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16 MARS 2026
MISSAK ET MÉLINÉE MANOUCHIAN AU PANTHÉON
Le 21 février 1944, Missak Manouchian est fusillé au Mont-Valérien avec 21 de ses compagnons. Il est arménien, communiste, apatride. Il a demandé la nationalité française à deux reprises — en 1933, puis en 1940….
Le 21 février 1944, Missak Manouchian est fusillé au Mont-Valérien avec 21 de ses compagnons. Il est arménien, communiste, apatride. Il a demandé la nationalité française à deux reprises — en 1933, puis en 1940. Refusé les deux fois. La mention « Mort pour la France » ne lui sera accordée qu’en 1971. Et le 21 février 2024, exactement 80 ans après l’exécution, le Président de la République l’a fait entrer au Panthéon.
La scène est d’une ironie que seule l’histoire sait produire. L’homme que la République a refusé de naturaliser, l’immigrant que la propagande nazie — et quelques français complaisants — appelait « terroriste », l’étranger dont les camarades de la Croix de Lorraine étaient parfois mal à l’aise d’être associés : le voilà sous la coupole, accompagné de sa femme Mélinée. La France qu’il n’a jamais pu rejoindre officiellement l’accueille de manière posthume Le marché est quelque peu déséquilibré : lui a tout payé d’avance.
Mélinée Manouchian, elle, est une résistante active des FTP-MOI. Agent de liaison, espionne, dactylo de tracts clandestins, rescapée du génocide arménien, elle passa 45 ans après la mort de Missak à entretenir la mémoire de la Résistance — livres, associations, films. Elle meurt en 1989. Le décret de 2024 dit qu’elle entre au Panthéon « accompagnée » de son mari. Comme Sophie Berthelot en 1907 était entrée « accompagnée » du chimiste.
Ce double paradoxe — récompenser un homme que la République a refusé de son vivant, et récompenser sa femme résistante en tant qu’épouse — dit quelque chose d’essentiel sur notre rapport à la mémoire collective. Les nations ont besoin de héros. Mais elles préfèrent souvent les héros morts et inoffensifs aux vivants qui dérangent. La panthéonisation est le prix de consolation d’une République qui ne savait pas quoi faire de lui de son vivant. Et une occasion, pour ses héritiers, de se draper dans une mémoire sans en payer le prix.
La vraie question que pose l’entrée des Manouchian au Panthéon n’est pas : « Étaient-ils dignes de cet honneur ? » La réponse est évidemment oui. La question est : « Qu’est-ce que cet honneur tardif engage — et pour qui ? »
La scène est d’une ironie que seule l’histoire sait produire. L’homme que la République a refusé de naturaliser, l’immigrant que la propagande nazie — et quelques français complaisants — appelait « terroriste », l’étranger dont les camarades de la Croix de Lorraine étaient parfois mal à l’aise d’être associés : le voilà sous la coupole, accompagné de sa femme Mélinée. La France qu’il n’a jamais pu rejoindre officiellement l’accueille de manière posthume Le marché est quelque peu déséquilibré : lui a tout payé d’avance.
Mélinée Manouchian, elle, est une résistante active des FTP-MOI. Agent de liaison, espionne, dactylo de tracts clandestins, rescapée du génocide arménien, elle passa 45 ans après la mort de Missak à entretenir la mémoire de la Résistance — livres, associations, films. Elle meurt en 1989. Le décret de 2024 dit qu’elle entre au Panthéon « accompagnée » de son mari. Comme Sophie Berthelot en 1907 était entrée « accompagnée » du chimiste.
Ce double paradoxe — récompenser un homme que la République a refusé de son vivant, et récompenser sa femme résistante en tant qu’épouse — dit quelque chose d’essentiel sur notre rapport à la mémoire collective. Les nations ont besoin de héros. Mais elles préfèrent souvent les héros morts et inoffensifs aux vivants qui dérangent. La panthéonisation est le prix de consolation d’une République qui ne savait pas quoi faire de lui de son vivant. Et une occasion, pour ses héritiers, de se draper dans une mémoire sans en payer le prix.
