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6 MARS 2026

JEANNE BARRET : ELLE FUT LA PREMIÈRE À FAIRE LE TOUR DU MONDE, SOUS UN NOM D'HOMME

En 1766, la France envoie Louis Antoine de Bougainville faire le premier tour du monde français. L’expédition est scientifique, militaire, politique. À bord, le naturaliste Philibert Commerson emporte son « valet » — un certain Jean Baret, maigre, discret, remarquablement habile avec les plantes….
En 1766, la France envoie Louis Antoine de Bougainville faire le premier tour du monde français. L’expédition est scientifique, militaire, politique. À bord, le naturaliste Philibert Commerson emporte son « valet » — un certain Jean Baret, maigre, discret, remarquablement habile avec les plantes. Trois ans plus tard, quand l’expédition rentre en France, ce valet est entré dans l’histoire comme la première femme à avoir fait le tour du monde. Elle s’appelait Jeanne Barret. Elle s’était déguisée en homme parce que les femmes n’avaient pas le droit d’embarquer sur les navires de la Marine royale.

Jeanne Barret n’est pas seulement une histoire de déguisement romanesque. Elle est botaniste autodidacte, collectrice d’espèces, mémoire vivante d’une expédition qui a rapporté des milliers de spécimens en Europe. Elle a porté, classé, identifié. Elle a survécu aux tempêtes, aux maladies, aux agressions. Et son nom a disparu des récits pendant près de deux siècles.

Ce document raconte d’abord les faits : qui était Jeanne Barret, ce qu’elle a accompli, ce qu’elle a subi. Il examine ensuite pourquoi son nom a été effacé et ce que cet effacement révèle sur la construction du récit scientifique. Il donne enfin à voir ce que son histoire dit de la condition des femmes dans la science — non comme exception, mais comme règle systémique.

Jeanne Barret a fait le tour du monde. L’Histoire a mis deux siècles à le reconnaître.
LES FAITS

Jeanne Barret naît le 27 juillet 1740 à La Comelle, un village de Bourgogne. Son enfance est pauvre. Orpheline jeune, elle travaille comme servante, puis comme gouvernante….
LES FAITS

Jeanne Barret naît le 27 juillet 1740 à La Comelle, un village de Bourgogne. Son enfance est pauvre. Orpheline jeune, elle travaille comme servante, puis comme gouvernante. Elle n’a reçu aucune formation scientifique formelle. C’est dans le contact quotidien avec la nature rurale, dans les plantes médicinales et les simples, qu’elle développe une connaissance empirique de la botanique. Elle rencontre Philibert Commerson — naturaliste bourguignon reconnu, correspondant de Buffon, promis à une carrière académique — vers 1760. Elle devient d’abord sa gouvernante, puis son assistante de recherche, puis sa compagne.

En 1766, Commerson est recruté pour accompagner l’expédition Bougainville — deux frégates, la Boudeuse et l’Étoile, chargées de réaliser le premier tour du monde français et d’y collecter des données naturelles, géographiques et diplomatiques. Les femmes sont formellement interdites à bord par ordonnance royale. Commerson ne peut pas partir sans Jeanne Barret, dont les compétences botaniques sont indéniables. Ils conçoivent ensemble le déguisement : elle se coupe les cheveux, bande sa poitrine, revêt des habits d’homme, et s’engage sous le nom de Jean Baret comme « valet et aide-naturaliste ».

L’expédition quitte Brest le 5 décembre 1766. Elle traversera l’Atlantique, contournera le cap Horn dans des conditions extrêmes, remontera vers le Pacifique, touchera Tahiti, les Îles Salomon, les côtes de Nouvelle-Guinée, Timor, l’Île Maurice, Madagascar. Pendant ces traversées, Jeanne Barret collecte des échantillons botaniques, organise les herbiers, soigne Commerson souvent éprouvé par la maladie, et assure le travail matériel de la recherche naturaliste à bord. Les archives témoignent de sa capacité physique hors du commun : elle porte des charges que les marins refusent parfois de transporter.

