UN SUJET · DES FAITS · DES IDÉES · LE DÉBAT · UN ÉDITO
15 MARS 2026
SOPHIE BERTHELOT ET LE PANTHÉON
Elle est, officiellement, la première femme du Panthéon. Son nom est gravé sur le mausolée de la République. Elle y repose depuis 1907….
Elle est, officiellement, la première femme du Panthéon. Son nom est gravé sur le mausolée de la République. Elle y repose depuis 1907. Non pas pour ses idées, ni pour ses combats, ni pour une découverte scientifique. Mais parce qu’elle eut la délicatesse de mourir le même jour que son mari. Le mérite, réduit à sa plus absurde expression… conjugale.
L’image est saisissante : une République fondée sur le mérite, une institution dédiée aux « Grands Hommes », et pour toute première femme admise sous sa coupole : une épouse. Cultivée, intelligente, capable — tout cela est vrai. Mais ni ses langues maîtrisées, ni sa gestion d’une correspondance scientifique internationale, ni ses lectures critiques des manuscrits de son mari ne furent jamais le motif de sa présence. Elle fut récompensée d’avoir aimé. Pas d’avoir construit.
Ce cas ne serait qu’une anomalie sentimentale si la République en avait tiré les leçons. Mais il faudra attendre 1995 — soit 88 ans — pour qu’une femme entre au Panthéon pour ses propres mérites. En 2026, le monument compte 82 personnalités : 75 hommes, 7 femmes. Soit 8,5 %. Et parmi ces 7 femmes, une seule âme n’y est entrée que parce qu’elle est morte trop tôt, mal classée dans une société qui n’avait pas d’autre case pour elle que celle de l’épouse.
Ce que révèle le cas Berthelot dépasse le Panthéon. Il dit quelque chose de profond sur nos systèmes de reconnaissance : qui décide qu’une vie mérite d’être honorée ? Qui nomme le travail invisible ? Qui transforme le soutien en mérite propre ? Et combien de Sophie Berthelot — intelligentes, formées, capables — ont vu leur intelligence systématiquement canalisée vers des rôles sans titre, sans attribution, sans mémoire ?
La vraie question n’est pas de savoir si Sophie Berthelot méritait le Panthéon. C’est de comprendre pourquoi, pendant un siècle et demi, personne n’a trouvé cela digne de remarque. Et ce que cette indifférence dit encore — aujourd’hui — de notre rapport au mérite, au genre et au travail invisible.
L’image est saisissante : une République fondée sur le mérite, une institution dédiée aux « Grands Hommes », et pour toute première femme admise sous sa coupole : une épouse. Cultivée, intelligente, capable — tout cela est vrai. Mais ni ses langues maîtrisées, ni sa gestion d’une correspondance scientifique internationale, ni ses lectures critiques des manuscrits de son mari ne furent jamais le motif de sa présence. Elle fut récompensée d’avoir aimé. Pas d’avoir construit.
Ce cas ne serait qu’une anomalie sentimentale si la République en avait tiré les leçons. Mais il faudra attendre 1995 — soit 88 ans — pour qu’une femme entre au Panthéon pour ses propres mérites. En 2026, le monument compte 82 personnalités : 75 hommes, 7 femmes. Soit 8,5 %. Et parmi ces 7 femmes, une seule âme n’y est entrée que parce qu’elle est morte trop tôt, mal classée dans une société qui n’avait pas d’autre case pour elle que celle de l’épouse.
Ce que révèle le cas Berthelot dépasse le Panthéon. Il dit quelque chose de profond sur nos systèmes de reconnaissance : qui décide qu’une vie mérite d’être honorée ? Qui nomme le travail invisible ? Qui transforme le soutien en mérite propre ? Et combien de Sophie Berthelot — intelligentes, formées, capables — ont vu leur intelligence systématiquement canalisée vers des rôles sans titre, sans attribution, sans mémoire ?
La vraie question n’est pas de savoir si Sophie Berthelot méritait le Panthéon. C’est de comprendre pourquoi, pendant un siècle et demi, personne n’a trouvé cela digne de remarque. Et ce que cette indifférence dit encore — aujourd’hui — de notre rapport au mérite, au genre et au travail invisible.
LES FAITS
Sophie Niaudet naît le 10 mars 1845 à Paris dans une famille bourgeoise et cultivée. Son père, Alfred Niaudet, est horloger et physicien, membre correspondant de l’Académie des sciences….
