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24 MARS 2026

SUBSTACK C’EST GÉNIAL

Il y a des outils qui promettent de tout faire. Et puis il y a Substack. Une page blanche, un champ « Titre », un champ « Texte », un bouton « Publier »….
Il y a des outils qui promettent de tout faire. Et puis il y a Substack. Une page blanche, un champ « Titre », un champ « Texte », un bouton « Publier ». Pas de tunnel marketing à configurer, pas de CMS labyrinthique, pas de plug-ins à assembler comme autant de pièces d’un mécanisme dont on aurait perdu la notice. On écrit, on clique, c’est envoyé. Instantanément, le texte devient à la fois un article en ligne et un email dans la boîte de réception des abonnés. Site web, newsletter, base d’abonnés, système de paiement, espace de commentaires : tout est déjà là, intégré, cohérent, presque invisible. L’infrastructure existe, mais elle ne s’impose jamais. Elle disparaît derrière le contenu.

Mais derrière cette promesse d’émancipation se cache une réalité plus ambivalente. En juillet 2025, Substack boucle une levée de 100 millions de dollars, valorisée à 1,1 milliard. La plateforme qui se décrivait comme une alternative aux modèles publicitaires commence à tester… la publicité native. L’outil censé libérer les créateurs de la dépendance algorithmique développe ses propres algorithmes de recommandation. Et en 2025, environ 3 000 créateurs l’ont quitté pour ses concurrents, Beehiiv et Ghost en tête, principalement pour une raison : la commission de 10 %.

Au-delà de Substack, c’est la question fondamentale de la souveraineté du créateur numérique qui se pose — dans un web de 2026 où jamais la production de contenu n’a été aussi accessible, et jamais la distribution n’a été aussi verrouillée. La vraie question n’est pas : Substack est-il un bon outil ? La vraie question est : à qui appartient l’audience que vous y construisez ? Et que se passe-t-il le jour où vous voulez partir ?
L’OUTIL : CE QUE SUBSTACK RÉUSSIT VRAIMENT

Esthétiquement, Substack fait un choix radical : la sobriété. Pas de mise en page extravagante, pas de thèmes tape-à-l’œil. Du blanc, du noir, une typographie propre….
L’OUTIL : CE QUE SUBSTACK RÉUSSIT VRAIMENT

Esthétiquement, Substack fait un choix radical : la sobriété. Pas de mise en page extravagante, pas de thèmes tape-à-l’œil. Du blanc, du noir, une typographie propre. C’est un positionnement philosophique assumé. Le texte redevient central. L’outil impose presque une discipline intellectuelle : si ça tient sur cette page austère, c’est que ça vaut quelque chose. Si ça ne tient pas, aucun slider animé ne viendra sauver la mise.

L’ergonomie participe de cette impression de fluidité totale. S’abonner prend quelques secondes. Commenter est simple. L’application mobile, lancée en 2022, transforme la newsletter en flux de lecture continu. Notes — le fil court lancé en 2023, concurrent déclaré de X/Twitter — crée une dimension sociale discrète mais structurellement puissante : recommandations croisées, suggestions d’auteurs, circulation organique d’audience entre créateurs. On n’est pas isolé sur son propre site comme un ermite numérique ; on évolue dans un écosystème où les lecteurs naviguent d’une voix à l’autre, guidés par des affinités intellectuelles plutôt que par la mécanique des likes. En 2025, ces recommandations internes représentent environ 25 % des conversions payantes — chiffre non négligeable.

Ce qui rend Substack singulier tient à son orientation culturelle profonde. Ce n’est pas un outil pensé d’abord pour les marketeurs, mais pour les auteurs. L’email crée un lien direct, presque intime — on arrive dans une boîte mail personnelle, espace encore relativement protégé des algorithmes capricieux qui gouvernent la visibilité sur les réseaux sociaux. Cette promesse attire un type de créateurs particulier : journalistes indépendants, essayistes, analystes, experts. Des personnes qui veulent monétiser une pensée plutôt qu’un produit dérivé, une audience plutôt qu’une marque.