À Tahiti, en avril 1768, elle est démasquée — selon les récits de l’époque, les habitants reconnaissent immédiatement une femme. La réaction de l’équipage est violente. Bougainville évoque dans son journal une « scène » sans en préciser la nature. D’autres sources, dont les écrits du naturaliste Pierre Poivre, évoquent des agressions. Elle est mise à l’écart du reste de l’équipage pour le reste du voyage.

Commerson et Barret descendent à l’Île Maurice — alors Île de France — en 1768, et y restent. Commerson meurt à Port-Louis en 1773. Jeanne Barret se retrouve seule, sans ressources, à l’autre bout du monde. Elle épouse un soldat français, Jean Dubernat, et rentre en France avec lui vers 1775. Elle rentre par voie maritime, complétant ainsi, plusieurs années après le retour officiel de l’expédition, le premier tour du monde accompli par une femme. Elle meurt en 1807 à Saint-Aulaye, en Dordogne.
LE DÉBAT

MAINSTREAM. Le récit dominant sur Jeanne Barret est celui de l’aventurière romanesque : une femme déguisée qui brave les interdits par amour et par passion scientifique. Ce cadrage met en avant l’audace individuelle, le déguisement comme exploit narratif, la relation avec Commerson comme moteur de l’aventure….
LE DÉBAT

MAINSTREAM. Le récit dominant sur Jeanne Barret est celui de l’aventurière romanesque : une femme déguisée qui brave les interdits par amour et par passion scientifique. Ce cadrage met en avant l’audace individuelle, le déguisement comme exploit narratif, la relation avec Commerson comme moteur de l’aventure. Il a le mérite d’exister — son histoire a été largement ignorée pendant deux siècles. La biographie de Glynis Ridley publiée en 2010, traduite dans plusieurs langues, a contribué à faire connaître son nom au grand public. En 2012, une espèce de plante découverte aux Philippines lui a été dédiée : Solanum baretiae.

OFFBEAT. Une lecture plus critique pointe la subordination structurelle dans laquelle Jeanne Barret a mené toute sa carrière. Elle n’embarque pas comme naturaliste : elle embarque comme « valet ». Son travail est absorbé dans le corpus de Commerson, publié sous son nom, intégré dans les collections du Jardin du Roi sans attribution. Ce n’est pas seulement le fait du déguisement : même Commerson, qui lui reconnaissait privément un talent exceptionnel, n’a jamais cherché à lui attribuer publiquement sa contribution. La question n’est pas « comment Jeanne Barret a-t-elle réussi à embarquer ? » : c’est « pourquoi une botaniste compétente ne pouvait embarquer qu’en se faisant passer pour un homme ? »

WISDOM. La troisième lecture est systémique. Jeanne Barret n’est pas une exception : elle est l’expression d’une règle. Les systèmes d’exclusion — scientifique, maritime, académique — ne laissent pas les compétences traverser leurs frontières. Ils les absorbent sous des noms acceptables. Ce que Barret a fait, des centaines d’autres femmes l’ont fait sous d’autres formes : travailler dans l’ombre d’un mari ou d’un directeur, fournir des données sans signer des publications, porter des projets sans en recevoir le crédit. Le déguisement de Barret est la forme la plus littérale d’un phénomène qui prend mille autres visages.
CE QUE L’EXPÉDITION BOUGAINVILLE A COLLECTÉ — ET QUI

L’expédition Bougainville rentre en France en 1769 avec l’une des collections botaniques les plus importantes jamais rapportées en Europe jusqu’alors. Commerson est crédité de plus de 3 000 spécimens d’espèces nouvelles ou peu connues….
CE QUE L’EXPÉDITION BOUGAINVILLE A COLLECTÉ — ET QUI

L’expédition Bougainville rentre en France en 1769 avec l’une des collections botaniques les plus importantes jamais rapportées en Europe jusqu’alors. Commerson est crédité de plus de 3 000 spécimens d’espèces nouvelles ou peu connues. La collection est intégrée au Jardin du Roi — futur Muséum national d’Histoire naturelle — et constitue un fonds de référence pour la botanique française pendant des décennies.

