéon symbolique des grandes femmes de la République, même si son corps n’y repose pas. En 2021, Emmanuel Macron a proposé son entrée au Panthéon, où seulement six femmes figurent parmi plus de quatre-vingts personnages. Dans les manuels scolaires, elle incarne la femme qui a osé dans un monde qui ne lui en donnait pas le droit. Sa « Déclaration » est lu comme un texte fondateur, un acte d’avant-garde politique.

La lecture critique nuance l’hagiographie. Olympe de Gouges n’était pas seulement la femme des droits des femmes : elle défendait une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, proposait des réformes fiscales originales comme un impôt volontaire sur la fortune, s’opposait à la Terreur au nom du droit, pas du modérantisme. Son féminisme n’est pas un féminisme de classe : elle demande des droits pour toutes les femmes, mais reste ancrée dans une vision bourgeoise des libertés individuelles. Les historiens féministes actuels débattent de la canonisation d’une figure qui a eu des postures ambiguës envers la monarchie.

Le regard de long terme soulève une question plus inconfortable : pourquoi les révolutions, conçues pour rompre l’ordre ancien, reproduisent-elles toujours les exclusions de base ? La Révolution française, la Révolution américaine, la Révolution russe, les décolonisations — toutes ont promis l’universel, toutes ont maintenu, au moins dans un premier temps, la hiérarchie entre les sexes.

Olympe de Gouges a poussé la logique révolutionnaire trop loin, jusqu’à inclure les exclus « de trop ». Elle finit par déranger tout le monde: les partisans de l’ordre comme les révolutionnaires eux-mêmes.
CE QU’ELLE A VRAIMENT FAITLe récit simplifié réduit Olympe de Gouges à sa Déclaration de 1791. C’est réducteur. Sur vingt ans d’activité, elle a produit un corpus considérable : des pièces de théâtre, des romans plus ou moins autobiographiques, plus de soixante pamphlets politiques, des projets de réforme concrets….
CE QU’ELLE A VRAIMENT FAIT
Le récit simplifié réduit Olympe de Gouges à sa Déclaration de 1791. C’est réducteur. Sur vingt ans d’activité, elle a produit un corpus considérable : des pièces de théâtre, des romans plus ou moins autobiographiques, plus de soixante pamphlets politiques, des projets de réforme concrets. Avant de parler de droits des femmes, elle a écrit contre l’esclavage, quand l’esclavage nourrissait les fortunes coloniales et que peu de voix françaises osaient attaquer le système frontalement.

Sa pièce « L’Esclavage des Noirs » était inscrite au répertoire de la Comédie-Française depuis 1785 — la plus grande scène du pays — mais bloquée pendant des années. Elle n’est jouée qu’en 1792, après la Révolution. Le lobby pro-esclavagiste avait su garder la scène fermée. Elle a poursuivi malgré les menaces et les calomnies avec la stratégie d’une militante qui comprend les rapports de force.

Sa Déclaration de 1791 articule des revendications précises : le droit de vote, le droit d’être élue, le droit au divorce sans entrave — qu’elle obtiendra d’ailleurs : le divorce est légalisé en France le 20 septembre 1792 —, le droit d’administrer ses biens, la liberté d’expression intégrale. Elle réclame aussi la reconnaissance des enfants naturels et l’égalité des droits de succession. Ces revendications sont cohérentes, articulées, juridiquement formalisées. Elles ne seront entièrement satisfaites qu’en 1944 pour le droit de vote, et partiellement seulement pour les autres.

Sur le plan politique, sa position est plus complexe que son image de « révolutionnaire » ne le suggère. Elle défend une monarchie constitutionnelle jusqu’en 1792, s’oppose à l’exécution de Louis XVI au nom du refus de la peine de mort, rejoint les Girondins quand ils représentent la République apaisée contre la Terreur montagnarde. Elle n’est ni royaliste, ni jacobine : elle est constitutionnaliste, convaincue que le droit est la seule protection contre l’arbitraire, y compris quand c’est l’arbitraire révolutionnaire.
LES FEMMES ET LES RÉVOLUTIONSPartout où des révolutions politiques ont proclamé l’égalité, les femmes ont d’abord été exclues du bénéfice. En Grande-Bretagne, Mary Wollstonecraft publie « A Vindication of the Rights of Woman » en 1792, l’année suivant la Déclaration d’Olympe de Gouges….
LES FEMMES ET LES RÉVOLUTIONS
Partout où des révolutions politiques ont proclamé l’égalité, les femmes ont d’abord été exclues du bénéfice. En Grande-Bretagne, Mary Wollstonecraft publie « A Vindication of the Rights of Woman » en 1792, l’année suivant la Déclaration d’Olympe de Gouges. Elle meurt en couches en 1797, ignorée. Les Britanniques n’accordent le droit de vote aux femmes qu’en 1918 — et seulement à celles de plus de trente ans ; l’égalité complète arrive en 1928.