La vraie question que pose l’entrée des Manouchian au Panthéon n’est pas : « Étaient-ils dignes de cet honneur ? » La réponse est évidemment oui. La question est : « Qu’est-ce que cet honneur tardif engage — et pour qui ? »
Missak Manouchian naît en 1906 à Adiyaman, dans l’Empire ottoman. Ses parents sont assassinés lors du génocide arménien de 1915 — il a neuf ans….
Missak Manouchian naît en 1906 à Adiyaman, dans l’Empire ottoman. Ses parents sont assassinés lors du génocide arménien de 1915 — il a neuf ans. Après plusieurs années dans un orphelinat libanais francophone, il débarque à Marseille en 1925. Il travaille comme tourneur aux usines Citroën, suit des cours à la Sorbonne, écrit des poèmes en arménien.
Mélinée Soukemian naît en 1913 à Constantinople. Ses parents sont massacrés lors du génocide alors qu’elle a deux ans. Élevée dans un orphelinat en Grèce, envoyée en France à 13 ans, elle y passe un certificat d’études et des diplômes de secrétaire comptable et sténodactylographe. Elle arrive à Paris, s’engage dans la vie de la communauté arménienne et au Parti communiste.
Missak et Mélinée se rencontrent en 1934 lors d’une fête du Comité de secours pour l’Arménie. Ils se marient en 1936. Ensemble, ils fondent l’Union populaire franco-arménienne et récoltent un million de francs pour les Républicains espagnols. Missak dépose deux demandes de naturalisation : en 1933 et en 1940. Les deux sont refusées.
En 1942, Missak prend la tête du groupe des FTP-MOI de la région parisienne. Le groupe compte 23 combattants, dont 20 étrangers : Arméniens, Juifs polonais, Italiens, Espagnols. Mélinée est agent de liaison, malgré la résistance de Missak qui veut la protéger. Elle repère les cibles, rédige des rapports, achemine des armes et des messages secrets, écrit pour la presse clandestine.
En novembre 1943, la Brigade spéciale 2 de la police française — pas les Allemands : la police française — arrête Missak. Mélinée échappe aux arrestations car elle n’avait pas été repérée. Elle se cache plusieurs mois chez les parents de Charles Aznavour. Le 21 février 1944, Missak est fusillé au Mont-Valérien avec 21 de ses compagnons. Les nazis font placarder dans toute la France 15 000 exemplaires d’une affiche rouge les présentant comme « armée du crime » et « terroristes » étrangers.
La même journée, depuis la prison de Fresnes, Missak écrit à Mélinée : « Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. » La lettre sera la source du poème « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon (1955), mis en musique par Léo Ferré sous le titre « L’Affiche rouge » (1961).
Après la guerre, Mélinée refuse de « refaire sa vie » comme Missak le lui demandait dans sa lettre. Pendant 45 ans, elle porte la mémoire de la Résistance étrangère : elle fonde l’Amicale des anciens résistants français d’origine arménienne, publie ses Mémoires sous le titre « Manouchian » (1974), co-réalise le film « Des terroristes à la retraite ». Elle obtient la nationalité française en 1946, « en tant que résistante ». Elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur le 31 décembre 1986 par François Mitterrand. Elle meurt le 6 décembre 1989, à 76 ans.
La mention « Mort pour la France » est accordée à Missak Manouchian en 1971, soit 27 ans après son exécution. Pour l’un de ses camarades, Szlama Grzywacz, elle n’est accordée qu’en 2023.
Le 21 février 2024, sur décision d’Emmanuel Macron, Missak et Mélinée Manouchian entrent au Panthéon, 80 ans jour pour jour après l’exécution. Le décret présidentiel précise que Missak Manouchian est panthéonisé, « accompagné de son épouse Mélinée ». Les Manouchian deviennent le quatrième couple du Panthéon, après les Berthelot (1907), les Curie (1995) et les Veil (2018).