Sophie Niaudet naît le 10 mars 1845 à Paris dans une famille bourgeoise et cultivée. Son père, Alfred Niaudet, est horloger et physicien, membre correspondant de l’Académie des sciences….
LES FAITS
Sophie Niaudet naît le 10 mars 1845 à Paris dans une famille bourgeoise et cultivée. Son père, Alfred Niaudet, est horloger et physicien, membre correspondant de l’Académie des sciences. Elle reçoit une éducation soignée, parle plusieurs langues et lit abondamment. Elle n’a nulle part où exercer cette formation formellement.
En 1876, elle épouse Marcellin Berthelot, chimiste de renom, déjà âgé de 48 ans. Elle en a 31. Elle devient sa collaboratrice discrète : elle gère sa volumineuse correspondance scientifique et politique, relit ses manuscrits, organise sa vie pour lui permettre de travailler. Les contemporains la décrivent comme une femme d’une intelligence remarquable. Ces qualités servent exclusivement la carrière de son époux.
Marcellin Berthelot meurt le 18 mars 1907. Sophie Berthelot meurt le même jour. L’État décide de leur accorder des funérailles nationales communes. Une loi promulguée le 24 mars dispose que « les restes de Marcellin Berthelot et ceux de madame Marcellin Berthelot seront déposés au Panthéon ». Dans son éloge, Aristide Briand salue Sophie Berthelot pour ses qualités de femme « belle, gracieuse, douce, aimable et cultivée ». Puis l’éloge continue sur les travaux de son mari.
Il faudra attendre 1995 pour que Marie Curie soit la première femme à entrer au Panthéon pour ses propres mérites. Soit 88 ans après Sophie Berthelot. Le Panthéon compte aujourd’hui 82 personnalités : 75 hommes et 7 femmes. Rapport : 8,5 % de femmes pour 91,5 % d’hommes.
Parmi les 7 femmes : Marie Curie (1995, pour ses travaux scientifiques), Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz (2015, pour leur résistance), Simone Veil (2018, pour son action politique), Joséphine Baker (2021, première femme noire), Mélinée Manouchian (2024). Sophie Berthelot est la seule dont la présence ne tient à aucune contribution propre explicitement reconnue.
Ailleurs dans l’histoire des sciences, le phénomène est systémique. Mileva Marić, première épouse d’Einstein, était mathématicienne et physicienne de formation. Les historiens débattent encore de sa contribution aux articles fondateurs de 1905. Nettie Stevens identifie en 1905 le mécanisme chromosomique de détermination du sexe : les manuels attribuent longtemps la découverte à son collègue masculin. Lise Meitner co-découvre la fission nucléaire en 1938. Otto Hahn reçoit seul le prix Nobel de chimie en 1944 pour cette découverte. Elle ne le reçoit jamais, malgré 48 nominations. Le Meitnerium — élément 109 du tableau périodique — lui sera attribué en 1997, à titre posthume.
En France, la décision de panthéonisation appartient depuis 1958 au Président de la République. Il n’existe aucun texte définissant explicitement les critères d’éligibilité. La devise gravée au fronton du monument reste, en 2026 : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ».
Olympe de Gouges, autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, guillotinée la même année, n’est toujours pas au Panthéon en mars 2026, malgré l’annonce présidentielle de 2021.
Sophie Niaudet naît le 10 mars 1845 à Paris dans une famille bourgeoise et cultivée. Son père, Alfred Niaudet, est horloger et physicien, membre correspondant de l’Académie des sciences. Elle reçoit une éducation soignée, parle plusieurs langues et lit abondamment. Elle n’a nulle part où exercer cette formation formellement.
En 1876, elle épouse Marcellin Berthelot, chimiste de renom, déjà âgé de 48 ans. Elle en a 31. Elle devient sa collaboratrice discrète : elle gère sa volumineuse correspondance scientifique et politique, relit ses manuscrits, organise sa vie pour lui permettre de travailler. Les contemporains la décrivent comme une femme d’une intelligence remarquable. Ces qualités servent exclusivement la carrière de son époux.
