10 JUILLET 2026

FRIEDMANN AVAIT TELLEMENT RAISON

Milton Friedman demeure l’une des voix les plus influentes du XXᵉ siècle, un économiste dont la rigueur analytique a profondément reconfiguré la manière dont les sociétés pensent la monnaie…
Milton Friedman demeure l’une des voix les plus influentes du XXᵉ siècle, un économiste dont la rigueur analytique a profondément reconfiguré la manière dont les sociétés pensent la monnaie, les marchés et le rôle de l’État. Derrière son sourire affable et ses formules tranchantes se cachait une conviction : l’économie n’est pas une science abstraite, mais un instrument pour comprendre ce qui permet aux individus de vivre véritablement libres.

Né le 31 juillet 1912 à Brooklyn dans une famille d’immigrés juifs originaires de Ruthénie subcarpathique, il obtient sa maîtrise à Chicago en 1933 et son doctorat à Columbia en 1946. En 1951, il reçoit la médaille John Bates Clark. Il couronne ce parcours en 1976 avec le prix Nobel d’économie, pour ses travaux sur l’analyse de la consommation, l’histoire monétaire et la complexité des politiques de stabilisation. Sa série télévisée « Free to Choose », diffusée sur PBS en 1980, atteint plusieurs millions de téléspectateurs et fait de lui un nom familier bien au-delà du cercle des économistes. Gary Becker (Nobel 1992), Robert Fogel (Nobel 1993) et Robert Lucas Jr. (Nobel 1995) ont été ses étudiants ou collègues. Son adversaire intellectuel John Kenneth Galbraith l’a reconnu avec lucidité : « L’ère de Keynes a cédé la place à l’ère de Milton Friedman. »
LA RÉVOLUTION MONÉTARISTE — RÉHABILITER LA MONNAIE. Sa première contribution majeure tient en une formule qui fera le tour du monde : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. »…
LA RÉVOLUTION MONÉTARISTE — RÉHABILITER LA MONNAIE

Sa première contribution majeure tient en une formule qui fera le tour du monde : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. » Dans une époque dominée par le keynesianisme triomphant, Friedman replace la monnaie au cœur absolu du mécanisme économique. Dès 1956, dans « Studies in the Quantity Theory of Money », il affirme que l’augmentation de la masse monétaire accroît les prix à long terme mais n’a guère d’effet sur la production réelle.

Son œuvre monumentale coécrite avec Anna Schwartz, « A Monetary History of the United States, 1867–1960 » (1963), constitue un tournant intellectuel majeur. Les deux économistes démontrent que la Réserve fédérale a commis quatre erreurs politiques majeures ayant conduit à une contraction brutale de la masse monétaire pendant la Grande Dépression. Ben Bernanke, futur président de la Fed et prix Nobel, reconnaîtra en 2002 : « Vous aviez raison, nous l’avons fait. Nous sommes vraiment désolés. Mais grâce à vous, nous ne le referons plus. »

Friedman s’attaque également à la courbe de Phillips, cet arbitrage que les économistes croyaient depuis 1958 avoir découvert entre inflation et chômage. Dans son discours présidentiel de 1967 devant l’American Economic Association, il démontre que cette relation n’existe qu’à court terme : à long terme, les agents anticipent l’inflation, les salaires s’ajustent, et la courbe devient verticale. Les crises stagflationnistes des années 1970 valident spectaculairement ce diagnostic. Les banques centrales indépendantes obsedées par la stabilité des prix doivent énormément à cette révolution.
CAPITALISME ET LIBERTÉ — L’ÉCONOMIE COMME FONDEMENT POLITIQUE. Sa deuxième contribution fondatrice se déploie dans « Capitalism and Freedom » (1962)…
CAPITALISME ET LIBERTÉ — L’ÉCONOMIE COMME FONDEMENT POLITIQUE

Sa deuxième contribution fondatrice se déploie dans « Capitalism and Freedom » (1962), manifeste qui élève le débat économique au rang de méditation politique. Friedman y défend un principe radical : une société où l’État occupe une place trop importante dans l’économie finit par brider la liberté politique. Le marché n’est pas un absolu moral : c’est un système décentralisé de décisions qui protège l’individu des pouvoirs concentrés. En dispersant le pouvoir économique, on dilue le pouvoir politique et on préserve les espaces d’autonomie individuelle.

Il défend des positions alors radicales : monnaies flottantes, abolition des licences professionnelles restrictives, armée de métier, même légalisation des drogues. Cette dernière position illustre sa cohérence intellectuelle : si l’on croit à la liberté individuelle, on doit l’appliquer même là où les choix semblent déraisonnables. Sa théorie du revenu permanent (1957) complète ce tableau : les ménages « lissent » leur consommation en fonction de leur revenu anticipé sur le long terme, non de leurs fluctuations conjoncturelles. Implication politique considérable : les relances budgétaires keynesiennes de court terme, perçues comme temporaires, risquent d’être inefficaces. Sa proposition d’impôt négatif sur le revenu a préfiguré les dispositifs contemporains de revenu minimum garanti. Ses vouchers scolaires ont inspiré des expériences dans plusieurs pays. Ces deux idées incarnent son principe constant : on améliore la société non pas en contraignant les comportements, mais en alignant les intérêts privés sur ceux du collectif.
LES CHICAGO BOYS ET LE LABORATOIRE CHILIEN. Sa proximité intellectuelle avec les « Chicago Boys » — ces économistes chiliens formés à Chicago…
LES CHICAGO BOYS ET LE LABORATOIRE CHILIEN

Sa proximité intellectuelle avec les « Chicago Boys » — ces économistes chiliens formés à Chicago qui reformèrent l’économie du Chili sous Pinochet après le coup d’État de 1973 contre Salvador Allende — lui valut de virulentes critiques. En 1975, Friedman se rendit au Chili pour cinq jours et recommanda un « traitement de choc » économique. Cette visite lui valut d’être hué lors de la cérémonie du Nobel en 1976. Friedman se défendit toujours, affirmant n’avoir jamais été conseiller officiel de la dictature.

