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6 MAI 2026
INTERNET — LE RÉSEAU QUI A ABSORBÉ LE MONDE
Près de six milliards de personnes utilisent Internet en 2026, soit environ trois quarts de l’humanité selon l’Union internationale des télécommunications. Le réseau transporte en une seconde plus de données que l’ARPANET n’en a traité durant toute sa première année…
Près de six milliards de personnes utilisent Internet en 2026, soit environ trois quarts de l’humanité selon l’Union internationale des télécommunications. Le réseau transporte en une seconde plus de données que l’ARPANET n’en a traité durant toute sa première année. Il n’a pas de centre, pas de propriétaire, pas d’interrupteur. Il a été conçu pour survivre à une frappe nucléaire soviétique. Ce réseau qui envoie nos emails, fait tourner les bourses mondiales, diffuse la propagande et l’art contemporains, permet aux dissidents de parler et aux régimes de surveiller, est né d’un laboratoire militaire américain avec un budget initial d’un million de dollars.
Le 29 octobre 1969, à 22h30, un étudiant de l’UCLA prénommé Charley Kline tape le mot « LOGIN » sur un terminal relié à l’ordinateur du Stanford Research Institute, à 550 kilomètres. Il tape « L ». Le signal passe. Il tape « O ». Le signal passe. Il tape « G ». Le système plante. Le premier message jamais transmis sur ce qui deviendrait Internet est « LO » — incomplet par accident, mais comme un homonyme de « Lo », l’interjection anglaise qui annonce une révélation. L’équipe rétablira la connexion complète une heure plus tard. Personne ne mesure ce jour-là ce qui vient de commencer.
Internet et le Web ne sont pas la même chose. Internet est l’infrastructure — les câbles, les routeurs, les protocoles qui permettent à des ordinateurs hétérogènes de communiquer. Le Web est une application qui tourne par-dessus, comme l’email ou le streaming. Trois inventions ont construit cet édifice : la commutation de paquets (ARPANET, 1969), le protocole TCP/IP (Vint Cerf et Bob Kahn, 1973-1983), et le World Wide Web (Tim Berners-Lee, CERN, 1989-1991). La première est américaine. La deuxième est américaine, mais avec une contribution française décisive souvent omise. La troisième est britannique, née en Suisse.
Cette contribution française, c’est celle de Louis Pouzin et du réseau Cyclades. En 1971, cet ingénieur polytechnicien invente le datagramme — le principe selon lequel les paquets de données voyagent indépendamment sur le réseau sans connexion préétablie. Cerf et Kahn le citent explicitement dans leur article fondateur de 1974 sur TCP/IP. En 1975, Cyclades relie 25 ordinateurs en France, à Londres et à Rome. Puis Giscard d’Estaing supprime la Délégation à l’informatique qui le finance. La France choisit le Minitel. « Internet est construit sur un marécage », dira Pouzin plus tard — une métaphore pour les compromis techniques faits quand son concept fut repris imparfaitement. Ce n’est pas rien d’être le marécage sur lequel repose la moitié du commerce mondial.
Cinquante-sept ans après « LO », Internet est la plus grande infrastructure jamais construite par des êtres humains. Il transporte plusieurs centaines d’exaoctets de données par mois. Il a donné naissance aux GAFAM, à la désinformation de masse, aux printemps arabes, à Wikipedia, aux lanceurs d’alerte, à la surveillance généralisée et à la livraison du lendemain. L’utopie académique des origines s’est transformée en infrastructure commerciale d’une concentration sans précédent. Tim Berners-Lee, qui l’a offert au monde sans brevet ni redevance, passe ses dernières années à tenter de réparer ce qu’il a créé.
Le 29 octobre 1969, à 22h30, un étudiant de l’UCLA prénommé Charley Kline tape le mot « LOGIN » sur un terminal relié à l’ordinateur du Stanford Research Institute, à 550 kilomètres. Il tape « L ». Le signal passe. Il tape « O ». Le signal passe. Il tape « G ». Le système plante. Le premier message jamais transmis sur ce qui deviendrait Internet est « LO » — incomplet par accident, mais comme un homonyme de « Lo », l’interjection anglaise qui annonce une révélation. L’équipe rétablira la connexion complète une heure plus tard. Personne ne mesure ce jour-là ce qui vient de commencer.