Marcellin Berthelot meurt le 18 mars 1907. Sophie Berthelot meurt le même jour. L’État décide de leur accorder des funérailles nationales communes. Une loi promulguée le 24 mars dispose que « les restes de Marcellin Berthelot et ceux de madame Marcellin Berthelot seront déposés au Panthéon ». Dans son éloge, Aristide Briand salue Sophie Berthelot pour ses qualités de femme « belle, gracieuse, douce, aimable et cultivée ». Puis l’éloge continue sur les travaux de son mari.
Il faudra attendre 1995 pour que Marie Curie soit la première femme à entrer au Panthéon pour ses propres mérites. Soit 88 ans après Sophie Berthelot. Le Panthéon compte aujourd’hui 82 personnalités : 75 hommes et 7 femmes. Rapport : 8,5 % de femmes pour 91,5 % d’hommes.
Parmi les 7 femmes : Marie Curie (1995, pour ses travaux scientifiques), Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz (2015, pour leur résistance), Simone Veil (2018, pour son action politique), Joséphine Baker (2021, première femme noire), Mélinée Manouchian (2024). Sophie Berthelot est la seule dont la présence ne tient à aucune contribution propre explicitement reconnue.
Ailleurs dans l’histoire des sciences, le phénomène est systémique. Mileva Marić, première épouse d’Einstein, était mathématicienne et physicienne de formation. Les historiens débattent encore de sa contribution aux articles fondateurs de 1905. Nettie Stevens identifie en 1905 le mécanisme chromosomique de détermination du sexe : les manuels attribuent longtemps la découverte à son collègue masculin. Lise Meitner co-découvre la fission nucléaire en 1938. Otto Hahn reçoit seul le prix Nobel de chimie en 1944 pour cette découverte. Elle ne le reçoit jamais, malgré 48 nominations. Le Meitnerium — élément 109 du tableau périodique — lui sera attribué en 1997, à titre posthume.
En France, la décision de panthéonisation appartient depuis 1958 au Président de la République. Il n’existe aucun texte définissant explicitement les critères d’éligibilité. La devise gravée au fronton du monument reste, en 2026 : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ».
Olympe de Gouges, autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, guillotinée la même année, n’est toujours pas au Panthéon en mars 2026, malgré l’annonce présidentielle de 2021.
POUR UNE LECTURE DU PROGRÈS
La République a eu tort. Elle l’a reconnu. Et elle a corrigé….
La République a eu tort. Elle l’a reconnu. Et elle a corrigé….
POUR UNE LECTURE DU PROGRÈS
La République a eu tort. Elle l’a reconnu. Et elle a corrigé. C’est précisément cela qu’on refuse de voir quand on s’arrête à 1907.
Oui, Sophie Berthelot entra au Panthéon par accident conjugal. Ce fait est indiscutable, et il dit quelque chose d’embarrassant sur les critères implicites de la gloire républicaine. Mais la République n’est pas une essence figée. Elle est un processus — lent, imparfait, contestable. Et ce processus a produit 1995, 2015, 2018, 2021, 2024. Cinq femmes pour leurs mérites propres, en trente ans. Ce n’est pas rien. C’est insuffisant, mais ce n’est pas rien.
Marie Curie attendit 60 ans après sa mort. C’est une honte. Mais elle est là, sous la coupole, avec ses deux prix Nobel. Simone Veil, femme politique qui a transformé la vie des femmes françaises, y entre un an après sa mort — portée par un consensus populaire sans précédent. Joséphine Baker y rejoint les « Immortelles » en 2021, première femme noire, première artiste. Le monument bouge. Il ne bouge pas assez vite. Mais il bouge.
La logique du « tout ou rien » est ici particulièrement pernicieuse. Si l’on décide que les progrès réels ne comptent pas parce que le point de départ était indigne, alors aucune réforme n’est jamais légitime. Cette mécanique paralyse. Elle condamne les institutions à rester ce qu’elles étaient puisque rien de ce qu’elles font ne peut compter.
Le Panthéon est aussi un lieu pédagogique. Chaque élève qui se rend sous la coupole en voit la liste. Le fait que Simone Veil, Marie Curie et Joséphine Baker y figurent envoie un signal. Un signal incomplet, certes. Mais un signal. Il vaut mieux qu’une crypte exclusivement masculine. La question n’est pas « 7 femmes sur 82, c’est une victoire ». La question est : comment accélérer ce qui a commencé ? Comment faire de cette exception progressiste une norme ?
