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10 MAI 2026
L'UBÉRISATION DE LA RÉPUBLIQUE
Le terme n’est pas neutre. C’est le Conseil d’État lui-même qui, dans son étude annuelle de 2017 « Puissance publique et plateformes numériques : accompagner l’ubérisation », a importé le mot du vocabulaire économique vers celui de l’action publique. Cinq ans plus tard, son étude annuelle 2022 sur les réseaux sociaux étendait le diagnostic : la puissance publique ne se contente plus d’être concurrencée par les plateformes, elle se trouve désormais elle-même soumise à leur logique….
Le terme n’est pas neutre. C’est le Conseil d’État lui-même qui, dans son étude annuelle de 2017 « Puissance publique et plateformes numériques : accompagner l’ubérisation », a importé le mot du vocabulaire économique vers celui de l’action publique. Cinq ans plus tard, son étude annuelle 2022 sur les réseaux sociaux étendait le diagnostic : la puissance publique ne se contente plus d’être concurrencée par les plateformes, elle se trouve désormais elle-même soumise à leur logique. Décider en temps réel, justifier sans délai, convaincre instantanément. La République, en somme, sommée de fonctionner comme une application.
Les chiffres traduisent l’ampleur du décrochage. La 17ᵉ vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, publiée en février 2026, fait état de 22 % de Français déclarant avoir confiance dans la politique — quatre points de moins qu’un an plus tôt, deux fois moins que l’Allemagne. 76 % qualifient le système démocratique de défaillant, niveau historiquement bas. Seulement 23 % estiment que la démocratie « fonctionne bien ». La confiance dans l’Assemblée nationale plafonne à 24 %, retour au niveau de la crise des Gilets jaunes en décembre 2018.
Sur le front informationnel, la rupture est tout aussi nette. Le Digital News Report 2025 du Reuters Institute mesure que 19 % des Français s’informent désormais principalement via les réseaux sociaux — un chiffre en hausse continue depuis dix ans. Six plateformes dépassent 10 % de pénétration hebdomadaire pour l’actualité : Facebook (26 %), YouTube (21 %), Instagram (16 %), WhatsApp (15 %), X (11 %) et TikTok (10 %). En France, 22 % des moins de 35 ans s’informent désormais auprès de HugoDécrypte, soit une portée comparable à celle des grands médias traditionnels sur cette tranche d’âge. Pendant ce temps, la confiance dans l’information ne dépasse pas 29 %, l’un des niveaux les plus bas du panel international étudié.
Le législateur européen a tenté d’imposer un cadre. Le Digital Services Act, entré en vigueur le 17 février 2024, oblige les plateformes à déclarer chaque décision de modération dans une base publique. Au 20 janvier 2025, 116 plateformes y avaient transmis 9,44 milliards de motifs de modération sur les six mois précédents — l’écrasante majorité provenant de Google, Facebook et TikTok. La transparence est colossale en volume. Sa lisibilité démocratique demeure une autre histoire.
La question centrale ne se résume donc pas au déclin des médias ou à la défiance envers les institutions. Elle est de savoir si la démocratie représentative survit à sa désintermédiation : à la disparition progressive des filtres — presse professionnelle, magistrature, parlement, expertise scientifique — qui structuraient hier la fabrique du jugement collectif. Lorsque chaque citoyen prétend siéger simultanément comme juge, législateur et gouvernant à travers son smartphone, l’institution ne meurt pas. Elle continue d’exister, mais privée de la verticalité qui la rendait opérante.
Les chiffres traduisent l’ampleur du décrochage. La 17ᵉ vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, publiée en février 2026, fait état de 22 % de Français déclarant avoir confiance dans la politique — quatre points de moins qu’un an plus tôt, deux fois moins que l’Allemagne. 76 % qualifient le système démocratique de défaillant, niveau historiquement bas. Seulement 23 % estiment que la démocratie « fonctionne bien ». La confiance dans l’Assemblée nationale plafonne à 24 %, retour au niveau de la crise des Gilets jaunes en décembre 2018.