Internet et le Web ne sont pas la même chose. Internet est l’infrastructure — les câbles, les routeurs, les protocoles qui permettent à des ordinateurs hétérogènes de communiquer. Le Web est une application qui tourne par-dessus, comme l’email ou le streaming. Trois inventions ont construit cet édifice : la commutation de paquets (ARPANET, 1969), le protocole TCP/IP (Vint Cerf et Bob Kahn, 1973-1983), et le World Wide Web (Tim Berners-Lee, CERN, 1989-1991). La première est américaine. La deuxième est américaine, mais avec une contribution française décisive souvent omise. La troisième est britannique, née en Suisse.
Cette contribution française, c’est celle de Louis Pouzin et du réseau Cyclades. En 1971, cet ingénieur polytechnicien invente le datagramme — le principe selon lequel les paquets de données voyagent indépendamment sur le réseau sans connexion préétablie. Cerf et Kahn le citent explicitement dans leur article fondateur de 1974 sur TCP/IP. En 1975, Cyclades relie 25 ordinateurs en France, à Londres et à Rome. Puis Giscard d’Estaing supprime la Délégation à l’informatique qui le finance. La France choisit le Minitel. « Internet est construit sur un marécage », dira Pouzin plus tard — une métaphore pour les compromis techniques faits quand son concept fut repris imparfaitement. Ce n’est pas rien d’être le marécage sur lequel repose la moitié du commerce mondial.
Cinquante-sept ans après « LO », Internet est la plus grande infrastructure jamais construite par des êtres humains. Il transporte plusieurs centaines d’exaoctets de données par mois. Il a donné naissance aux GAFAM, à la désinformation de masse, aux printemps arabes, à Wikipedia, aux lanceurs d’alerte, à la surveillance généralisée et à la livraison du lendemain. L’utopie académique des origines s’est transformée en infrastructure commerciale d’une concentration sans précédent. Tim Berners-Lee, qui l’a offert au monde sans brevet ni redevance, passe ses dernières années à tenter de réparer ce qu’il a créé.
LE 29 OCTOBRE 1969 — DE SPOUTNIK À « LO ». Tout commence avec Spoutnik. Le 4 octobre 1957, l’URSS place le premier satellite artificiel en orbite…
LE 29 OCTOBRE 1969 — DE SPOUTNIK À « LO ». Tout commence avec Spoutnik. Le 4 octobre 1957, l’URSS place le premier satellite artificiel en orbite. Pour Washington, c’est un choc stratégique. En 1958, Eisenhower crée l’ARPA — Advanced Research Projects Agency — pour garantir la supériorité technologique américaine. Le problème posé à ses chercheurs : comment créer un réseau de communication qui résiste à une attaque nucléaire ? Un réseau centralisé est vulnérable : détruire le centre détruit tout. Il faut un réseau distribué, sans centre, où chaque nœud peut communiquer avec tous les autres.
Paul Baran, chercheur à la RAND Corporation, conceptualise en 1964 ce réseau distribué fondé sur la commutation de paquets : les données sont découpées en petits blocs (« paquets ») qui voyagent indépendamment à travers le réseau et se reconstituent à destination. En Angleterre, Donald Davies (National Physical Laboratory) développe simultanément un concept identique. C’est Bob Taylor, directeur de recherche à l’ARPA, qui obtient le budget d’un million de dollars pour construire le réseau. Il recrute Larry Roberts du MIT pour le diriger. L’appel d’offres de 1968 attire des centaines d’entreprises ; la plupart ne croient pas au projet. BBN Technologies le remporte.
En décembre 1969, quatre universités sont connectées : UCLA, Stanford Research Institute, UC Santa Barbara et l’Université de l’Utah. Chaque nœud est relié par un « Interface Message Processor » — un mini-ordinateur de la taille d’un réfrigérateur qui sert de routeur. En 1971, Ray Tomlinson invente l’email et choisit le symbole « @ » pour séparer utilisateur et machine. En 1973, la Norvège et le Royaume-Uni rejoignent le réseau : Internet cesse d’être américain. Le 1er janvier 1983, l’ARPANET bascule officiellement sur TCP/IP. C’est le « Flag Day », la naissance officielle d’Internet.