La République a eu tort. Elle l’a reconnu. Et elle a corrigé. C’est précisément cela qu’on refuse de voir quand on s’arrête à 1907.
Oui, Sophie Berthelot entra au Panthéon par accident conjugal. Ce fait est indiscutable, et il dit quelque chose d’embarrassant sur les critères implicites de la gloire républicaine. Mais la République n’est pas une essence figée. Elle est un processus — lent, imparfait, contestable. Et ce processus a produit 1995, 2015, 2018, 2021, 2024. Cinq femmes pour leurs mérites propres, en trente ans. Ce n’est pas rien. C’est insuffisant, mais ce n’est pas rien.
Marie Curie attendit 60 ans après sa mort. C’est une honte. Mais elle est là, sous la coupole, avec ses deux prix Nobel. Simone Veil, femme politique qui a transformé la vie des femmes françaises, y entre un an après sa mort — portée par un consensus populaire sans précédent. Joséphine Baker y rejoint les « Immortelles » en 2021, première femme noire, première artiste. Le monument bouge. Il ne bouge pas assez vite. Mais il bouge.
La logique du « tout ou rien » est ici particulièrement pernicieuse. Si l’on décide que les progrès réels ne comptent pas parce que le point de départ était indigne, alors aucune réforme n’est jamais légitime. Cette mécanique paralyse. Elle condamne les institutions à rester ce qu’elles étaient puisque rien de ce qu’elles font ne peut compter.
Le Panthéon est aussi un lieu pédagogique. Chaque élève qui se rend sous la coupole en voit la liste. Le fait que Simone Veil, Marie Curie et Joséphine Baker y figurent envoie un signal. Un signal incomplet, certes. Mais un signal. Il vaut mieux qu’une crypte exclusivement masculine. La question n’est pas « 7 femmes sur 82, c’est une victoire ». La question est : comment accélérer ce qui a commencé ? Comment faire de cette exception progressiste une norme ?
CRITIQUE DU SYMBOLE
L’argument du progrès est confortable. Il permet de regarder 1995 et de ne pas regarder 1907….
L’argument du progrès est confortable. Il permet de regarder 1995 et de ne pas regarder 1907….
CRITIQUE DU SYMBOLE
L’argument du progrès est confortable. Il permet de regarder 1995 et de ne pas regarder 1907. Il permet de saluer Simone Veil et d’éviter de se demander pourquoi Olympe de Gouges — guillotinée en 1793 pour avoir réclamé les droits des femmes — n’est toujours pas sous la coupole en 2026.
Ce qui s’est passé en 1907 n’est pas une anomalie. C’est la manifestation la plus claire d’un système cohérent. Le Panthéon a été fondé en 1791 sur la devise « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». Ce programme n’a pas été formulé par accident. Il traduisait une conviction : le mérite public, politique, intellectuel, militaire est masculin par nature. Sophie Berthelot ne brise pas ce programme. Elle le confirme : elle entre parce qu’elle était liée à un homme qui y avait sa place.
Le « féminisme de façade » consiste précisément à cela : recycler une exception sentimentale en précédent honorable. Pendant 88 ans, la République a pu se flatter d’avoir une femme au Panthéon — sans jamais avoir eu à se demander ce qu’elle avait fait. L’anomalie a été absorbée par le récit sentimental du couple uni dans la mort, et la question s’est éteinte d’elle-même.
En 2026, le monument compte 7 femmes sur 82. Soit 8,5 %. Et parmi ces 7, une est là par accident conjugal, et une attend depuis 1791 — Olympe de Gouges — sans que la promesse présidentielle de 2021 ait été tenue. Le mérite, dans les faits, n’est pas le seul critère. Le genre, la présence d’un mari, le bruit médiatique, les rapports de force politiques du moment : tout cela pèse autant. La différence entre l’idéal et la pratique n’est pas une coquille. C’est le système.
L’argument du progrès est confortable. Il permet de regarder 1995 et de ne pas regarder 1907. Il permet de saluer Simone Veil et d’éviter de se demander pourquoi Olympe de Gouges — guillotinée en 1793 pour avoir réclamé les droits des femmes — n’est toujours pas sous la coupole en 2026.
Ce qui s’est passé en 1907 n’est pas une anomalie. C’est la manifestation la plus claire d’un système cohérent. Le Panthéon a été fondé en 1791 sur la devise « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». Ce programme n’a pas été formulé par accident. Il traduisait une conviction : le mérite public, politique, intellectuel, militaire est masculin par nature. Sophie Berthelot ne brise pas ce programme. Elle le confirme : elle entre parce qu’elle était liée à un homme qui y avait sa place.