La cérémonie a lieu devant 2 500 invités. Le groupe Feu ! Chatterton interprète « L’Affiche rouge » de Léo Ferré. Missak Manouchian est le premier communiste à entrer au Panthéon de la Ve République. Il est aussi le premier à y entrer sans avoir jamais été français de son vivant.
Mélinée Soukemian naît en 1913 à Constantinople. Ses parents sont massacrés lors du génocide alors qu’elle a deux ans. Élevée dans un orphelinat en Grèce, envoyée en France à 13 ans, elle y passe un certificat d’études et des diplômes de secrétaire comptable et sténodactylographe. Elle arrive à Paris, s’engage dans la vie de la communauté arménienne et au Parti communiste.
Missak et Mélinée se rencontrent en 1934 lors d’une fête du Comité de secours pour l’Arménie. Ils se marient en 1936. Ensemble, ils fondent l’Union populaire franco-arménienne et récoltent un million de francs pour les Républicains espagnols. Missak dépose deux demandes de naturalisation : en 1933 et en 1940. Les deux sont refusées.
En 1942, Missak prend la tête du groupe des FTP-MOI de la région parisienne. Le groupe compte 23 combattants, dont 20 étrangers : Arméniens, Juifs polonais, Italiens, Espagnols. Mélinée est agent de liaison, malgré la résistance de Missak qui veut la protéger. Elle repère les cibles, rédige des rapports, achemine des armes et des messages secrets, écrit pour la presse clandestine.
En novembre 1943, la Brigade spéciale 2 de la police française — pas les Allemands : la police française — arrête Missak. Mélinée échappe aux arrestations car elle n’avait pas été repérée. Elle se cache plusieurs mois chez les parents de Charles Aznavour. Le 21 février 1944, Missak est fusillé au Mont-Valérien avec 21 de ses compagnons. Les nazis font placarder dans toute la France 15 000 exemplaires d’une affiche rouge les présentant comme « armée du crime » et « terroristes » étrangers.
La même journée, depuis la prison de Fresnes, Missak écrit à Mélinée : « Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. » La lettre sera la source du poème « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon (1955), mis en musique par Léo Ferré sous le titre « L’Affiche rouge » (1961).
Après la guerre, Mélinée refuse de « refaire sa vie » comme Missak le lui demandait dans sa lettre. Pendant 45 ans, elle porte la mémoire de la Résistance étrangère : elle fonde l’Amicale des anciens résistants français d’origine arménienne, publie ses Mémoires sous le titre « Manouchian » (1974), co-réalise le film « Des terroristes à la retraite ». Elle obtient la nationalité française en 1946, « en tant que résistante ». Elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur le 31 décembre 1986 par François Mitterrand. Elle meurt le 6 décembre 1989, à 76 ans.
La mention « Mort pour la France » est accordée à Missak Manouchian en 1971, soit 27 ans après son exécution. Pour l’un de ses camarades, Szlama Grzywacz, elle n’est accordée qu’en 2023.
Le 21 février 2024, sur décision d’Emmanuel Macron, Missak et Mélinée Manouchian entrent au Panthéon, 80 ans jour pour jour après l’exécution. Le décret présidentiel précise que Missak Manouchian est panthéonisé, « accompagné de son épouse Mélinée ». Les Manouchian deviennent le quatrième couple du Panthéon, après les Berthelot (1907), les Curie (1995) et les Veil (2018).
La cérémonie a lieu devant 2 500 invités. Le groupe Feu ! Chatterton interprète « L’Affiche rouge » de Léo Ferré. Missak Manouchian est le premier communiste à entrer au Panthéon de la Ve République. Il est aussi le premier à y entrer sans avoir jamais été français de son vivant.
La République a mis 80 ans. C’est trop long. Mais elle l’a fait….
La République a mis 80 ans. C’est trop long. Mais elle l’a fait. Et ce geste a une signification réelle, au-delà du symbole.