Le bilan chilien demeure hautement controversé : le PIB a bondï de 14 milliards de dollars en 1977 à 247 milliards en 2017, mais le pays reste l’un des plus inégalitaires au monde, avec 28,1 % du revenu total concentré entre les mains de 1 % de la population. Les crises de 1982 et les sauvetages bancaires aux frais des contribuables ont montré les limites du modèle pur prôné initialement. Ce paradoxe chilien résume la tension centrale de l’héritage friedmanien : efficacité macroéconomique réelle, inégalités structurelles persistantes.
HÉRITIERS — DE THATCHER À MILÉÏ. Thatcher et Reagan ont cité Friedman explicitement. L’économiste a servi dans le Conseil consultatif économique du président Reagan…
HÉRITIERS — DE THATCHER À MILÉÏ

Thatcher et Reagan ont cité Friedman explicitement. L’économiste a servi dans le Conseil consultatif économique du président Reagan à partir de 1981. Les libéralisations, privatisations et dérégulations qui ont remodelé les économies occidentales dans les années 1980 portent son empreinte. Les crises financières de 2008, la stagnation des salaires et la concentration croissante de la richesse sont souvent imputées, à tort ou à raison, à l’application de ses préceptes.

Mais c’est en Argentine que l’héritage friedmanien trouve son application la plus radicale et la plus contemporaine. En décembre 2018, Javier Miléï avait payé 50 000 dollars pour cloner son dogue anglais Conan : les cinq chiots nés furent baptisés Conan, Milton, Murray, Robert et Lucas — en hommage à Friedman, Rothbard et Lucas Jr. Élu président en novembre 2023 avec 56 % des voix face à une inflation annuelle de 211 %, Miléï applique strictement les préceptes friedmaniens : gel de la masse monétaire, dévaluation du peso de 54 %, réduction des dépenses publiques de 4,5 % du PIB, passage de 18 à 9 ministères. L’inflation mensuelle chute de 26 % en décembre 2023 à environ 2 % début 2026. L’Argentine enregistre son premier surplus budgétaire en seize ans (+1,8 % du PIB en 2024). Aprés une récession de transition en 2024 (-3,5 %), la croissance rebondit à 7,6 % au deuxième trimestre 2025. En décembre 2024, Miléï reçoit à Rome le Prix international Milton Friedman et conclut sa lectio magistralis par : « Viva la libertad, carajo ! »

« L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. » — Milton Friedman, « A Program for Monetary Stability », Fordham University Press, 1960. En six mots, Friedman résumait...
« L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. » — Milton Friedman, « A Program for Monetary Stability », Fordham University Press, 1960. En six mots, Friedman résumait la thèse qui allait renverser des décennies de domination keynesienne, réorienter la politique des banques centrales du monde entier — et servir, soixante ans plus tard, de boussole à un président argentin face à une inflation de 211 %.

POUR ALLER PLUS LOIN. Milton Friedman est mort le 16 novembre 2006 à San Francisco, à 94 ans. Il laisse derrière lui une œuvre qui a refaçonné la discipline économique…
POUR ALLER PLUS LOIN

Milton Friedman est mort le 16 novembre 2006 à San Francisco, à 94 ans. Il laisse derrière lui une œuvre qui a refaçonné la discipline économique et influencé les politiques publiques du monde entier. Mais son héritage n’est pas un bloc monolithique : c’est un territoire de tensions fécondes que ses partisans et ses adversaires occupent avec une égale ardeur.

Ce que Friedman n’a jamais nié, et que ses critiques oublient parfois, c’est qu’une société libre ne peut se passer d’un État — à condition que celui-ci reste limité à ses fonctions essentielles : justice, police, défense, protection des droits de propriété, fourniture de certains biens publics. Ce n’est pas l’anarchie économique qu’il prônait, mais un État connaissant ses limites et les respectant. Il distinguait soigneusement entre être « pour » le marché et être « contre » l’intervention gouvernementale excessive.

L’expérience argentine de Miléï offre aujourd’hui le premier laboratoire contemporain d’une application systématique des préceptes friedmaniens. Les résultats sont réels sur l’inflation et le déficit. Ils sont douloureux sur la pauvreté à court terme. Ils restent incertains sur les inégalités structurelles. Une classe moyenne appauvrie ne se reconstitue pas en un mandat. L’Argentine sera le vrai test de la thèse centrale : la liberté économique engendre-t-elle, à terme, la prospérité partagée ? Ou produit-elle une croissance dont les fruits restent confisqués ? Quiconque veut comprendre les débats économiques contemporains — l’indépendance des banques centrales, les limites de la relance budgétaire, la tension entre efficacité et égalité — doit passer par Friedman. Pas pour l’approuver ou le rejeter, mais parce qu’il a posé les questions avec une clarté que ses successeurs, adversaires compris, n’ont jamais réussi à effacer. C’est la marque des grands penseurs : ils rendent impossible de penser sans eux.

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