Sur le front informationnel, la rupture est tout aussi nette. Le Digital News Report 2025 du Reuters Institute mesure que 19 % des Français s’informent désormais principalement via les réseaux sociaux — un chiffre en hausse continue depuis dix ans. Six plateformes dépassent 10 % de pénétration hebdomadaire pour l’actualité : Facebook (26 %), YouTube (21 %), Instagram (16 %), WhatsApp (15 %), X (11 %) et TikTok (10 %). En France, 22 % des moins de 35 ans s’informent désormais auprès de HugoDécrypte, soit une portée comparable à celle des grands médias traditionnels sur cette tranche d’âge. Pendant ce temps, la confiance dans l’information ne dépasse pas 29 %, l’un des niveaux les plus bas du panel international étudié.
Le législateur européen a tenté d’imposer un cadre. Le Digital Services Act, entré en vigueur le 17 février 2024, oblige les plateformes à déclarer chaque décision de modération dans une base publique. Au 20 janvier 2025, 116 plateformes y avaient transmis 9,44 milliards de motifs de modération sur les six mois précédents — l’écrasante majorité provenant de Google, Facebook et TikTok. La transparence est colossale en volume. Sa lisibilité démocratique demeure une autre histoire.
La question centrale ne se résume donc pas au déclin des médias ou à la défiance envers les institutions. Elle est de savoir si la démocratie représentative survit à sa désintermédiation : à la disparition progressive des filtres — presse professionnelle, magistrature, parlement, expertise scientifique — qui structuraient hier la fabrique du jugement collectif. Lorsque chaque citoyen prétend siéger simultanément comme juge, législateur et gouvernant à travers son smartphone, l’institution ne meurt pas. Elle continue d’exister, mais privée de la verticalité qui la rendait opérante.
L’OPINION DEVIENT TRIBUNAL. La justice constitue le terrain où l’ubérisation se mesure le plus clairement. L’arrêté du 28 avril 2021, pris en application du décret n° 2020-797 du 29 juin 2020, a fixé le calendrier de mise en open data des décisions de justice : Cour de cassation et Conseil d’État dès septembre 2021, cours d’appel administratives en mars 2022, cours d’appel judiciaires en avril 2022, tribunaux de commerce en décembre 2024….
L’OPINION DEVIENT TRIBUNAL. La justice constitue le terrain où l’ubérisation se mesure le plus clairement. L’arrêté du 28 avril 2021, pris en application du décret n° 2020-797 du 29 juin 2020, a fixé le calendrier de mise en open data des décisions de justice : Cour de cassation et Conseil d’État dès septembre 2021, cours d’appel administratives en mars 2022, cours d’appel judiciaires en avril 2022, tribunaux de commerce en décembre 2024. Les plateformes Judilibre et Décisions de la justice administrative diffusent désormais plusieurs millions d’arrêts. La transparence judiciaire, autrefois technique, est devenue grand public.
Mais la mise en œuvre dérape. Le calendrier initial prévoyait la diffusion des décisions de prud’hommes au 30 juin 2023 ; un premier report l’a déplacée au 30 septembre 2025 ; un troisième report, par arrêté du 29 août 2025, l’a renvoyée au 30 septembre 2026. La diffusion des décisions criminelles, prévue au 31 décembre 2025, est désormais reportée au 31 décembre 2028. Là où la communication politique invoque la transparence, l’administration peine à suivre — non par mauvaise foi, mais parce que l’anonymisation algorithmique de millions de jugements à l’échelle industrielle reste un défi technique majeur.
Cette transparence asymétrique se double d’une contrainte spécifique pour les magistrats. La Recommandation n° 1/2025 du collège de déontologie de la magistrature, publiée le 23 janvier 2025, rappelle que les magistrats doivent s’abstenir de communiquer avec les médias ou sur les réseaux sociaux concernant les affaires en cours, la communication institutionnelle relevant exclusivement du président de juridiction. Le juge doit donc se taire pendant que le réseau s’agite. Le silence professionnel face à la viralité publique : voilà la définition même de l’asymétrie informationnelle contemporaine.
Dans ces conditions, la décision judiciaire est rendue dans un environnement où l’opinion publique a déjà tranché — généralement à partir d’éléments parcellaires diffusés en quelques heures. Le magistrat juge ; l’audience commente. Or l’audience ne dispose ni du dossier complet, ni de la procédure contradictoire, ni du temps de la délibération. Elle dispose d’un fil et d’un appétit. Le résultat n’est pas la suspension de la justice : c’est sa progressive perte de monopole sur la qualification des faits. La République a délégué la justice à des juges. Le smartphone l’a déléguée à tout le monde.