Ce qui entre au Panthéon le 21 février 2024, c’est toute une mémoire refoulée. Les combattants de la MOI, étrangers, communistes, apatrides, avaient été marginalisés par le récit gaulliste de la Résistance, qui privilégiait la France Libre et les réseaux officiels. Pendant des décennies, leur existence n’était connue que des militants et des historiens. L’affiche rouge nazie avait fait son office : les nommer « étrangers » était suggérer qu’ils n’étaient pas vraiment des résistants français. Le Panthéon défait ce mensonge. Il dit : vous étiez la France.
L’effet pédagogique est réel. Des millions de Français ont découvert en 2024 qui était Missak Manouchian, quelle était la MOI, quel rôle avaient joué les résistants étrangers. Des séquences pédagogiques ont été déployées dans des milliers d’écoles. Cela n’efface pas l’oubli de 80 ans. Mais cela le contredit publiquement, à la plus haute des tribunes républicaines.
Et Mélinée ? Contrairement à Sophie Berthelot, elle était une vraie résistante. Elle a risqué sa vie. Elle a porté la mémoire des fusillés pendant 45 ans, sans titre, sans reconnaissance officielle — juste la Légion d’honneur tardivement octroyée en 1986. Si le terme « accompagnée » pose problème dans le décret, c’est un problème de formulation, pas de fond. Sa présence sous la coupole est légitime. La mémoire collective ne distinguera pas « Missak Manouchian » et « sa femme » : elle retiendra le couple, l’engagement commun, la lettre d’amour écrite depuis la prison de Fresnes. C’est aussi une façon d’honorer une vie.
Ce qui entre au Panthéon le 21 février 2024, c’est toute une mémoire refoulée. Les combattants de la MOI, étrangers, communistes, apatrides, avaient été marginalisés par le récit gaulliste de la Résistance, qui privilégiait la France Libre et les réseaux officiels. Pendant des décennies, leur existence n’était connue que des militants et des historiens. L’affiche rouge nazie avait fait son office : les nommer « étrangers » était suggérer qu’ils n’étaient pas vraiment des résistants français. Le Panthéon défait ce mensonge. Il dit : vous étiez la France.
L’effet pédagogique est réel. Des millions de Français ont découvert en 2024 qui était Missak Manouchian, quelle était la MOI, quel rôle avaient joué les résistants étrangers. Des séquences pédagogiques ont été déployées dans des milliers d’écoles. Cela n’efface pas l’oubli de 80 ans. Mais cela le contredit publiquement, à la plus haute des tribunes républicaines.
Et Mélinée ? Contrairement à Sophie Berthelot, elle était une vraie résistante. Elle a risqué sa vie. Elle a porté la mémoire des fusillés pendant 45 ans, sans titre, sans reconnaissance officielle — juste la Légion d’honneur tardivement octroyée en 1986. Si le terme « accompagnée » pose problème dans le décret, c’est un problème de formulation, pas de fond. Sa présence sous la coupole est légitime. La mémoire collective ne distinguera pas « Missak Manouchian » et « sa femme » : elle retiendra le couple, l’engagement commun, la lettre d’amour écrite depuis la prison de Fresnes. C’est aussi une façon d’honorer une vie.
Missak Manouchian voulait être français. La République a refusé deux fois. Aujourd’hui, elle lui offre le Panthéon….
Missak Manouchian voulait être français. La République a refusé deux fois. Aujourd’hui, elle lui offre le Panthéon. Le marché est pratique : il ne peut plus refuser, et elle ne prend plus aucun risque.
La panthéonisation est la forme la plus confortable de la reconnaissance. Elle ne coûte rien, n’engage à rien et ne dérange personne. L’étranger est honorable une fois mort, une fois qu’il ne peut plus déposer de demande d’asile, voter, demander des droits, défiler. La statue remplace la citoyenneté qu’on lui avait refusée. Et la République se félicite de sa générosité.