La contribution française à TCP/IP est réelle et documentée, mais marginalisée par l’histoire officielle. De 1971 à 1978, Louis Pouzin dirige le projet Cyclades à l’INRIA. Il développe le datagramme — un concept clé pour l’indépendance des paquets. Cerf et Kahn le citent dans leur article fondateur de 1974. Cyclades relie 25 ordinateurs à travers l’Europe en 1975 et fonctionne quotidiennement. C’est un succès technique total. Puis Valéry Giscard d’Estaing est élu en 1974 et supprime la Délégation à l’informatique. Les PTT français poussent la norme X.25 et le Minitel. Cyclades est débranché en 1978. Les Américains garderont le datagramme. La France gardera le Minitel.
Paul Baran, chercheur à la RAND Corporation, conceptualise en 1964 ce réseau distribué fondé sur la commutation de paquets : les données sont découpées en petits blocs (« paquets ») qui voyagent indépendamment à travers le réseau et se reconstituent à destination. En Angleterre, Donald Davies (National Physical Laboratory) développe simultanément un concept identique. C’est Bob Taylor, directeur de recherche à l’ARPA, qui obtient le budget d’un million de dollars pour construire le réseau. Il recrute Larry Roberts du MIT pour le diriger. L’appel d’offres de 1968 attire des centaines d’entreprises ; la plupart ne croient pas au projet. BBN Technologies le remporte.
En décembre 1969, quatre universités sont connectées : UCLA, Stanford Research Institute, UC Santa Barbara et l’Université de l’Utah. Chaque nœud est relié par un « Interface Message Processor » — un mini-ordinateur de la taille d’un réfrigérateur qui sert de routeur. En 1971, Ray Tomlinson invente l’email et choisit le symbole « @ » pour séparer utilisateur et machine. En 1973, la Norvège et le Royaume-Uni rejoignent le réseau : Internet cesse d’être américain. Le 1er janvier 1983, l’ARPANET bascule officiellement sur TCP/IP. C’est le « Flag Day », la naissance officielle d’Internet.
La contribution française à TCP/IP est réelle et documentée, mais marginalisée par l’histoire officielle. De 1971 à 1978, Louis Pouzin dirige le projet Cyclades à l’INRIA. Il développe le datagramme — un concept clé pour l’indépendance des paquets. Cerf et Kahn le citent dans leur article fondateur de 1974. Cyclades relie 25 ordinateurs à travers l’Europe en 1975 et fonctionne quotidiennement. C’est un succès technique total. Puis Valéry Giscard d’Estaing est élu en 1974 et supprime la Délégation à l’informatique. Les PTT français poussent la norme X.25 et le Minitel. Cyclades est débranché en 1978. Les Américains garderont le datagramme. La France gardera le Minitel.
CE QU’EST VRAIMENT INTERNET — ET COMMENT LE WEB L’A RENDU HUMAIN. La commutation de paquets est la première rupture conceptuelle. Les réseaux téléphoniques classiques fonctionnent par « commutation de circuits » : une ligne dédiée est réservée le temps de la communication…
CE QU’EST VRAIMENT INTERNET — ET COMMENT LE WEB L’A RENDU HUMAIN. La commutation de paquets est la première rupture conceptuelle. Les réseaux téléphoniques classiques fonctionnent par « commutation de circuits » : une ligne dédiée est réservée le temps de la communication. C’est robuste mais inefficace : la ligne reste allouée même quand personne ne parle. Les paquets changent tout : chaque message est découpé en fragments numérotés qui empruntent les routes disponibles et se reconstituent à l’arrivée. Si un nœud est détruit, les paquets contournent l’obstacle. Le réseau est intrinsèquement résilient. Et il n’a pas besoin de centre.
TCP/IP est la deuxième rupture. TCP (Transmission Control Protocol) gère la fiabilité : il numérote les paquets, vérifie leur réception, demande la réémission des perdus. IP (Internet Protocol) gère l’adressage : chaque machine a une adresse unique et chaque paquet porte l’adresse de sa destination. Ensemble, ils permettent à n’importe quel type de réseau de communiquer avec n’importe quel autre. C’est ce que Cerf et Kahn ont publié en 1974 : une langue universelle pour ordinateurs hétérogènes. TCP/IP n’a pas été imposé par un État ou une entreprise. Il a été adopté volontairement parce qu’il était meilleur.