Le « féminisme de façade » consiste précisément à cela : recycler une exception sentimentale en précédent honorable. Pendant 88 ans, la République a pu se flatter d’avoir une femme au Panthéon — sans jamais avoir eu à se demander ce qu’elle avait fait. L’anomalie a été absorbée par le récit sentimental du couple uni dans la mort, et la question s’est éteinte d’elle-même.
En 2026, le monument compte 7 femmes sur 82. Soit 8,5 %. Et parmi ces 7, une est là par accident conjugal, et une attend depuis 1791 — Olympe de Gouges — sans que la promesse présidentielle de 2021 ait été tenue. Le mérite, dans les faits, n’est pas le seul critère. Le genre, la présence d’un mari, le bruit médiatique, les rapports de force politiques du moment : tout cela pèse autant. La différence entre l’idéal et la pratique n’est pas une coquille. C’est le système.
UNE LECTURE SYSTÉMIQUE
Le débat sur Sophie Berthelot et le Panthéon est mal posé. Il se concentre sur le monument comme si la question était là….
Le débat sur Sophie Berthelot et le Panthéon est mal posé. Il se concentre sur le monument comme si la question était là….
UNE LECTURE SYSTÉMIQUE
Le débat sur Sophie Berthelot et le Panthéon est mal posé. Il se concentre sur le monument comme si la question était là. Comme si changer les noms sur les tombes changeait quelque chose aux mécanismes qui décident, depuis des siècles, qui a le droit de créer et qui a le devoir de soutenir.
Sophie Berthelot n’est pas une victime tragique. Elle aimait son mari. Elle a sans doute trouvé sa vie pleine de sens. La véritable injustice n’est pas envers elle. Elle est envers la logique que le Panthéon prétend incarner. Et cette injustice-là, ajouter des noms féminins sur des plaques de marbre ne la répare pas.
Car le problème n’est pas le Panthéon. C’est la société qui produit des Sophie Berthelot en série. Des femmes intelligentes, formées, capables — dont l’intelligence est systématiquement orientée vers le soutien d’une carrière masculine plutôt que vers une trajectoire propre. On ne lui a pas volé sa place. On lui a appris, depuis l’enfance, qu’elle n’en avait pas.
Cette société n’appartient pas entièrement au passé. Les historiennes des sciences ont montré que le travail des épouses de grands scientifiques au XIXᵉ siècle — lecture critique des manuscrits, traduction, synthèse bibliographique, organisation des données expérimentales — était souvent indiscernable, en nature, du travail des assistants officiellement rémunérés. La différence n’était pas dans la substance du travail. Elle était dans le statut de la personne qui l’effectuait. Un assistant de recherche est cité. Une épouse est remerciée dans la dédicace, si elle a de la chance.
Aujourd’hui, les formes ont changé. Le mariage-prison est aboli. Les femmes font des études. Elles occupent des postes. Mais les statistiques de reconnaissance intellectuelle racontent une autre histoire. En France, les femmes représentent 28 % des directeurs de recherche au CNRS. En littérature, elles ont reçu 4 prix Nobel sur 17 attribués depuis 1991. Au Panthéon, 8,5 %. La méthode a changé. La logique de fond, elle, résiste.
Panthéoniser Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, ou qui vous voudrez : c’est utile. C’est symboliquement important. Mais c’est de l’ordre de la cosmétique institutionnelle si, en même temps, on ne touche pas à l’école, aux critères d’attribution des prix scientifiques, aux biais de genre dans les processus d’évaluation académique, aux logiques informelles qui décident qui est un « génie » et qui est un « soutien indispensable ». Le Panthéon est un miroir. Ce qu’il réfléchit, c’est la société qui le peuple. Changer le miroir ne change pas ce qu’il réfléchit.
Le débat sur Sophie Berthelot et le Panthéon est mal posé. Il se concentre sur le monument comme si la question était là. Comme si changer les noms sur les tombes changeait quelque chose aux mécanismes qui décident, depuis des siècles, qui a le droit de créer et qui a le devoir de soutenir.