La politique du timing est troublante. La panthéonisation de Manouchian intervient en février 2024, quelques semaines après l’adoption de la loi Asile-Immigration de décembre 2023 — l’une des plus restrictives de la Ve République. Les mêmes qui ont voté pour réduire les droits des demandeurs d’asile agitent à la tribune la mémoire d’un communiste apatride mort pour la France. L’inversé de sa vie. Il est permis de trouver la séquence peu cohérente.
Et Mélinée ? Elle entre « accompagnée ». Le terme est celui du décret. Comme en 1907. L’archétype résiste : la femme résistante, autrice, mémorialiste de 45 ans entre au Panthéon dans la formule de l’épouse. La République est généreuse avec les morts. Elle l’est beaucoup moins avec les vivants qui dérangent : les sans-papiers, les demandeurs d’asile, les travailleurs immigrés. Missak Manouchian était l’un d’eux. Le Panthéon n’y change rien.
La panthéonisation est la forme la plus confortable de la reconnaissance. Elle ne coûte rien, n’engage à rien et ne dérange personne. L’étranger est honorable une fois mort, une fois qu’il ne peut plus déposer de demande d’asile, voter, demander des droits, défiler. La statue remplace la citoyenneté qu’on lui avait refusée. Et la République se félicite de sa générosité.
La politique du timing est troublante. La panthéonisation de Manouchian intervient en février 2024, quelques semaines après l’adoption de la loi Asile-Immigration de décembre 2023 — l’une des plus restrictives de la Ve République. Les mêmes qui ont voté pour réduire les droits des demandeurs d’asile agitent à la tribune la mémoire d’un communiste apatride mort pour la France. L’inversé de sa vie. Il est permis de trouver la séquence peu cohérente.
Et Mélinée ? Elle entre « accompagnée ». Le terme est celui du décret. Comme en 1907. L’archétype résiste : la femme résistante, autrice, mémorialiste de 45 ans entre au Panthéon dans la formule de l’épouse. La République est généreuse avec les morts. Elle l’est beaucoup moins avec les vivants qui dérangent : les sans-papiers, les demandeurs d’asile, les travailleurs immigrés. Missak Manouchian était l’un d’eux. Le Panthéon n’y change rien.
Ni la justice tardive, ni la récupération politique ne saisissent vraiment ce qui se joue dans la panthéonisation des Manouchian. Il faut aller plus loin….
Ni la justice tardive, ni la récupération politique ne saisissent vraiment ce qui se joue dans la panthéonisation des Manouchian. Il faut aller plus loin. L’entrée de Missak Manouchian au Panthéon révèle quelque chose de profond sur la façon dont les sociétés construisent leur mémoire collective : elles choisissent les morts utiles.
Missak Manouchian est devenu l’étranger parfait. Il aimait la France. Il écrivait des poèmes. Il est mort en proclamant qu’il n’avait « aucune haine » pour le peuple allemand. Il a laissé une lettre d’amour. Il est « utilisable ». Il ne remet pas en question l’ordre des choses. Il s’est sacrifié pour la République sans lui demander de comptes. Le Panthéon peut l’accueillir sans danger.
Les étrangers qui se battent, réclament leurs droits, s’organisent, défilent, font grève — ceux-là gênent. Ils sont des « problèmes », des « fardeaux », des sujets de commission d’enquête. Ce n’est qu’une fois morts, pacifiés, mythifiés par la poésie et la chanson, qu’ils deviennent des figures honorables. Le mémorial n’est pas la suite logique de la citoyenneté refusée. C’en est le substitut.
Pour Mélinée, la situation est encore plus éclairante. Elle a passé 45 ans à faire ce que la République aurait dû faire elle-même : entretenir la mémoire des résistants étrangers, écrire leurs histoires, fonder les associations. Elle a fait le travail de la mémoire bénévolement, invisiblement, sans titre officiel. La société lui délègue le soin mémoriel, puis se réapproprie ce soin comme s’il était le sien. Elle était là dans l’ombre ; elle entre « accompagnée ». Même mécanisme qu’en 1907. Même mot.