Le World Wide Web est la troisième rupture. En mars 1989, Tim Berners-Lee, physicien britannique au CERN de Genève, soumet à son directeur une proposition de système d’information hypertexte pour partager les données scientifiques entre chercheurs. Son chef écrit dans la marge : « Vague, mais excitant. » Berners-Lee invente HTML (le langage des pages), HTTP (le protocole pour les lire) et les URL (les adresses uniques). Le premier site web, info.cern.ch, est mis en ligne en décembre 1990. Il décrit le projet Web lui-même. Berners-Lee ne dépose pas de brevet. Il offre ses inventions au monde sans redevance. « Je n’avais pas besoin de demander la permission à qui que ce soit. Internet était conçu pour fonctionner sans contrôle central. »
Mosaic, le premier navigateur graphique, est développé en 1993 par Marc Andreessen et une équipe de l’Université de l’Illinois. Il rend le Web visuel, accessible, désirable. En deux ans, Internet passe de quelques millions d’utilisateurs à plus de dix millions. L’IPO de Netscape en août 1995 — l’action double en une journée pour une entreprise de deux ans sans bénéfice — ouvre la période dot-com. Ce moment marque le basculement d’Internet d’outil académique en infrastructure commerciale. La suite est connue : Google (1998), Wikipedia (2001), Facebook (2004), YouTube (2005), iPhone (2007). Vingt-cinq ans pour aller de quatre ordinateurs à la moitié de l’humanité connectée.
TCP/IP est la deuxième rupture. TCP (Transmission Control Protocol) gère la fiabilité : il numérote les paquets, vérifie leur réception, demande la réémission des perdus. IP (Internet Protocol) gère l’adressage : chaque machine a une adresse unique et chaque paquet porte l’adresse de sa destination. Ensemble, ils permettent à n’importe quel type de réseau de communiquer avec n’importe quel autre. C’est ce que Cerf et Kahn ont publié en 1974 : une langue universelle pour ordinateurs hétérogènes. TCP/IP n’a pas été imposé par un État ou une entreprise. Il a été adopté volontairement parce qu’il était meilleur.
Le World Wide Web est la troisième rupture. En mars 1989, Tim Berners-Lee, physicien britannique au CERN de Genève, soumet à son directeur une proposition de système d’information hypertexte pour partager les données scientifiques entre chercheurs. Son chef écrit dans la marge : « Vague, mais excitant. » Berners-Lee invente HTML (le langage des pages), HTTP (le protocole pour les lire) et les URL (les adresses uniques). Le premier site web, info.cern.ch, est mis en ligne en décembre 1990. Il décrit le projet Web lui-même. Berners-Lee ne dépose pas de brevet. Il offre ses inventions au monde sans redevance. « Je n’avais pas besoin de demander la permission à qui que ce soit. Internet était conçu pour fonctionner sans contrôle central. »
Mosaic, le premier navigateur graphique, est développé en 1993 par Marc Andreessen et une équipe de l’Université de l’Illinois. Il rend le Web visuel, accessible, désirable. En deux ans, Internet passe de quelques millions d’utilisateurs à plus de dix millions. L’IPO de Netscape en août 1995 — l’action double en une journée pour une entreprise de deux ans sans bénéfice — ouvre la période dot-com. Ce moment marque le basculement d’Internet d’outil académique en infrastructure commerciale. La suite est connue : Google (1998), Wikipedia (2001), Facebook (2004), YouTube (2005), iPhone (2007). Vingt-cinq ans pour aller de quatre ordinateurs à la moitié de l’humanité connectée.
DE L’UTOPIE ACADÉMIQUE AUX GAFAM — LA CAPTATION D’UN BIEN COMMUN. Internet est né avec une éthique. Les premières communautés en ligne — Usenet, les newsgroups, les premières mailing-lists — fonctionnaient sur un principe de don : je partage ce que je sais, tu partages ce que tu sais…
DE L’UTOPIE ACADÉMIQUE AUX GAFAM — LA CAPTATION D’UN BIEN COMMUN. Internet est né avec une éthique. Les premières communautés en ligne — Usenet, les newsgroups, les premières mailing-lists — fonctionnaient sur un principe de don : je partage ce que je sais, tu partages ce que tu sais. Stewart Brand formule en 1984 ce qui deviendra la devise de la culture internet : « L’information veut être libre. » La première version de Netscape Navigator est donnée gratuitement. Linux est gratuit. Wikipedia est gratuite. Ce modèle du commun numérique a durablement marqué les pratiques — et persisté juste assez longtemps pour qu’une génération entière croie qu’il était définitif.