Mais la mise en œuvre dérape. Le calendrier initial prévoyait la diffusion des décisions de prud’hommes au 30 juin 2023 ; un premier report l’a déplacée au 30 septembre 2025 ; un troisième report, par arrêté du 29 août 2025, l’a renvoyée au 30 septembre 2026. La diffusion des décisions criminelles, prévue au 31 décembre 2025, est désormais reportée au 31 décembre 2028. Là où la communication politique invoque la transparence, l’administration peine à suivre — non par mauvaise foi, mais parce que l’anonymisation algorithmique de millions de jugements à l’échelle industrielle reste un défi technique majeur.
Cette transparence asymétrique se double d’une contrainte spécifique pour les magistrats. La Recommandation n° 1/2025 du collège de déontologie de la magistrature, publiée le 23 janvier 2025, rappelle que les magistrats doivent s’abstenir de communiquer avec les médias ou sur les réseaux sociaux concernant les affaires en cours, la communication institutionnelle relevant exclusivement du président de juridiction. Le juge doit donc se taire pendant que le réseau s’agite. Le silence professionnel face à la viralité publique : voilà la définition même de l’asymétrie informationnelle contemporaine.
Dans ces conditions, la décision judiciaire est rendue dans un environnement où l’opinion publique a déjà tranché — généralement à partir d’éléments parcellaires diffusés en quelques heures. Le magistrat juge ; l’audience commente. Or l’audience ne dispose ni du dossier complet, ni de la procédure contradictoire, ni du temps de la délibération. Elle dispose d’un fil et d’un appétit. Le résultat n’est pas la suspension de la justice : c’est sa progressive perte de monopole sur la qualification des faits. La République a délégué la justice à des juges. Le smartphone l’a déléguée à tout le monde.
DES MÉDIAS À L’ALGORITHME. Le déclin de la presse traditionnelle est désormais une constante mesurable. Selon les chiffres publiés par l’ACPM en septembre 2025, la diffusion totale de la presse française a reculé de 2,2 % entre juillet 2024 et juin 2025, à 2,6 milliards d’exemplaires. Toutes familles confondues sont en repli — presse quotidienne régionale (-3,6 %), presse magazine (-3,7 %), presse hebdomadaire régionale (-5,5 %) — à l’exception de la seule presse quotidienne nationale, qui progresse de 5,8 % grâce à la transition numérique….
DES MÉDIAS À L’ALGORITHME. Le déclin de la presse traditionnelle est désormais une constante mesurable. Selon les chiffres publiés par l’ACPM en septembre 2025, la diffusion totale de la presse française a reculé de 2,2 % entre juillet 2024 et juin 2025, à 2,6 milliards d’exemplaires. Toutes familles confondues sont en repli — presse quotidienne régionale (-3,6 %), presse magazine (-3,7 %), presse hebdomadaire régionale (-5,5 %) — à l’exception de la seule presse quotidienne nationale, qui progresse de 5,8 % grâce à la transition numérique. Le Monde a même franchi un nouveau record historique de diffusion. La résistance se concentre sur le segment haut, à audience instruite et abonnée. Le reste de la presse écrite continue son érosion.
L’autre versant du basculement, c’est l’essor des plateformes comme canaux d’information. Les jeunes générations basculent décisivement : selon le Digital News Report 2025, 44 % des 18-24 ans déclarent que les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont leur principale source d’actualité, contre 38 % des 25-34 ans. La consommation de vidéo d’actualité sur les réseaux est passée de 52 % en 2020 à 65 % en 2025. TikTok est la plateforme à la croissance la plus rapide. Pour la première fois, aux États-Unis, davantage de personnes s’informent via les réseaux et plateformes vidéo (54 %) que via la télévision (50 %) ou les sites d’actualité (48 %).
Ce basculement réorganise les hiérarchies éditoriales. Là où une rédaction structurait le travail journalistique par couches successives — reportage, vérification, édition, hiérarchisation —, l’algorithme de recommandation hiérarchise désormais en fonction de l’engagement émotionnel et de la durée de visionnage. Les contenus qui prospèrent ne sont pas nécessairement les plus exacts, mais les plus partageables. Les figures qui émergent ne sont plus des journalistes professionnels mais des créateurs : aux États-Unis, 22 % des Américains ont vu ou entendu Joe Rogan commenter l’actualité dans la semaine suivant l’investiture présidentielle. Le glissement éditorial est consommé.