Ce qui manque, c’est le lien entre la mémoire et le présent. Honorer Manouchian au Panthéon sans modifier les conditions d’accueil des étrangers, sans changer les procédures de naturalisation, sans réformer les pratiques discriminatoires à l’emploi ou au logement : c’est du théâtre mémoriel. Beau, émouvant, sincère peut-être. Mais déconnecté de ce qui a tué Missak Manouchian : pas les balles allemandes. Avant cela, le refus administratif de lui reconnaître une place dans la communauté nationale.
Missak Manouchian est devenu l’étranger parfait. Il aimait la France. Il écrivait des poèmes. Il est mort en proclamant qu’il n’avait « aucune haine » pour le peuple allemand. Il a laissé une lettre d’amour. Il est « utilisable ». Il ne remet pas en question l’ordre des choses. Il s’est sacrifié pour la République sans lui demander de comptes. Le Panthéon peut l’accueillir sans danger.
Les étrangers qui se battent, réclament leurs droits, s’organisent, défilent, font grève — ceux-là gênent. Ils sont des « problèmes », des « fardeaux », des sujets de commission d’enquête. Ce n’est qu’une fois morts, pacifiés, mythifiés par la poésie et la chanson, qu’ils deviennent des figures honorables. Le mémorial n’est pas la suite logique de la citoyenneté refusée. C’en est le substitut.
Pour Mélinée, la situation est encore plus éclairante. Elle a passé 45 ans à faire ce que la République aurait dû faire elle-même : entretenir la mémoire des résistants étrangers, écrire leurs histoires, fonder les associations. Elle a fait le travail de la mémoire bénévolement, invisiblement, sans titre officiel. La société lui délègue le soin mémoriel, puis se réapproprie ce soin comme s’il était le sien. Elle était là dans l’ombre ; elle entre « accompagnée ». Même mécanisme qu’en 1907. Même mot.
Ce qui manque, c’est le lien entre la mémoire et le présent. Honorer Manouchian au Panthéon sans modifier les conditions d’accueil des étrangers, sans changer les procédures de naturalisation, sans réformer les pratiques discriminatoires à l’emploi ou au logement : c’est du théâtre mémoriel. Beau, émouvant, sincère peut-être. Mais déconnecté de ce qui a tué Missak Manouchian : pas les balles allemandes. Avant cela, le refus administratif de lui reconnaître une place dans la communauté nationale.
« Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades, tous de nationalités et religions différentes.... « Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades, tous de nationalités et religions différentes. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand » Missak Manouchian, depuis la prison de Fresnes, 21 février 1944.
« Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades, tous de nationalités et religions différentes....
« Je mourrai dans un instant avec 22 de mes camarades, tous de nationalités et religions différentes. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand » Missak Manouchian, depuis la prison de Fresnes, 21 février 1944.
POUR ALLER PLUS LOIN… Il y a une tension fondamentale dans le geste de panthéoniser Missak Manouchian, et cette tension n’est pas une critique : c’est une invitation à penser. Le Panthéon peut être à la fois sincère et insuffisant, juste et tardif, émouvant et problématique….
POUR ALLER PLUS LOIN… Il y a une tension fondamentale dans le geste de panthéoniser Missak Manouchian, et cette tension n’est pas une critique : c’est une invitation à penser. Le Panthéon peut être à la fois sincère et insuffisant, juste et tardif, émouvant et problématique. Ces qualificatifs ne s’excluent pas. Ils disent quelque chose de la complexité des réparations mémorielles.