Il ne l’était pas. Le modèle publicitaire fondé sur la collecte de données personnelles a transformé les utilisateurs en produit. Google vend des intentions d’achat. Facebook vend des profils comportementaux. Amazon vend des historiques d’achat. La formule est désormais connue : « si vous ne payez pas, vous êtes le produit ». En 2026, six entreprises — Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, auxquelles s’ajoute ByteDance — contrôlent la majorité du trafic internet mondial. Google détient plus de 90 % du marché mondial de la recherche. Meta regroupe près de 4 milliards d’utilisateurs mensuels actifs sur l’ensemble de ses plateformes. L’Internet décentralisé des origines est devenu une oligarchie numérique.
L’Union européenne a tenté de répondre. Le RGPD (2018) a imposé le consentement aux données personnelles et infligé des amendes record. Le DMA (Digital Markets Act, applicable depuis 2024) oblige les « contrôleurs d’accès » — Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, ByteDance — à ouvrir leurs systèmes et à interopérer. Le DSA (Digital Services Act) les oblige à modérer les contenus illégaux et à rendre leurs algorithmes auditables. Depuis janvier 2024, les multinationales du numérique réalisant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires sont soumises à un taux d’imposition minimum mondial de 15 %. L’Europe est le seul acteur qui ait tenté de réguler vraiment. Ses règles s’appliquent mondialement : c’est l’effet Bruxelles.
La fracture numérique est l’autre face de cette concentration. En France, environ 94 % de la population utilise Internet en 2024 — mais 13 % souffrent d’illectronisme : ils ne savent pas utiliser efficacement les outils numériques pour les démarches de la vie quotidienne. Plusieurs millions de Français n’ont pas accès à Internet. Dans le monde, plus de deux milliards de personnes restent non connectées, concentrées en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et en zones rurales profondes. L’infrastructure mondiale n’est pas neutre : elle reproduit et amplifie les inégalités existantes.
Il ne l’était pas. Le modèle publicitaire fondé sur la collecte de données personnelles a transformé les utilisateurs en produit. Google vend des intentions d’achat. Facebook vend des profils comportementaux. Amazon vend des historiques d’achat. La formule est désormais connue : « si vous ne payez pas, vous êtes le produit ». En 2026, six entreprises — Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, auxquelles s’ajoute ByteDance — contrôlent la majorité du trafic internet mondial. Google détient plus de 90 % du marché mondial de la recherche. Meta regroupe près de 4 milliards d’utilisateurs mensuels actifs sur l’ensemble de ses plateformes. L’Internet décentralisé des origines est devenu une oligarchie numérique.
L’Union européenne a tenté de répondre. Le RGPD (2018) a imposé le consentement aux données personnelles et infligé des amendes record. Le DMA (Digital Markets Act, applicable depuis 2024) oblige les « contrôleurs d’accès » — Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, ByteDance — à ouvrir leurs systèmes et à interopérer. Le DSA (Digital Services Act) les oblige à modérer les contenus illégaux et à rendre leurs algorithmes auditables. Depuis janvier 2024, les multinationales du numérique réalisant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires sont soumises à un taux d’imposition minimum mondial de 15 %. L’Europe est le seul acteur qui ait tenté de réguler vraiment. Ses règles s’appliquent mondialement : c’est l’effet Bruxelles.
La fracture numérique est l’autre face de cette concentration. En France, environ 94 % de la population utilise Internet en 2024 — mais 13 % souffrent d’illectronisme : ils ne savent pas utiliser efficacement les outils numériques pour les démarches de la vie quotidienne. Plusieurs millions de Français n’ont pas accès à Internet. Dans le monde, plus de deux milliards de personnes restent non connectées, concentrées en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et en zones rurales profondes. L’infrastructure mondiale n’est pas neutre : elle reproduit et amplifie les inégalités existantes.