Parmi ces spécimens, le bougainvillier — la liane aux bractées pourpres et roses que l’on trouve aujourd’hui sur tous les balcons méditerranéens du monde — est la découverte la plus célèbre. Elle a été identifiée au Brésil, en 1767. Les archives du Muséum national d’Histoire naturelle indiquent que c’est Jeanne Barret qui a la première ramassé le spécimen, reconnu sa nouveauté et conduit Commerson vers la plante. La plante porte le nom de Bougainville. Commerson avait proposé de la nommer en l’honneur du commandant de l’expédition — choix politiquement judicieux.

Le travail de terrain que Barret effectuait était physiquement exigeant et techniquement précis. Collecter des spécimens en expédition au XVIIIe siècle impliquait de presser, sécher et conditionner des plantes fragiles dans des conditions d’humidité, de chaleur et de mouvement constant. Il fallait identifier les espèces prometteuses parmi des milliers de plantes inconnues, noter les caractéristiques des habitats, préserver les échantillons sur plusieurs mois de navigation. C’est un savoir-faire qui s’acquiert par l’expérience et l’observation — pas par les manuels.

Commerson, dans sa correspondance privée, reconnaissait explicitement la dépendance de son travail à l’aide de Barret. Il écrit à sa famille en 1769 qu’elle est « d’une utilité sans laquelle la moitié de mes collections seraient perdues ». Cette phrase reste privée. Les publications portent son seul nom.
LES FEMMES DANS L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE

L’exclusion des femmes des expéditions scientifiques n’est pas une particularité française. En Grande-Bretagne, la Royal Society — fondée en 1660 — n’admet pas de femmes membres avant 1945….
LES FEMMES DANS L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE

L’exclusion des femmes des expéditions scientifiques n’est pas une particularité française. En Grande-Bretagne, la Royal Society — fondée en 1660 — n’admet pas de femmes membres avant 1945. Les grandes expéditions de la Royal Navy suivent les mêmes règles d’exclusion. Joseph Banks, naturaliste de l’expédition Cook de 1768, tente d’embarquer deux femmes déguisées en hommes — dont sa maîtresse. La tentative est découverte avant le départ. Les femmes ne montent pas à bord.

Maria Sibylla Merian avait montré, dès 1699, qu’une femme pouvait mener une expédition naturaliste. Elle finance elle-même et organise seule un voyage au Surinam pour étudier les insectes tropicaux. Son Metamorphosis Insectorum Surinamensium, publié en 1705, est l’un des travaux de zoologie les plus précis de l’époque. Elle le fait sans institution, sans bourse, sans reconnaissance académique. Elle meurt en 1717 dans la pauvreté. Son œuvre est réintégrée dans l’histoire de la biologie deux siècles plus tard.

Ynes Mexia, botaniste mexicano-américaine, commence ses explorations à 55 ans, en 1925. Sans formation universitaire, elle rapporte en quinze ans plus de 145 000 spécimens de plantes depuis l’Amérique du Sud et du Mexique — dont 500 espèces nouvelles. Cinquante espèces portent son nom. Elle mourra en 1938 sans avoir jamais obtenu de poste académique.

Dian Fossey et Jane Goodall, toutes deux lancées par Louis Leakey dans les années 1960, ont mené des recherches de terrain révolutionnaires sur les primates. Leakey choisissait des femmes précisément parce qu’elles n’avaient pas de formation académique établie et seraient, selon lui, moins enfermées dans les paradigmes dominants. La logique est double et révélatrice : on utilise l’absence de biais disciplinaire comme qualité — tout en maintenant l’exclusion des institutions qui auraient fourni ces biais.

La constante dans tous ces cas : la contribution des femmes à la science naturaliste et de terrain a été massive, souvent décisive, et systématiquement sous-attribuée. L’histoire des sciences a été écrite à partir des archives institutionnelles — sociétés savantes, universités, revues académiques. Les femmes étant exclues de ces institutions, elles sont absentes de ces archives. Et parce qu’elles sont absentes des archives, elles sont absentes de l’histoire.