Sophie Berthelot n’est pas une victime tragique. Elle aimait son mari. Elle a sans doute trouvé sa vie pleine de sens. La véritable injustice n’est pas envers elle. Elle est envers la logique que le Panthéon prétend incarner. Et cette injustice-là, ajouter des noms féminins sur des plaques de marbre ne la répare pas.
Car le problème n’est pas le Panthéon. C’est la société qui produit des Sophie Berthelot en série. Des femmes intelligentes, formées, capables — dont l’intelligence est systématiquement orientée vers le soutien d’une carrière masculine plutôt que vers une trajectoire propre. On ne lui a pas volé sa place. On lui a appris, depuis l’enfance, qu’elle n’en avait pas.
Cette société n’appartient pas entièrement au passé. Les historiennes des sciences ont montré que le travail des épouses de grands scientifiques au XIXᵉ siècle — lecture critique des manuscrits, traduction, synthèse bibliographique, organisation des données expérimentales — était souvent indiscernable, en nature, du travail des assistants officiellement rémunérés. La différence n’était pas dans la substance du travail. Elle était dans le statut de la personne qui l’effectuait. Un assistant de recherche est cité. Une épouse est remerciée dans la dédicace, si elle a de la chance.
Aujourd’hui, les formes ont changé. Le mariage-prison est aboli. Les femmes font des études. Elles occupent des postes. Mais les statistiques de reconnaissance intellectuelle racontent une autre histoire. En France, les femmes représentent 28 % des directeurs de recherche au CNRS. En littérature, elles ont reçu 4 prix Nobel sur 17 attribués depuis 1991. Au Panthéon, 8,5 %. La méthode a changé. La logique de fond, elle, résiste.
Panthéoniser Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, ou qui vous voudrez : c’est utile. C’est symboliquement important. Mais c’est de l’ordre de la cosmétique institutionnelle si, en même temps, on ne touche pas à l’école, aux critères d’attribution des prix scientifiques, aux biais de genre dans les processus d’évaluation académique, aux logiques informelles qui décident qui est un « génie » et qui est un « soutien indispensable ». Le Panthéon est un miroir. Ce qu’il réfléchit, c’est la société qui le peuple. Changer le miroir ne change pas ce qu’il réfléchit.
« Il serait difficile de dire ce qu'était pour lui sa femme. Elle était tout : la compagne, la collaboratrice, l'inspiratrice, la gardienne.... « Il serait difficile de dire ce qu'était pour lui sa femme. Elle était tout : la compagne, la collaboratrice, l'inspiratrice, la gardienne. » — Éloge funèbre de Marcellin Berthelot à l'Académie des sciences, 1907. Sophie Berthelot est nommée une fois. Puis l'éloge continue sur les travaux de son mari.
« Il serait difficile de dire ce qu'était pour lui sa femme. Elle était tout : la compagne, la collaboratrice, l'inspiratrice, la gardienne....
« Il serait difficile de dire ce qu'était pour lui sa femme. Elle était tout : la compagne, la collaboratrice, l'inspiratrice, la gardienne. » — Éloge funèbre de Marcellin Berthelot à l'Académie des sciences, 1907. Sophie Berthelot est nommée une fois. Puis l'éloge continue sur les travaux de son mari.
POUR ALLER PLUS LOIN… Il y a quelque chose de particulièrement révélateur dans la façon dont le cas Sophie Berthelot a été traité — ou plutôt n’a pas été traité — pendant un siècle….
POUR ALLER PLUS LOIN… Il y a quelque chose de particulièrement révélateur dans la façon dont le cas Sophie Berthelot a été traité — ou plutôt n’a pas été traité — pendant un siècle. Elle est la première femme du Panthéon. Ce fait aurait pu déclencher une réflexion sur ce que représente cette présence, sur ce que la République entend par mérite, sur ce que le monument dit de lui-même. Il n’a déclenché presque rien. L’anomalie a été absorbée par le récit sentimental du couple uni dans la mort. Et la question s’est éteinte.
Cette extinction n’est pas anodine. Elle dit quelque chose d’une époque — et peut-être encore de la nôtre — où l’invisibilité du travail féminin était si profondément intégrée dans les structures sociales qu’elle ne nécessitait même pas d’effort conscient pour être maintenue. Elle fonctionnait par défaut. L’omission n’était pas un acte malveillant. C’était simplement… l’ordre des choses.