LES CONTROVERSES — SURVEILLANCE, DÉSINFORMATION, FRAGMENTATION. En juin 2013, Edward Snowden révèle l’existence du programme PRISM de la NSA : l’agence américaine a accès en temps réel aux données de Google, Facebook, Microsoft, Apple, Yahoo, YouTube, Skype, AOL et PalTalk, avec la coopération — volontaire ou contrainte — de ces entreprises…
LES CONTROVERSES — SURVEILLANCE, DÉSINFORMATION, FRAGMENTATION. En juin 2013, Edward Snowden révèle l’existence du programme PRISM de la NSA : l’agence américaine a accès en temps réel aux données de Google, Facebook, Microsoft, Apple, Yahoo, YouTube, Skype, AOL et PalTalk, avec la coopération — volontaire ou contrainte — de ces entreprises. Des centaines de millions de communications sont interceptées. Le paradoxe est absolu : Internet a été conçu comme un réseau sans centre, résistant au contrôle. Il est devenu le système de surveillance le plus efficace jamais construit. Le réseau distribué de Paul Baran avait été recentralisé par la concentration commerciale, et la NSA en avait pris les clés.
La désinformation est la deuxième grande crise. Les algorithmes des réseaux sociaux optimisent l’engagement : ils favorisent les contenus émotionnels, clivants, indignants — car ils génèrent plus de clics. Ce système amplifie structurellement les discours extrêmes et les fausses informations. En 2018, une étude du MIT publiée dans Science montre que les fausses informations se propagent six fois plus vite que les informations vérifiées sur Twitter. La même année, un rapport de l’ONU a documenté le rôle de Facebook dans la propagation de discours de haine contre les Rohingyas au Myanmar, contribuant aux conditions qui ont permis le génocide. L’architecture de la plateforme, non la mauvaise volonté de ses concepteurs, avait produit ce résultat.
La fragmentation est la troisième. La promesse fondatrice d’Internet était son universalité : un réseau de réseaux unique, sans frontière. Cette promesse est brisée. Le « Grand Pare-feu » chinois crée un Internet parallèle de 1,4 milliard d’utilisateurs sans accès à Google, Facebook ou Wikipedia. La Russie a commencé à construire un réseau souverain après 2022. L’Iran coupe l’accès lors des soulèvements. L’Inde a opéré plus de coupures internet que tout autre pays au monde entre 2019 et 2023. Le « splinternet » — la fragmentation du réseau mondial en blocs nationaux ou idéologiques — n’est plus une hypothèse. C’est un processus en cours.
La gouvernance d’Internet reste une anomalie de l’histoire. Aucun État ne « possède » le réseau. Mais les serveurs racines du DNS — le système qui traduit les noms de domaine en adresses IP — sont historiquement sous l’autorité de l’ICANN, organisation américaine formellement indépendante mais fondée sous droit californien et longtemps sous contrôle effectif du gouvernement des États-Unis. Louis Pouzin disait que l’ICANN était sous tutelle de la NSA. Vint Cerf, « père d’Internet », a lui-même mis en garde régulièrement contre les tentatives d’États de prendre le contrôle de l’infrastructure. La gouvernance d’un bien commun global est encore sans solution satisfaisante.
La désinformation est la deuxième grande crise. Les algorithmes des réseaux sociaux optimisent l’engagement : ils favorisent les contenus émotionnels, clivants, indignants — car ils génèrent plus de clics. Ce système amplifie structurellement les discours extrêmes et les fausses informations. En 2018, une étude du MIT publiée dans Science montre que les fausses informations se propagent six fois plus vite que les informations vérifiées sur Twitter. La même année, un rapport de l’ONU a documenté le rôle de Facebook dans la propagation de discours de haine contre les Rohingyas au Myanmar, contribuant aux conditions qui ont permis le génocide. L’architecture de la plateforme, non la mauvaise volonté de ses concepteurs, avait produit ce résultat.
La fragmentation est la troisième. La promesse fondatrice d’Internet était son universalité : un réseau de réseaux unique, sans frontière. Cette promesse est brisée. Le « Grand Pare-feu » chinois crée un Internet parallèle de 1,4 milliard d’utilisateurs sans accès à Google, Facebook ou Wikipedia. La Russie a commencé à construire un réseau souverain après 2022. L’Iran coupe l’accès lors des soulèvements. L’Inde a opéré plus de coupures internet que tout autre pays au monde entre 2019 et 2023. Le « splinternet » — la fragmentation du réseau mondial en blocs nationaux ou idéologiques — n’est plus une hypothèse. C’est un processus en cours.