Depuis 2024, Substack a aussi intégré la vidéo et le podcast directement dans son infrastructure. Les créateurs qui utilisent la vidéo et l’audio croissent 2,5 fois plus vite en revenus que les créateurs uniquement textuels. La plateforme a même lancé des applications pour Apple TV et Google TV. Substack n’est plus une simple plateforme de newsletter : c’est une tentative de créer un écosystème multimédia complet, concurrent de Patreon, de YouTube, et même — via Notes — de X.
LES CHIFFRES : LA RÉALITÉ D’UNE PLATEFORME À DEUX VITESSES

En mars 2025, Substack annonce le franchissement de 5 millions d’abonnements payants — soit 150 % de croissance depuis les 2 millions de 2023. Le chiffre d’affaires annualisé de la plateforme elle-même est estimé à 45 millions de dollars en juillet 2025, les créateurs générant collectivement environ 450 millions de dollars de revenus bruts. Plus de 17 000 auteurs sont rémunérés sur la plateforme….
LES CHIFFRES : LA RÉALITÉ D’UNE PLATEFORME À DEUX VITESSES

En mars 2025, Substack annonce le franchissement de 5 millions d’abonnements payants — soit 150 % de croissance depuis les 2 millions de 2023. Le chiffre d’affaires annualisé de la plateforme elle-même est estimé à 45 millions de dollars en juillet 2025, les créateurs générant collectivement environ 450 millions de dollars de revenus bruts. Plus de 17 000 auteurs sont rémunérés sur la plateforme. Plus de 50 newsletters dépassent 1 million de dollars de revenus annuels. « Letters from an American » de Heather Cox Richardson atteint 5 millions de dollars par an.

Mais ces chiffres masquent une réalité à deux vitesses radicalement différentes. Le taux de conversion moyen d’un abonné gratuit en abonné payant est de 3 % — et tombe à 1-2 % pour les grandes newsletters généralistes. Le taux de churn annuel des abonnements payants avoisine les 50 % : pour maintenir un revenu de 50 000 dollars par an avec un abonnement à 8 euros par mois, un créateur doit recruter 31 nouveaux abonnés payants chaque mois, uniquement pour compenser les départs. La pression de production est permanente. Le burnout est documenté comme un risque structurel de la plateforme.

La concentration des revenus est également frappante. Les 10 premiers créateurs cumulent à eux seuls environ 40 millions de dollars annuels — soit près de 9 % du total. Plus de 63 000 newsletters actives se partagent les 91 % restants. La « méritocratie du contenu » que Substack prétend incarner repose en réalité sur un capital social initial très inégalement distribué. La plateforme a massivement courtisé des journalistes stars — Glenn Greenwald, Matt Taibbi, Bari Weiss, Heather Cox Richardson — en leur offrant des avances substantielles parfois de plusieurs millions de dollars. Le créateur qui commence de zéro ne bénéficie pas du même écosystème que celui qui arrive avec 500 000 abonnés LinkedIn.
QUAND LA GRATUITÉ DEVIENT COÛTEUSE

Publier ne coûte rien. La plateforme ne se rémunère que lorsqu’on active les abonnements payants, en prélevant une commission de 10 %. Ajoutez les frais Stripe (2,9 % + 30 centimes par transaction, plus 0,5 % pour les paiements récurrents), et le coût réel oscille entre 13 et 16 % de chaque paiement….
QUAND LA GRATUITÉ DEVIENT COÛTEUSE

Publier ne coûte rien. La plateforme ne se rémunère que lorsqu’on active les abonnements payants, en prélevant une commission de 10 %. Ajoutez les frais Stripe (2,9 % + 30 centimes par transaction, plus 0,5 % pour les paiements récurrents), et le coût réel oscille entre 13 et 16 % de chaque paiement. Ce modèle est psychologiquement intelligent : la plateforme gagne quand le créateur gagne. Mais la « gratuité » de Substack est une fiction commode à mesure que l’audience croît.

À 1 000 abonnés payants à 10 euros par mois, Substack prélève 1 000 euros mensuels. À 5 000 abonnés, 5 000 euros. À 10 000 abonnés, 10 000 euros — le budget mensuel d’une PME. C’est exactement ce seuil qui a provoqué l’exode documenté de 2025 : environ 3 000 créateurs ont quitté Substack, dont 1 000 au premier trimestre 2025 pour Beehiiv seul. GRIT Capital a migré 360 000 abonnés en une seule opération. La raison ? Beehiiv et Ghost pratiquent tous deux 0 % de commission sur les abonnements payants.

Les possibilités de personnalisation restent étroitement limitées : on ne peut pas modifier profondément l’apparence, segmenter finement ses abonnés, ni mettre en place des séquences email automatisées. Les analytics confinent au dépouillement : taux d’ouverture, clics, nombre d’abonnés. Rien qui permette de comprendre réellement les parcours de lecture, les points d’abandon, les comportements d’engagement fin. Pour un créateur qui souhaite optimiser sérieusement sa croissance, c’est une boîte noire fonctionnelle mais aveugle. Beehiiv, par contraste, propose des analytics avancées, des tests A/B, et des outils de segmentation précis — c’est sa principale force différenciante.