La conséquence est documentée. La défiance envers les médias culmine partout, mais la France figure parmi les pays les plus défiants : seulement 29 % des Français déclarent faire confiance à l’information. Le Baromètre du numérique 2025 publié par l’Arcep, l’Arcom et l’ANCT en mars 2025 confirme par ailleurs un usage intensif des réseaux sociaux et un sentiment de temps d’écran excessif chez les utilisateurs réguliers. Le diagnostic est convergent : l’information abonde, la confiance se rétracte. Davantage de sources n’a pas produit davantage de certitude. Le contraire.
L’autre versant du basculement, c’est l’essor des plateformes comme canaux d’information. Les jeunes générations basculent décisivement : selon le Digital News Report 2025, 44 % des 18-24 ans déclarent que les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont leur principale source d’actualité, contre 38 % des 25-34 ans. La consommation de vidéo d’actualité sur les réseaux est passée de 52 % en 2020 à 65 % en 2025. TikTok est la plateforme à la croissance la plus rapide. Pour la première fois, aux États-Unis, davantage de personnes s’informent via les réseaux et plateformes vidéo (54 %) que via la télévision (50 %) ou les sites d’actualité (48 %).
Ce basculement réorganise les hiérarchies éditoriales. Là où une rédaction structurait le travail journalistique par couches successives — reportage, vérification, édition, hiérarchisation —, l’algorithme de recommandation hiérarchise désormais en fonction de l’engagement émotionnel et de la durée de visionnage. Les contenus qui prospèrent ne sont pas nécessairement les plus exacts, mais les plus partageables. Les figures qui émergent ne sont plus des journalistes professionnels mais des créateurs : aux États-Unis, 22 % des Américains ont vu ou entendu Joe Rogan commenter l’actualité dans la semaine suivant l’investiture présidentielle. Le glissement éditorial est consommé.
La conséquence est documentée. La défiance envers les médias culmine partout, mais la France figure parmi les pays les plus défiants : seulement 29 % des Français déclarent faire confiance à l’information. Le Baromètre du numérique 2025 publié par l’Arcep, l’Arcom et l’ANCT en mars 2025 confirme par ailleurs un usage intensif des réseaux sociaux et un sentiment de temps d’écran excessif chez les utilisateurs réguliers. Le diagnostic est convergent : l’information abonde, la confiance se rétracte. Davantage de sources n’a pas produit davantage de certitude. Le contraire.
LE DSA EUROPÉEN, TROP TARDIF ? Le Digital Services Act constitue la réponse réglementaire la plus ambitieuse à cette désintermédiation. Entré en application le 17 février 2024 pour l’ensemble des plateformes, il impose aux fournisseurs de services intermédiaires des obligations de transparence algorithmique, de modération des contenus illicites et de protection de l’intégrité électorale. Sa pièce maîtresse est la DSA Transparency Database : une base publique où chaque décision de modération doit être documentée….
LE DSA EUROPÉEN, TROP TARDIF ? Le Digital Services Act constitue la réponse réglementaire la plus ambitieuse à cette désintermédiation. Entré en application le 17 février 2024 pour l’ensemble des plateformes, il impose aux fournisseurs de services intermédiaires des obligations de transparence algorithmique, de modération des contenus illicites et de protection de l’intégrité électorale. Sa pièce maîtresse est la DSA Transparency Database : une base publique où chaque décision de modération doit être documentée. Au 20 janvier 2025, 116 plateformes y avaient transmis 9,44 milliards de motifs sur les six mois précédents, l’essentiel provenant de Google, Facebook et TikTok.
Le règlement a déjà donné lieu à des constats d’infraction. Le 12 juillet 2024, la Commission européenne a notifié à X (ex-Twitter) des manquements préliminaires sur trois points : transparence publicitaire, accès aux données pour les chercheurs et schémas trompeurs (« dark patterns ») dans la procédure de vérification. Le 15 mai 2025, un constat similaire a été dressé contre TikTok pour défaut de transparence publicitaire. Les sanctions peuvent atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel. La régulation existe désormais. Reste à voir si elle peut s’imposer à une vélocité décisionnelle inférieure à celle du cycle de viralité.