La gouvernance d’Internet reste une anomalie de l’histoire. Aucun État ne « possède » le réseau. Mais les serveurs racines du DNS — le système qui traduit les noms de domaine en adresses IP — sont historiquement sous l’autorité de l’ICANN, organisation américaine formellement indépendante mais fondée sous droit californien et longtemps sous contrôle effectif du gouvernement des États-Unis. Louis Pouzin disait que l’ICANN était sous tutelle de la NSA. Vint Cerf, « père d’Internet », a lui-même mis en garde régulièrement contre les tentatives d’États de prendre le contrôle de l’infrastructure. La gouvernance d’un bien commun global est encore sans solution satisfaisante.
« Le Web tel que je l’ai conçu est un espace universel. Sa valeur dépend de son universalité. Si vous ne trouvez pas une information sur le Web, le Web ne fonctionne pas... « Le Web tel que je l’ai conçu est un espace universel. Sa valeur dépend de son universalité. Si vous ne trouvez pas une information sur le Web, le Web ne fonctionne pas. Et s’il y a des parties du Web que certains ne peuvent pas voir, ce n’est pas le Web. » — Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web. La phrase synthétise une ligne de pensée que son auteur défend depuis trente-cinq ans : un Web fragmenté, filtré ou privé cesse d’être le Web. C’est exactement ce que les chiffres de 2026 racontent.
« Le Web tel que je l’ai conçu est un espace universel. Sa valeur dépend de son universalité. Si vous ne trouvez pas une information sur le Web, le Web ne fonctionne pas...
« Le Web tel que je l’ai conçu est un espace universel. Sa valeur dépend de son universalité. Si vous ne trouvez pas une information sur le Web, le Web ne fonctionne pas. Et s’il y a des parties du Web que certains ne peuvent pas voir, ce n’est pas le Web. » — Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web. La phrase synthétise une ligne de pensée que son auteur défend depuis trente-cinq ans : un Web fragmenté, filtré ou privé cesse d’être le Web. C’est exactement ce que les chiffres de 2026 racontent.
POUR ALLER PLUS LOIN. Ce qui est fondamentalement remarquable dans Internet, c’est qu’il n’existe que parce que des milliers d’acteurs indépendants ont choisi de parler la même langue. TCP/IP n’a pas été imposé : il a été adopté volontairement, progressivement, par des universités, des entreprises, des gouvernements qui y ont vu leur intérêt…
POUR ALLER PLUS LOIN. Ce qui est fondamentalement remarquable dans Internet, c’est qu’il n’existe que parce que des milliers d’acteurs indépendants ont choisi de parler la même langue. TCP/IP n’a pas été imposé : il a été adopté volontairement, progressivement, par des universités, des entreprises, des gouvernements qui y ont vu leur intérêt. Internet est, à son niveau le plus fondamental, un acte de confiance collective. Un protocole est une promesse. Et cette promesse a tenu pendant cinquante-sept ans face à toutes les tentatives de le rompre, de le contrôler, de le fragmenter.
Tim Berners-Lee passe ses dernières années à tenter de réparer le Web qu’il a créé. Son projet Solid — une architecture de « pods » de données personnels décentralisés que chaque utilisateur contrôle — vise à dissocier les données des plateformes qui les exploitent. Ce serait, en principe, la réalisation tardive de ce qu’il avait imaginé en 1989. En pratique, les plateformes n’ont aucun intérêt à adopter un système qui les prive de leur matière première. L’architecte d’Internet est devenu son plus lucide critique.
L’impact environnemental est la question la moins visible et peut-être la plus urgente. Le numérique représente déjà entre 3 et 4 % des émissions mondiales de CO₂ — autant que l’aviation civile. Les centres de données consomment environ 200 TWh d’électricité par an dans le monde, et l’Agence internationale de l’énergie projette un doublement de cette consommation d’ici 2030 sous l’effet de l’IA générative. Les data centers nécessaires à l’entraînement et à l’exécution des grands modèles peuvent consommer autant d’eau que des villes entières pour leur refroidissement. L’empreinte numérique pourrait doubler d’ici 2040. L’infrastructure invisible a une ombre matérielle très réelle.