La première question est celle du délai. Pourquoi 80 ans ? La réponse n’est pas uniquement de l’oubli. Elle est de politique mémorielle. Le récit gaulliste de la Résistance — la France libre, Jean Moulin, Londres — a eu besoin de marginaliser les résistants communistes étrangers. Ils posaient un problème : ils n’étaient pas gaullistes, ils étaient communistes ; ils n’étaient pas français, ils étaient apatrides ; ils n’étaient pas dans les réseaux officiels, ils étaient dans la MOI. La France de la Libération avait besoin d’un récit unitaire et rassurant. Les Manouchian ne rentraient pas dans ce récit.
Ce n’est pas un phénomène uniquement français. Les nations ont tendance à homogénéiser leurs récits de fondation et de résistance. Aux États-Unis, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale a longtemps effacé la contribution des soldats noirs ségrégués, des Américains d’origine japonaise internés au nom de la sécurité, des résistants communistes. La récupération mémorielle tardive n’est pas un vice français. C’est une constante des démocraties qui se réinventent.
La deuxième question est celle de la cohérence. Que dit la France quand elle panthéonise un homme apatride mort pour elle, dans le même mois où elle adopte une loi qui durcit les conditions d’accès des étrangers au territoire ? Il serait excessif de voir là de la mauvaise foi délibérée. Mais l’inconvénience est réelle. Le risque d’un mémorial sans engagement est précisément cela : le souvenir du geste héroïque sans la remise en question des conditions qui ont produit ce héros-là, plutôt qu’un citoyen.
La troisième question est celle de Mélinée spécifiquement. Elle n’est pas « accompagnée » au sens de Sophie Berthelot : elle est une résistante active dont le travail était aussi dangereux que celui de Missak. Mais elle entre encore dans la formule de l’épouse. Ce glissement n’est pas anodin. Il dit que la langue juridique et administrative continue de penser les couples dans le couple, y compris quand les deux ont combattu indépendamment.
Une piste concrète aurait été de la panthéoniser explicitement pour ses propres mérites : résistante des FTP-MOI, mémorialiste, fondatrice d’associations. Ce n’est pas ce qu’a fait le décret. On a surtout parlé de la lettre de Missak à Mélinée : de ce qu’elle représentait pour lui, pas de ce qu’elle avait fait elle-même.
La quatrième question, peut-être la plus décisive, est celle du lien entre mémoire et politique. Les réparations mémorielles sont nécessaires. Mais elles ne se substituent pas à la politique. Honorer Manouchian sans changer les conditions qui font que des milliers de travailleurs étrangers vivent aujourd’hui en France dans des situations analogues à la sienne — sans papiers, sans droits, sans représentation — c’est compartimenter le passé et le présent de façon confortable.
Missak Manouchian était poète. Il voulait défendre la France parce qu’elle représentait, pour lui, quelque chose qui dépassait la France. La lettre depuis la prison de Fresnes est un texte universel : à la fois amour, politique, philosophie. C’est peut-être cela qui le rend intemporel. Et c’est peut-être cela qui le rend récupérable : il parle la langue de l’universel, celle que chaque République peut s’approprier.
La vraie question que le Panthéon pose, mais à laquelle il ne répond pas, est la suivante : que fait-on des Manouchian d’aujourd’hui ? Les travailleurs étrangers sans papiers qui paient des impôts, élèvent leurs enfants, s’engagent dans leurs communautés, sans être reconnus ? La République les honorera peut-être dans 80 ans. Si l’histoire leur offre une occasion de mourir de façon assez romanesque.
Mélinée Manouchian, elle, nous laisse une leçon différente. Elle n’a pas attendu la reconnaissance officielle pour faire le travail. Pendant 45 ans, elle a porté la mémoire de ceux que la République avait oubliés. Sans titre. Sans décret. Sans coupole. Ce n’est qu’après sa mort qu’on a décidé qu’elle méritait d’être « accompagnée ». Il y a dans cette formule une ironie que l’histoire apprécie particulièrement : la femme qui a tout porté seule finit par être décrite comme l’accompagnatrice.