La logique du DSA est intéressante : elle inverse la charge symbolique de la justification. Ce ne sont plus seulement les institutions publiques qui doivent rendre compte à l’opinion ; ce sont aussi les plateformes qui doivent rendre compte au régulateur, aux chercheurs et au public. Une étude du Parlement européen de 2023 identifie d’ailleurs explicitement les « risques systémiques » des plateformes pour la démocratie, l’État de droit et les droits fondamentaux, et plaide pour une application stricte du DSA. La symétrie de la redevabilité, au moins dans les textes, progresse.
Mais le revers est massif. 9,44 milliards de motifs déclarés en six mois constituent une transparence industrielle dont aucun citoyen, aucune rédaction, aucune juridiction ne peut faire l’analyse. Une étude publiée dans Telecommunications Policy en octobre 2025 démontre que la base de données, malgré ses 32 milliards d’entrées cumulées, ne permet pas réellement d’atteindre les objectifs de surveillance fixés par le règlement : qualité des données hétérogène, classifications incohérentes selon les plateformes, absence de standardisation effective. La transparence en volume ne produit pas mécaniquement la transparence en intelligibilité. Le problème n’est plus l’opacité ; c’est le bruit.
Le règlement a déjà donné lieu à des constats d’infraction. Le 12 juillet 2024, la Commission européenne a notifié à X (ex-Twitter) des manquements préliminaires sur trois points : transparence publicitaire, accès aux données pour les chercheurs et schémas trompeurs (« dark patterns ») dans la procédure de vérification. Le 15 mai 2025, un constat similaire a été dressé contre TikTok pour défaut de transparence publicitaire. Les sanctions peuvent atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel. La régulation existe désormais. Reste à voir si elle peut s’imposer à une vélocité décisionnelle inférieure à celle du cycle de viralité.
La logique du DSA est intéressante : elle inverse la charge symbolique de la justification. Ce ne sont plus seulement les institutions publiques qui doivent rendre compte à l’opinion ; ce sont aussi les plateformes qui doivent rendre compte au régulateur, aux chercheurs et au public. Une étude du Parlement européen de 2023 identifie d’ailleurs explicitement les « risques systémiques » des plateformes pour la démocratie, l’État de droit et les droits fondamentaux, et plaide pour une application stricte du DSA. La symétrie de la redevabilité, au moins dans les textes, progresse.
Mais le revers est massif. 9,44 milliards de motifs déclarés en six mois constituent une transparence industrielle dont aucun citoyen, aucune rédaction, aucune juridiction ne peut faire l’analyse. Une étude publiée dans Telecommunications Policy en octobre 2025 démontre que la base de données, malgré ses 32 milliards d’entrées cumulées, ne permet pas réellement d’atteindre les objectifs de surveillance fixés par le règlement : qualité des données hétérogène, classifications incohérentes selon les plateformes, absence de standardisation effective. La transparence en volume ne produit pas mécaniquement la transparence en intelligibilité. Le problème n’est plus l’opacité ; c’est le bruit.
LA TEMPORALITÉ FATALE. La désintermédiation institutionnelle pose un problème qui n’est pas seulement structurel mais temporel. Les institutions républicaines ont été conçues pour fonctionner dans des temporalités longues : mandats de cinq ans pour le Président, calendriers parlementaires saisonniers, audiences judiciaires programmées des semaines à l’avance, débats budgétaires articulés sur l’année civile. Les plateformes fonctionnent en minutes, en partages, en tendances….
LA TEMPORALITÉ FATALE. La désintermédiation institutionnelle pose un problème qui n’est pas seulement structurel mais temporel. Les institutions républicaines ont été conçues pour fonctionner dans des temporalités longues : mandats de cinq ans pour le Président, calendriers parlementaires saisonniers, audiences judiciaires programmées des semaines à l’avance, débats budgétaires articulés sur l’année civile. Les plateformes fonctionnent en minutes, en partages, en tendances. Le décalage est de plusieurs ordres de grandeur.
La dissolution de l’Assemblée nationale annoncée le 9 juin 2024, le soir même des élections européennes, illustre le phénomène. Décision présidentielle prise en moins de 48 heures, communiquée d’abord par les chaînes d’information continue avant même que les états-majors politiques ne soient avertis, débat public compressé sur trois semaines. Le CEVIPOF observe que cette dissolution a accéléré le décrochage démocratique : le Parlement issu du scrutin de juillet 2024 s’est retrouvé sans majorité stable, et la confiance dans les institutions a chuté en cascade. La rapidité décisionnelle n’a pas produit l’efficacité. Elle a produit l’instabilité.