L’intelligence artificielle est le nouveau système de couche qui se superpose au Web. Pour la première génération d’Internet, chercher une information signifiait ouvrir un navigateur et parcourir des résultats. L’IA change cela : elle répond directement, sans montrer les sources, sans exposer la complexité, sans permettre la vérification. Selon DataReportal, plus de 2,4 milliards d’utilisateurs activent chaque mois un outil d’IA générative au printemps 2026 — soit près de 30 % de la population mondiale, un doublement en douze mois. Cette migration de la recherche vers l’oracle est peut-être le changement structurel le plus profond depuis Mosaic en 1993. Elle pose une question que Berners-Lee n’avait pas imaginée : que devient l’hyperlien — le lien entre une affirmation et sa source — quand l’oracle ne cite personne ?
Ce qu’Internet révèle, au fond, c’est quelque chose que nous refusons de voir. Le réseau ne crée pas la nature humaine : il l’amplifie. Il amplifie la générosité (Wikipedia, l’open source, les communautés d’entraide) et la haine (les troll farms, la désinformation, les meutes numériques). La vitesse d’amplification est nouvelle ; pas les pulsions. Paul Baran voulait un réseau qui résiste à la bombe atomique. Il a réussi. Ce à quoi Internet ne résiste pas, c’est à nous-mêmes. Charley Kline a tapé « LO » un soir d’octobre 1969. Ce qui est arrivé ensuite était la réponse à une question que personne n’avait encore posée : et si toute l’humanité pouvait se parler en même temps ?
Tim Berners-Lee passe ses dernières années à tenter de réparer le Web qu’il a créé. Son projet Solid — une architecture de « pods » de données personnels décentralisés que chaque utilisateur contrôle — vise à dissocier les données des plateformes qui les exploitent. Ce serait, en principe, la réalisation tardive de ce qu’il avait imaginé en 1989. En pratique, les plateformes n’ont aucun intérêt à adopter un système qui les prive de leur matière première. L’architecte d’Internet est devenu son plus lucide critique.
L’impact environnemental est la question la moins visible et peut-être la plus urgente. Le numérique représente déjà entre 3 et 4 % des émissions mondiales de CO₂ — autant que l’aviation civile. Les centres de données consomment environ 200 TWh d’électricité par an dans le monde, et l’Agence internationale de l’énergie projette un doublement de cette consommation d’ici 2030 sous l’effet de l’IA générative. Les data centers nécessaires à l’entraînement et à l’exécution des grands modèles peuvent consommer autant d’eau que des villes entières pour leur refroidissement. L’empreinte numérique pourrait doubler d’ici 2040. L’infrastructure invisible a une ombre matérielle très réelle.
L’intelligence artificielle est le nouveau système de couche qui se superpose au Web. Pour la première génération d’Internet, chercher une information signifiait ouvrir un navigateur et parcourir des résultats. L’IA change cela : elle répond directement, sans montrer les sources, sans exposer la complexité, sans permettre la vérification. Selon DataReportal, plus de 2,4 milliards d’utilisateurs activent chaque mois un outil d’IA générative au printemps 2026 — soit près de 30 % de la population mondiale, un doublement en douze mois. Cette migration de la recherche vers l’oracle est peut-être le changement structurel le plus profond depuis Mosaic en 1993. Elle pose une question que Berners-Lee n’avait pas imaginée : que devient l’hyperlien — le lien entre une affirmation et sa source — quand l’oracle ne cite personne ?
Ce qu’Internet révèle, au fond, c’est quelque chose que nous refusons de voir. Le réseau ne crée pas la nature humaine : il l’amplifie. Il amplifie la générosité (Wikipedia, l’open source, les communautés d’entraide) et la haine (les troll farms, la désinformation, les meutes numériques). La vitesse d’amplification est nouvelle ; pas les pulsions. Paul Baran voulait un réseau qui résiste à la bombe atomique. Il a réussi. Ce à quoi Internet ne résiste pas, c’est à nous-mêmes. Charley Kline a tapé « LO » un soir d’octobre 1969. Ce qui est arrivé ensuite était la réponse à une question que personne n’avait encore posée : et si toute l’humanité pouvait se parler en même temps ?
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