La question des critères d’accès au Panthéon est profondément politique. Qui décide qu’une vie mérite d’être panthéonisée ? Sur quels critères ? La réponse implicite, pendant les deux premiers siècles du monument, a été : les hommes qui ont exercé un pouvoir reconnu dans des domaines reconnus — science, politique, armée, littérature. Ce cadre exclut structurellement les personnes dont le travail s’est exercé dans des rôles sans statut formel. Les femmes, massivement. Les intermédiaires indispensables. Les artisans de la connaissance anonymes.
La décision de 1995 d’y faire entrer Marie Curie pour ses propres mérites représente un changement réel. Les entrées récentes — Simone Veil en 2018, Joséphine Baker en 2021 — prolongent ce mouvement. Mais 7 femmes sur 82 en 2026, soit 235 ans après la fondation du monument, dit quelque chose de la lenteur avec laquelle les institutions révisent leurs propres catégories. Et la devise gravée au fronton — « Aux grands Hommes » — n’a toujours pas été modifiée.
Le cas d’Olympe de Gouges illustre une autre dimension du problème. Autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle est exécutée en 1793 pour avoir réclamé ce que la République accordait aux hommes. Sa panthéonisation avait été annoncée par Emmanuel Macron en 2021. En mars 2026, elle n’a toujours pas eu lieu. La femme qui a inventé la citoyenneté féminine reste dehors. L’ironie est si complète qu’elle en devient presque didactique.
Ce que le cas Berthelot nous oblige à regarder, c’est le mécanisme de production de l’invisibilité. Les historiens des sciences ont montré que des femmes comme Mileva Marić, Nettie Stevens ou Lise Meitner ont contribué à des découvertes fondamentales sans jamais en recevoir la reconnaissance formelle. Non pas parce qu’on leur a volé quelque chose, au sens d’un acte délibéré. Mais parce que les systèmes de validation institutionnelle — les académies, les revues scientifiques, les prix Nobel, les monuments — étaient construits pour accueillir des auteurs, pas des soutiens. Et « auteur » était une catégorie implicitement masculine.
Les historiennes ont nommé ce phénomène : l’« effet Matilda ». Il désigne le mécanisme par lequel le mérite scientifique créé par une femme est attribué — souvent sans malveillance consciente — à son collègue masculin. Il est documenté, mesuré, reproductible. On le retrouve dans les biais des lettres de recommandation, dans la sous-représentation dans les processus de révision par les pairs, dans la moindre probabilité pour une femme d’être citée en premier auteur pour un travail équivalent.
Le vrai enjeu n’est donc pas de remplir le Panthéon de noms féminins supplémentaires. C’est de comprendre comment des sociétés produisent, encore aujourd’hui, des formes systématiques de désattribution du mérite intellectuel. Quelques pistes concrètes : modifier la devise du Panthéon — « Aux grands Hommes » pourrait devenir « Aux grandes Personnes », décision symbolique à coût nul, sans cesse reportée ; créer une commission permanente de révision des critères d’éligibilité incluant historiens et sociologues du genre ; honorer explicitement les contributions invisibles.
Mais surtout, accepter que le débat sur le Panthéon est un débat sur la définition même du mérite public. Qu’est-ce qui compte ? Qui décide ce qui compte ? Ces questions dépassent largement la crypte du Vᵉ arrondissement. Elles traversent l’école, l’université, les prix littéraires, les conseils d’administration.
Sophie Berthelot est là, sous le marbre. Elle n’a rien demandé. Sa présence au Panthéon n’est pas une injustice envers elle. C’est une injustice envers la logique que le monument prétend incarner. Et tant que cette logique — que le mérite est une catégorie neutre, universelle, non genrée — n’est pas remise en question dans ses fondements, les noms sur les plaques de marbre ne changent rien à l’essentiel.
La vraie question n’est pas : « Y a-t-il assez de femmes au Panthéon ? » La vraie question est : « Combien de Sophie Berthelot — intelligentes, formées, capables — avons-nous encore, aujourd’hui, systématiquement orientées vers l’invisibilité ? » Et combien d’entre nous, face à cette question, choisissent de regarder la coupole plutôt que le miroir ?
Cette extinction n’est pas anodine. Elle dit quelque chose d’une époque — et peut-être encore de la nôtre — où l’invisibilité du travail féminin était si profondément intégrée dans les structures sociales qu’elle ne nécessitait même pas d’effort conscient pour être maintenue. Elle fonctionnait par défaut. L’omission n’était pas un acte malveillant. C’était simplement… l’ordre des choses.