Le Conseil d’État avait anticipé. Son étude annuelle 2017 — qui a forgé le concept même d’« ubérisation » appliqué à la puissance publique — invitait l’État à comprendre comment les plateformes contournaient les médiations administratives traditionnelles. Son étude 2022 sur les réseaux sociaux formulait dix-sept recommandations concrètes pour outiller la puissance publique face aux plateformes. Ces travaux n’ont pas été ignorés ; ils n’ont simplement pas été suivis d’une action politique de l’ampleur du diagnostic. Le rythme institutionnel n’a pas su rattraper le rythme technologique.
Le prix de ce décalage est considérable. La délibération suppose un temps de pause entre la stimulation et la réaction. Le tweet, le commentaire, le live, le replay suppriment cette pause. Le ministre qui doit répondre publiquement à une polémique en cinq minutes le fait sans expertise consolidée. Le parlementaire qui doit prendre position sur une vidéo virale le fait avant tout débat de commission. Le magistrat qui constate que son arrêt est commenté avant même sa publication ne perd pas son indépendance — mais il perd la sérénité dans laquelle l’indépendance était censée s’exercer. La République peut survivre à beaucoup. La question est de savoir si elle peut survivre à la perte de son temps propre.
La dissolution de l’Assemblée nationale annoncée le 9 juin 2024, le soir même des élections européennes, illustre le phénomène. Décision présidentielle prise en moins de 48 heures, communiquée d’abord par les chaînes d’information continue avant même que les états-majors politiques ne soient avertis, débat public compressé sur trois semaines. Le CEVIPOF observe que cette dissolution a accéléré le décrochage démocratique : le Parlement issu du scrutin de juillet 2024 s’est retrouvé sans majorité stable, et la confiance dans les institutions a chuté en cascade. La rapidité décisionnelle n’a pas produit l’efficacité. Elle a produit l’instabilité.
Le Conseil d’État avait anticipé. Son étude annuelle 2017 — qui a forgé le concept même d’« ubérisation » appliqué à la puissance publique — invitait l’État à comprendre comment les plateformes contournaient les médiations administratives traditionnelles. Son étude 2022 sur les réseaux sociaux formulait dix-sept recommandations concrètes pour outiller la puissance publique face aux plateformes. Ces travaux n’ont pas été ignorés ; ils n’ont simplement pas été suivis d’une action politique de l’ampleur du diagnostic. Le rythme institutionnel n’a pas su rattraper le rythme technologique.
Le prix de ce décalage est considérable. La délibération suppose un temps de pause entre la stimulation et la réaction. Le tweet, le commentaire, le live, le replay suppriment cette pause. Le ministre qui doit répondre publiquement à une polémique en cinq minutes le fait sans expertise consolidée. Le parlementaire qui doit prendre position sur une vidéo virale le fait avant tout débat de commission. Le magistrat qui constate que son arrêt est commenté avant même sa publication ne perd pas son indépendance — mais il perd la sérénité dans laquelle l’indépendance était censée s’exercer. La République peut survivre à beaucoup. La question est de savoir si elle peut survivre à la perte de son temps propre.
« Cette contre-démocratie est une forme de démocratie qui contrarie l'autre, la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale » Pierre Rosanvallon...« Cette contre-démocratie est une forme de démocratie qui contrarie l'autre, la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale » Pierre Rosanvallon
« Cette contre-démocratie est une forme de démocratie qui contrarie l'autre, la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale » Pierre Rosanvallon...
« Cette contre-démocratie est une forme de démocratie qui contrarie l'autre, la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale » Pierre Rosanvallon
POUR ALLER PLUS LOIN… L’ubérisation de la République n’est ni un effondrement ni un progrès. C’est une mutation de régime, encore inachevée, dont les effets se mesureront dans la durée. Trois mouvements convergent : la verticalité institutionnelle s’érode sous la pression de la transparence permanente ; l’horizontalité plateformaire s’impose comme nouveau standard de communication politique ; et entre les deux, les institutions de médiation — presse, partis, syndicats, expertise — perdent simultanément ressources et légitimité….
POUR ALLER PLUS LOIN… L’ubérisation de la République n’est ni un effondrement ni un progrès. C’est une mutation de régime, encore inachevée, dont les effets se mesureront dans la durée. Trois mouvements convergent : la verticalité institutionnelle s’érode sous la pression de la transparence permanente ; l’horizontalité plateformaire s’impose comme nouveau standard de communication politique ; et entre les deux, les institutions de médiation — presse, partis, syndicats, expertise — perdent simultanément ressources et légitimité. Aucun de ces trois mouvements ne s’inverse spontanément.