Migrer est techniquement possible — Substack permet l’export de la liste d’abonnés — mais psychologiquement coûteux. La perte de visibilité dans l’écosystème de recommandations internes constitue un frein réel au départ. Les créateurs construisent collectivement une dépendance dont ils ne sont pas les premiers bénéficiaires à long terme.
COMPARATIF : SUBSTACK, BEEHIIV, GHOST, MEDIUM, PATREON

Le marché des outils de création indépendante s’est considérablement structuré. Cinq plateformes dominent aujourd’hui l’espace, avec des philosophies radicalement différentes….
COMPARATIF : SUBSTACK, BEEHIIV, GHOST, MEDIUM, PATREON

Le marché des outils de création indépendante s’est considérablement structuré. Cinq plateformes dominent aujourd’hui l’espace, avec des philosophies radicalement différentes.

Substack (fondé en 2017, valorisé 1,1 milliard en 2025) : commission de 10 % sur les abonnements payants, outil le plus simple d’accès, écosystème de recommandations internes, fort réseau de créateurs établis. Idéal pour les auteurs déjà reconnus souhaitant monétiser une audience préexistante. Inadapté aux créateurs cherchant à optimiser leur croissance à grande échelle ou refusant de financer la plateforme à mesure de leur succès.

Beehiiv (fondé en 2021) : 0 % de commission, mais abonnement mensuel payant à partir de 49 dollars par mois pour activer les abonnements payants. Analytics avancées, outils de croissance intégrés, réseau publicitaire propre (le Beehiiv Ad Network génère entre 1 et 5 dollars par clic pour les créateurs). Très orienté croissance et marketing. Correspond mieux aux créateurs qui pensent leur newsletter comme une entreprise — avec des outils de segmentation, d’automatisation et de monétisation publicitaire que Substack n’offre pas.

Ghost (fondé en 2013, organisation non lucrative open source) : 0 % de commission, abonnement fixe à partir de 18 dollars par mois pour 500 abonnés. Entièrement personnalisable, auto-hébergeable, connecté au Fediverse depuis la version 6.0 d’août 2024. Excellent SEO natif. Idéal pour les créateurs qui veulent une propriété totale de leur infrastructure — mais requiert un minimum de compétences techniques, et n’offre pas l’écosystème de découverte de Substack. Philosophiquement : Ghost est un terrain que vous possédez ; Substack est un appartement meublé.

Medium (fondé en 2012) : modèle hybride où les revenus sont issus d’un programme de partnership basé sur le temps de lecture par les abonnés payants de Medium — pas d’abonnement direct créateur-lecteur. Le créateur ne possède ni sa liste ni ses revenus de manière directe. Utile pour la visibilité, quasi-inutile pour la monétisation autonome. Depuis 2023, Medium a perdu de nombreux créateurs au profit de Substack, précisément parce qu’il ne permet pas la relation directe.

Patreon (fondé en 2013) : spécialisé dans le soutien financier direct à des créateurs toutes disciplines confondues (artistes, musiciens, podcasteurs, youtubeurs). Commission de 8 à 12 % selon les plans. Très puissant pour les créateurs à audience préexistante et les projets multimédias. Peu adapté aux newsletters textuelles pures — l’UX n’est pas pensée pour la lecture, et la découverte organique y est quasi nulle.

Le choix entre ces plateformes se résume à une question structurelle : voulez-vous la simplicité maximale et l’écosystème de découverte (Substack), les outils de croissance et la commission zéro (Beehiiv), ou la souveraineté totale et la propriété de l’infrastructure (Ghost) ? Ces trois options ne sont pas équivalentes — elles reflètent trois visions différentes de ce qu’est un créateur numérique.

« La cage est dorée. Elle est confortable. Mais c'est encore une cage »...
« La cage est dorée. Elle est confortable. Mais c'est encore une cage »

POUR ALLER PLUS LOIN

En juillet 2025, Substack a annoncé une levée de fonds de 100 millions de dollars en Série C, menée par BOND et The Chernin Group, avec la participation d’Andreessen Horowitz. La valorisation atteint 1,1 milliard de dollars — soit une augmentation de 70 % par rapport à la valorisation de 2021. Dans la foulée de cette levée, la plateforme a lancé un pilote de publicité native, permettant aux marques de s’associer directement aux créateurs….
POUR ALLER PLUS LOIN

En juillet 2025, Substack a annoncé une levée de fonds de 100 millions de dollars en Série C, menée par BOND et The Chernin Group, avec la participation d’Andreessen Horowitz. La valorisation atteint 1,1 milliard de dollars — soit une augmentation de 70 % par rapport à la valorisation de 2021. Dans la foulée de cette levée, la plateforme a lancé un pilote de publicité native, permettant aux marques de s’associer directement aux créateurs. Le virage est historique : le co-fondateur Hamish McKenzie avait déclaré en 2019 que « les modèles publicitaires détraquent l’esprit de tout le monde ». Six ans plus tard, les investisseurs ont visiblement changé d’avis. La cage, pour rester dorée, a besoin de nouveaux barreaux.