La première question est celle du délai. Pourquoi 80 ans ? La réponse n’est pas uniquement de l’oubli. Elle est de politique mémorielle. Le récit gaulliste de la Résistance — la France libre, Jean Moulin, Londres — a eu besoin de marginaliser les résistants communistes étrangers. Ils posaient un problème : ils n’étaient pas gaullistes, ils étaient communistes ; ils n’étaient pas français, ils étaient apatrides ; ils n’étaient pas dans les réseaux officiels, ils étaient dans la MOI. La France de la Libération avait besoin d’un récit unitaire et rassurant. Les Manouchian ne rentraient pas dans ce récit.
Ce n’est pas un phénomène uniquement français. Les nations ont tendance à homogénéiser leurs récits de fondation et de résistance. Aux États-Unis, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale a longtemps effacé la contribution des soldats noirs ségrégués, des Américains d’origine japonaise internés au nom de la sécurité, des résistants communistes. La récupération mémorielle tardive n’est pas un vice français. C’est une constante des démocraties qui se réinventent.
La deuxième question est celle de la cohérence. Que dit la France quand elle panthéonise un homme apatride mort pour elle, dans le même mois où elle adopte une loi qui durcit les conditions d’accès des étrangers au territoire ? Il serait excessif de voir là de la mauvaise foi délibérée. Mais l’inconvénience est réelle. Le risque d’un mémorial sans engagement est précisément cela : le souvenir du geste héroïque sans la remise en question des conditions qui ont produit ce héros-là, plutôt qu’un citoyen.
La troisième question est celle de Mélinée spécifiquement. Elle n’est pas « accompagnée » au sens de Sophie Berthelot : elle est une résistante active dont le travail était aussi dangereux que celui de Missak. Mais elle entre encore dans la formule de l’épouse. Ce glissement n’est pas anodin. Il dit que la langue juridique et administrative continue de penser les couples dans le couple, y compris quand les deux ont combattu indépendamment.
Une piste concrète aurait été de la panthéoniser explicitement pour ses propres mérites : résistante des FTP-MOI, mémorialiste, fondatrice d’associations. Ce n’est pas ce qu’a fait le décret. On a surtout parlé de la lettre de Missak à Mélinée : de ce qu’elle représentait pour lui, pas de ce qu’elle avait fait elle-même.
La quatrième question, peut-être la plus décisive, est celle du lien entre mémoire et politique. Les réparations mémorielles sont nécessaires. Mais elles ne se substituent pas à la politique. Honorer Manouchian sans changer les conditions qui font que des milliers de travailleurs étrangers vivent aujourd’hui en France dans des situations analogues à la sienne — sans papiers, sans droits, sans représentation — c’est compartimenter le passé et le présent de façon confortable.
Missak Manouchian était poète. Il voulait défendre la France parce qu’elle représentait, pour lui, quelque chose qui dépassait la France. La lettre depuis la prison de Fresnes est un texte universel : à la fois amour, politique, philosophie. C’est peut-être cela qui le rend intemporel. Et c’est peut-être cela qui le rend récupérable : il parle la langue de l’universel, celle que chaque République peut s’approprier.
La vraie question que le Panthéon pose, mais à laquelle il ne répond pas, est la suivante : que fait-on des Manouchian d’aujourd’hui ? Les travailleurs étrangers sans papiers qui paient des impôts, élèvent leurs enfants, s’engagent dans leurs communautés, sans être reconnus ? La République les honorera peut-être dans 80 ans. Si l’histoire leur offre une occasion de mourir de façon assez romanesque.
Mélinée Manouchian, elle, nous laisse une leçon différente. Elle n’a pas attendu la reconnaissance officielle pour faire le travail. Pendant 45 ans, elle a porté la mémoire de ceux que la République avait oubliés. Sans titre. Sans décret. Sans coupole. Ce n’est qu’après sa mort qu’on a décidé qu’elle méritait d’être « accompagnée ». Il y a dans cette formule une ironie que l’histoire apprécie particulièrement : la femme qui a tout porté seule finit par être décrite comme l’accompagnatrice.
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