Pierre Rosanvallon avait théorisé ce phénomène dès 2006, bien avant l’avènement de TikTok ou la généralisation de l’open data judiciaire. Sa thèse centrale dans La Contre-démocratie reste éclairante : la défiance n’est pas un accident dans la vie démocratique, c’est un de ses constituants permanents. Ce qui change avec le numérique, ce n’est pas l’existence de la défiance — toujours là — mais sa puissance d’expression, sa rapidité de coalisation, son omniprésence visible. La démocratie de surveillance, d’empêchement et de jugement, qu’il décrivait comme contre-pouvoir nécessaire, devient à l’ère des plateformes le pouvoir dominant. Le contre-pouvoir absorbe le pouvoir.
L’analyse comparative apporte des nuances utiles. Les pays nordiques et germaniques affichent des niveaux de confiance institutionnelle nettement supérieurs : 47 % des Allemands déclarent faire confiance à la politique, contre 22 % des Français — un écart qui ne s’explique pas par le seul écosystème médiatique mais par la qualité perçue des institutions, la régularité des consultations citoyennes, la solidité des médias de service public. Les États-Unis illustrent le scénario inverse : fragmentation extrême de l’écosystème informationnel, érosion de la confiance dans les institutions fédérales, polarisation accélérée par les plateformes. La France occupe une position intermédiaire — défiance élevée, mais institutions encore relativement fonctionnelles. Position instable.
Plusieurs pistes circulent sans être véritablement engagées. Premièrement, la régulation algorithmique : le DSA constitue une infrastructure, mais son effectivité dépend de la capacité de la Commission européenne à imposer des sanctions rapides et lisibles, ce qui n’est pas démontré. Deuxièmement, le renforcement des médias de service public : la France consacre déjà des moyens significatifs à France Télévisions et Radio France, mais leur audience décroche structurellement chez les moins de 35 ans. Troisièmement, l’éducation aux médias : seulement 11 % des Français déclarent avoir reçu une formation pour comprendre comment s’informer. Quatrièmement, la réforme des temporalités politiques elles-mêmes — débats budgétaires plus longs, dispositifs délibératifs citoyens, conventions consultatives — qui suppose un courage politique rare.
Le piège, dans ce débat, est l’illusion symétrique. Ni le retour à la verticalité d’antan — impossible et indésirable — ni la reddition complète à la logique horizontale des plateformes — destructrice pour la cohérence républicaine — ne constituent des réponses tenables. La voie étroite consiste à reconnaître que les institutions doivent assumer une transparence qu’elles ne maîtrisaient pas, sans pour autant céder leur fonction de médiation à des algorithmes optimisés pour l’engagement émotionnel. Cette voie suppose des arbitrages que les acteurs politiques actuels, pour la plupart formés à la communication permanente, ne sont pas culturellement préparés à conduire.
Reste la question fondamentale, celle que pose Rosanvallon en filigrane : qu’est-ce qu’une démocratie sans médiation ? La réponse classique est qu’il n’y a pas de démocratie sans médiation — la pure horizontalité, c’est l’agora athénienne, qui ne fonctionne qu’à l’échelle d’une cité de quelques milliers de citoyens. Au-delà, il faut des relais : représentants élus, juges professionnels, journalistes formés, fonctionnaires qualifiés. Le numérique ne supprime pas ce besoin ; il le déplace sur des intermédiaires nouveaux — créateurs de contenus, algorithmes, plateformes — qui ne sont pas démocratiquement désignés. La démocratie représentative ne disparaît pas. Elle est concurrencée par une démocratie d’audience qui, elle, n’a jamais reçu de mandat.
La République française n’est probablement pas en train de mourir. Elle est en train de muer. Cette mue est rapide, brutale, mal accompagnée. Elle réorganise les rapports de pouvoir, redéfinit la légitimité, déplace les centres de gravité du débat public. Ce qui en émergera dans dix ans n’aura plus grand-chose à voir avec la République parlementaire des années 1960, ni même avec la Ve République des années Mitterrand. Il faudra alors juger non pas si nous avons préservé l’ancien régime — nous ne l’avons déjà pas fait — mais si nous avons construit, sous le bruit des notifications, quelque chose qui mérite encore le nom de gouvernement représentatif. La réponse n’est pas écrite.