« Elle portait ce que nous refusions de porter, marchait où nous hésitions, et connaissait les plantes mieux que nous tous. Nous ne lui avons jamais demandé son nom »...
« Elle portait ce que nous refusions de porter, marchait où nous hésitions, et connaissait les plantes mieux que nous tous. Nous ne lui avons jamais demandé son nom »

POUR ALLER PLUS LOIN.. L’histoire de Jeanne Barret pose une question qui dépasse largement son cas individuel : que se passe-t-il quand une société interdit à une partie de ses membres d’accéder à certains espaces — physiques, institutionnels, symboliques — et que cette partie trouve des moyens détournés d’y accéder quand même ? La réponse, dans son cas comme dans celui de beaucoup d’autres, est déprimante : elle y accède, elle contribue, et sa contribution est absorbée par le système qui l’excluait….
POUR ALLER PLUS LOIN.. L’histoire de Jeanne Barret pose une question qui dépasse largement son cas individuel : que se passe-t-il quand une société interdit à une partie de ses membres d’accéder à certains espaces — physiques, institutionnels, symboliques — et que cette partie trouve des moyens détournés d’y accéder quand même ? La réponse, dans son cas comme dans celui de beaucoup d’autres, est déprimante : elle y accède, elle contribue, et sa contribution est absorbée par le système qui l’excluait.

Le déguisement de Barret n’est pas une ruse géniale contre un ordre absurde. C’est une capitulation devant cet ordre. Pour exister scientifiquement, elle doit cesser d’être une femme — au sens institutionnel du terme. Elle doit adopter le nom, le corps apparent, le statut social d’un homme. C’est le système qui exige cette transformation, pas elle. Et une fois cette transformation accomplie, le système absorbe le travail produit sans reconnaître l’auteur réel — parce que l’auteur réel, déguisé en valet, n’a pas de statut pour revendiquer quoi que ce soit.

Il y a un détail dans la biographie de Barret qui mérite d’être relevé. Bougainville, dans ses Mémoires publiés en 1771, mentionne Jeanne Barret. Il la décrit avec une forme d’admiration condescendante — « cette fille intrépide », « courageuse et active ». Il reconnaît implicitement qu’elle a réalisé le premier tour du monde féminin. Il ne mentionne pas la nature exacte de ce qui s’est passé à Tahiti. Il ne mentionne pas davantage sa contribution scientifique. Le récit autorisé de l’expédition est celui de Bougainville : une aventure d’hommes dans laquelle une femme déguisée constitue un épisode pittoresque.

La réhabilitation de Barret est venue tardivement et par fragments. Les historiens des sciences ont commencé à reconstituer sa contribution à partir des années 1990. La biographie de Ridley en 2010 a donné une visibilité grand public à son histoire. L’attribution de Solanum baretiae en 2012 est un geste symbolique significatif — une espèce porte désormais son nom dans la nomenclature scientifique internationale. La Marine nationale française a baptisé un navire océanographique « Jeanne Barret » en 2021. Ces reconnaissances, deux cent cinquante ans après les faits, soulèvent la même question que pour Mary Anning ou Sophie Blanchard : que valent les hommages posthumes face à l’absence de reconnaissance du vivant ?

Il y a enfin une dimension éthique dans le destin de Barret qui reste peu examinée. Lorsqu’elle est démasquée à Tahiti, elle subit des violences. La nature exacte de ces violences est délibérément obscurcie dans les sources officielles. Ce silence est lui-même un document : il dit que la violation subie par une femme qui a osé s’introduire dans un espace masculin n’est pas considérée comme un fait digne d’être enregistré. Elle est une conséquence logique de la transgression. Cette logique — la femme qui transgresse l’espace masculin assume les risques de cette transgression — n’est pas une logique du XVIIIe siècle. Elle continue d’exister sous des formes contemporaines que l’on reconnaît aisément.

Jeanne Barret a fait le tour du monde. Elle l’a fait comme botaniste, comme travailleuse de terrain, comme survivante. Elle l’a fait sous un nom d’emprunt parce que le sien ne lui donnait accès à rien. L’histoire de la science lui a rendu son nom, très tardivement. Elle ne lui a pas encore rendu, tout à fait, la mesure exacte de ce qu’elle a apporté.

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