La controverse sur la modération de contenu a révélé une autre tension structurelle. En novembre 2023, The Atlantic a identifié au moins 16 newsletters arborant des symboles nazis explicites — svastika, soleil noir — ainsi que des dizaines de publications promouvant la suprématie blanche. Une lettre ouverte signée par 247 créateurs, sous la bannière « Substackers Against Nazis », a demandé à la direction de la plateforme d’expliquer son choix de monétiser ces contenus. Réponse du co-fondateur McKenzie : « Nous n’aimons pas les nazis non plus, mais la censure aggrave le problème. » En janvier 2024, sous la pression, Substack a finalement supprimé cinq publications ayant explicitement violé ses règles d’incitation à la violence — tout en refusant de modifier sa politique générale de modération. Casey Newton, de Platformer, a quitté la plateforme. D’autres ont suivi. La question posée par cette crise n’est pas résolue : une plateforme qui recommande des contenus, propose un fil social et perçoit 10 % des revenus de ses créateurs peut-elle continuer à se présenter comme une infrastructure neutre ?

L’illusion de la neutralité des plateformes est au cœur de la question. Les réseaux sociaux ont longtemps été perçus comme des partenaires naturels des créateurs. Cette vision ignore leur nature véritable : ce sont des industries de captation de l’attention humaine. Leur produit réel n’est ni le contenu ni les créateurs, mais le temps passé par les utilisateurs et les données comportementales qu’ils génèrent. Les plateformes tolèrent l’expression tant qu’elle renforce leur écosystème. Mais dès qu’un créateur tente de construire un espace indépendant, le système devient hostile : publier un lien vers un site personnel est interprété comme une tentative d’exfiltration. L’algorithme réagit en réduisant drastiquement la visibilité du contenu. Cette hostilité silencieuse constitue l’un des mécanismes les plus structurants de l’économie numérique contemporaine.

Des alternatives technologiques présentées comme plus ouvertes ont émergé. Bluesky, dont le Protocole AT offre la portabilité des comptes, permet théoriquement d’emporter ses abonnés d’une plateforme à une autre. Cette innovation représente un progrès conceptuel en introduisant l’idée que l’identité numérique pourrait appartenir aux individus plutôt qu’aux infrastructures. Mais l’histoire économique des plateformes montre que toute infrastructure sociale de grande ampleur finit par subir la pression des investisseurs. Bluesky lui-même a levé 15 millions de dollars en 2024. Le cycle recommencera.

La stratégie de l’exfiltration reste la réponse la plus solide. Elle repose sur trois piliers complémentaires. L’ancrage : le site web personnel constitue une archive stable et indépendante — le terrain que personne ne peut confisquer ni taxer. Le lien : la newsletter garantit une communication souveraine, insensible aux fluctuations algorithmiques. Le flux : les grandes plateformes sont utilisées non comme des espaces d’habitation permanente, mais comme des pompes à trafic destinées à rediriger l’attention vers des infrastructures maîtrisées par le créateur. Cette approche ne combat pas les algorithmes — elle les détourne. Le créateur ne cherche plus à plaire à l’algorithme pour exister, mais à l’utiliser comme un instrument de visibilité transitoire.

Ce que Substack réussit réellement, c’est de simplifier radicalement la chaîne de valeur de la création éditoriale pour un segment précis : celui des auteurs établis cherchant à monétiser une audience préexistante, ou des voix singulières capables de croître organiquement par la seule qualité de leur pensée. Pour ce profil, l’outil est presque parfait. Pour les débutants sans base d’abonnés préexistante — Substack consolide une audience plus qu’il ne la crée. La newsletter consolide ; elle crée rarement. C’est sa limite fondamentale.

Substack est un bon outil. Fluide, convivial, puissant. La vraie question est celle que pose toute plateforme commerciale construite sur la créativité d’autrui : à quel moment l’outil devient-il une “cage” ? La souveraineté du créateur numérique commence précisément au moment où il cesse de chercher à appartenir aux plateformes et entreprend de bâtir, lentement, le territoire éditorial qui lui appartient réellement.

Substack est une étape sur ce chemin, mais certainement pas la destination ultime.

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