Aux États-Unis, la Déclaration d’indépendance de 1776 pose que « all men are created equal ». Abigail Adams, épouse de John Adams, lui écrit en mars 1776 : « Remember the ladies ». Son mari lui répond en plaisantant. Les femmes américaines votent en 1920, après un siècle de lutte. En France, les femmes obtiennent le droit de vote par ordonnance du gouvernement provisoire à Alger le 21 avril 1944 — cent cinquante-trois ans après la Déclaration d’Olympe de Gouges.

La Révolution russe de 1917 est l’exception apparente : Alexandra Kollontaï devient ministre et amène des réformes radicales sur la famille et le mariage. Mais sous Staline, les politiques familiales régressent. L’avortement, légalisé en 1920, est recriminalisé en 1936. Les révolutions sont des fenêtres d’opportunités, pas des garanties.

Plus près, l’Iran de 1979 illustre un autre scénario : des femmes très actives dans la révolution contre le Shah, puis imposées du voile par le régime qu’elles ont contribué à installer. Le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022 prolonge une lutte entamée il y a plus de quarante ans. En Afghanistan, les Talibans ont progressivement effacé en 2021-2022 tous les droits civiques des femmes, y compris le droit à l’éducation. Le recul est possible. Il est même fréquent.

La Nouvelle-Zélande a accordé le droit de vote aux femmes en 1893, sans révolution, par vote parlementaire. La Suède en 1921. Ces exemples montrent que l’avancement des droits des femmes n’a pas besoin de révolution : il a besoin d’un rapport de forces favorable et d’acteurs politiques prêts à l’imposer.

« La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune » ...
« La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune »

POUR ALLER PLUS LOINOlympe de Gouges dérange encore aujourd’hui, et pas seulement parce qu’elle a été tuée pour ses idées. Elle dérange parce qu’elle complique l’image que la République française aime se donner d’elle-même….
POUR ALLER PLUS LOIN
Olympe de Gouges dérange encore aujourd’hui, et pas seulement parce qu’elle a été tuée pour ses idées. Elle dérange parce qu’elle complique l’image que la République française aime se donner d’elle-même. La Terreur guillotine des innocents : c’est gênant. Que parmi ces innocents figure une femme qui avait vu plus loin que ses contemporains, c’est embarrassant. Que la République ait mis deux siècles à lui rendre justice, c’est révélateur.

Le débat sur son entrée au Panthéon dit quelque chose d’intéressant sur la façon dont une société traite ses pionniers posthumes. En 2021, Macron a annoncé la possibilité. En 2025, rien n’a encore été décidé. Seulement six femmes figurent parmi les plus de quatre-vingts personnages panthéonisés. Marie Curie, Sophie Berthelot, Simone Veil, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Joséphine Baker. La majorité y a été admise après 2015. Olympe de Gouges attend.

Pendant longtemps, les historiens académiques ont classé Olympe de Gouges dans la catégorie des agitateurs marginaux, des excès pittoresques de la Révolution. Jules Michelet, le grand historien du XIXe siècle, écrit d’elle qu’elle « s’est permis d’agir et d’écrire sur plus d’une affaire que sa tête faible n’entendait pas ».

Quand une révolution déclare l’universalité et exclut en même temps une part de l’humanité, elle crée une contradiction interne qui ne se résout pas. La Terreur était une manière de gérer cette contradiction par la violence : éliminer ceux qui la rendaient visible. Olympe de Gouges était de ceux-là.

Son cas illustre un mécanisme que l’on retrouve dans d’autres contextes révolutionnaires. La révolution a besoin d’être unifiée pour tenir contre ses adversaires. Les voix qui introduisent de la complexité, qui réclament l’inclusion de ceux qu’on n’avait pas prévu d’inclure, sont vécues comme des menaces intérieures. Les Girondins ont été écrasés par les Montagnards en partie pour cette raison. Olympe de Gouges, en tant que Girondine et en tant que femme réclamant des droits pour les femmes, concentrait deux dangers en une seule personne.

La question qu’elle posait en 1791 — l’universalité des droits peut-elle s’arrêter aux frontières du sexe, de la race ou de la classe ? — n’est pas soluble dans la politique ordinaire. Elle revient, sous différentes formes, dans chaque génération. La Conférence de Beij ing de 1995 sur les droits des femmes, le mouvement #MeToo de 2017, les débats actuels sur l’égalité salariale — autant d’avatars de la même tension. La question se reformule sans vraiment se résoudre.

Ce qui reste de plus troublant dans le cas d’Olympe de Gouges n’est peut-être pas sa mort, mais sa vie. Une femme sans éducation formelle, sans statut social, sans soutien institutionnel, qui a produit un corpus politique cohérent, a combattu sur plusieurs fronts simultanés et a anticipé des réformes qui ont mis un siècle et demi à aboutir. Elle a fait tout cela avec les moyens de l’époque : la plume, le pamphlet, la rue. Avec toute son énergie, mais ça n’a pas suffi. Triste leçon de patience et d’humilité pour tous ceux qui se battent avant les autres..

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