La question des critères d’accès au Panthéon est profondément politique. Qui décide qu’une vie mérite d’être panthéonisée ? Sur quels critères ? La réponse implicite, pendant les deux premiers siècles du monument, a été : les hommes qui ont exercé un pouvoir reconnu dans des domaines reconnus — science, politique, armée, littérature. Ce cadre exclut structurellement les personnes dont le travail s’est exercé dans des rôles sans statut formel. Les femmes, massivement. Les intermédiaires indispensables. Les artisans de la connaissance anonymes.
La décision de 1995 d’y faire entrer Marie Curie pour ses propres mérites représente un changement réel. Les entrées récentes — Simone Veil en 2018, Joséphine Baker en 2021 — prolongent ce mouvement. Mais 7 femmes sur 82 en 2026, soit 235 ans après la fondation du monument, dit quelque chose de la lenteur avec laquelle les institutions révisent leurs propres catégories. Et la devise gravée au fronton — « Aux grands Hommes » — n’a toujours pas été modifiée.
Le cas d’Olympe de Gouges illustre une autre dimension du problème. Autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle est exécutée en 1793 pour avoir réclamé ce que la République accordait aux hommes. Sa panthéonisation avait été annoncée par Emmanuel Macron en 2021. En mars 2026, elle n’a toujours pas eu lieu. La femme qui a inventé la citoyenneté féminine reste dehors. L’ironie est si complète qu’elle en devient presque didactique.
Ce que le cas Berthelot nous oblige à regarder, c’est le mécanisme de production de l’invisibilité. Les historiens des sciences ont montré que des femmes comme Mileva Marić, Nettie Stevens ou Lise Meitner ont contribué à des découvertes fondamentales sans jamais en recevoir la reconnaissance formelle. Non pas parce qu’on leur a volé quelque chose, au sens d’un acte délibéré. Mais parce que les systèmes de validation institutionnelle — les académies, les revues scientifiques, les prix Nobel, les monuments — étaient construits pour accueillir des auteurs, pas des soutiens. Et « auteur » était une catégorie implicitement masculine.
Les historiennes ont nommé ce phénomène : l’« effet Matilda ». Il désigne le mécanisme par lequel le mérite scientifique créé par une femme est attribué — souvent sans malveillance consciente — à son collègue masculin. Il est documenté, mesuré, reproductible. On le retrouve dans les biais des lettres de recommandation, dans la sous-représentation dans les processus de révision par les pairs, dans la moindre probabilité pour une femme d’être citée en premier auteur pour un travail équivalent.
Le vrai enjeu n’est donc pas de remplir le Panthéon de noms féminins supplémentaires. C’est de comprendre comment des sociétés produisent, encore aujourd’hui, des formes systématiques de désattribution du mérite intellectuel. Quelques pistes concrètes : modifier la devise du Panthéon — « Aux grands Hommes » pourrait devenir « Aux grandes Personnes », décision symbolique à coût nul, sans cesse reportée ; créer une commission permanente de révision des critères d’éligibilité incluant historiens et sociologues du genre ; honorer explicitement les contributions invisibles.
Mais surtout, accepter que le débat sur le Panthéon est un débat sur la définition même du mérite public. Qu’est-ce qui compte ? Qui décide ce qui compte ? Ces questions dépassent largement la crypte du Vᵉ arrondissement. Elles traversent l’école, l’université, les prix littéraires, les conseils d’administration.
Sophie Berthelot est là, sous le marbre. Elle n’a rien demandé. Sa présence au Panthéon n’est pas une injustice envers elle. C’est une injustice envers la logique que le monument prétend incarner. Et tant que cette logique — que le mérite est une catégorie neutre, universelle, non genrée — n’est pas remise en question dans ses fondements, les noms sur les plaques de marbre ne changent rien à l’essentiel.
La vraie question n’est pas : « Y a-t-il assez de femmes au Panthéon ? » La vraie question est : « Combien de Sophie Berthelot — intelligentes, formées, capables — avons-nous encore, aujourd’hui, systématiquement orientées vers l’invisibilité ? » Et combien d’entre nous, face à cette question, choisissent de regarder la coupole plutôt que le miroir ?
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