Pierre Rosanvallon avait théorisé ce phénomène dès 2006, bien avant l’avènement de TikTok ou la généralisation de l’open data judiciaire. Sa thèse centrale dans La Contre-démocratie reste éclairante : la défiance n’est pas un accident dans la vie démocratique, c’est un de ses constituants permanents. Ce qui change avec le numérique, ce n’est pas l’existence de la défiance — toujours là — mais sa puissance d’expression, sa rapidité de coalisation, son omniprésence visible. La démocratie de surveillance, d’empêchement et de jugement, qu’il décrivait comme contre-pouvoir nécessaire, devient à l’ère des plateformes le pouvoir dominant. Le contre-pouvoir absorbe le pouvoir.
L’analyse comparative apporte des nuances utiles. Les pays nordiques et germaniques affichent des niveaux de confiance institutionnelle nettement supérieurs : 47 % des Allemands déclarent faire confiance à la politique, contre 22 % des Français — un écart qui ne s’explique pas par le seul écosystème médiatique mais par la qualité perçue des institutions, la régularité des consultations citoyennes, la solidité des médias de service public. Les États-Unis illustrent le scénario inverse : fragmentation extrême de l’écosystème informationnel, érosion de la confiance dans les institutions fédérales, polarisation accélérée par les plateformes. La France occupe une position intermédiaire — défiance élevée, mais institutions encore relativement fonctionnelles. Position instable.
Plusieurs pistes circulent sans être véritablement engagées. Premièrement, la régulation algorithmique : le DSA constitue une infrastructure, mais son effectivité dépend de la capacité de la Commission européenne à imposer des sanctions rapides et lisibles, ce qui n’est pas démontré. Deuxièmement, le renforcement des médias de service public : la France consacre déjà des moyens significatifs à France Télévisions et Radio France, mais leur audience décroche structurellement chez les moins de 35 ans. Troisièmement, l’éducation aux médias : seulement 11 % des Français déclarent avoir reçu une formation pour comprendre comment s’informer. Quatrièmement, la réforme des temporalités politiques elles-mêmes — débats budgétaires plus longs, dispositifs délibératifs citoyens, conventions consultatives — qui suppose un courage politique rare.
Le piège, dans ce débat, est l’illusion symétrique. Ni le retour à la verticalité d’antan — impossible et indésirable — ni la reddition complète à la logique horizontale des plateformes — destructrice pour la cohérence républicaine — ne constituent des réponses tenables. La voie étroite consiste à reconnaître que les institutions doivent assumer une transparence qu’elles ne maîtrisaient pas, sans pour autant céder leur fonction de médiation à des algorithmes optimisés pour l’engagement émotionnel. Cette voie suppose des arbitrages que les acteurs politiques actuels, pour la plupart formés à la communication permanente, ne sont pas culturellement préparés à conduire.
Reste la question fondamentale, celle que pose Rosanvallon en filigrane : qu’est-ce qu’une démocratie sans médiation ? La réponse classique est qu’il n’y a pas de démocratie sans médiation — la pure horizontalité, c’est l’agora athénienne, qui ne fonctionne qu’à l’échelle d’une cité de quelques milliers de citoyens. Au-delà, il faut des relais : représentants élus, juges professionnels, journalistes formés, fonctionnaires qualifiés. Le numérique ne supprime pas ce besoin ; il le déplace sur des intermédiaires nouveaux — créateurs de contenus, algorithmes, plateformes — qui ne sont pas démocratiquement désignés. La démocratie représentative ne disparaît pas. Elle est concurrencée par une démocratie d’audience qui, elle, n’a jamais reçu de mandat.
La République française n’est probablement pas en train de mourir. Elle est en train de muer. Cette mue est rapide, brutale, mal accompagnée. Elle réorganise les rapports de pouvoir, redéfinit la légitimité, déplace les centres de gravité du débat public. Ce qui en émergera dans dix ans n’aura plus grand-chose à voir avec la République parlementaire des années 1960, ni même avec la Ve République des années Mitterrand. Il faudra alors juger non pas si nous avons préservé l’ancien régime — nous ne l’avons déjà pas fait — mais si nous avons construit, sous le bruit des notifications, quelque chose qui mérite encore le nom de gouvernement représentatif. La réponse n’est pas écrite.
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