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15 JUIN 2026

L'ÉNERGIE NUCLÉAIRE — LA FLAMME QUI NE RESSEMBLE À AUCUNE AUTRE

Le 2 décembre 1942, sous les gradins d’un stade de squash de l’Université de Chicago, Enrico Fermi et son équipe activent le Chicago Pile-1 : le premier réacteur nucléaire artificiel de l’histoire. La réaction en chaîne contrôlée dure vingt-huit minutes. Le message codé envoyé à Washington est : « Le navigateur italien est arrivé dans le Nouveau Monde. »…
Le 2 décembre 1942, sous les gradins d’un stade de squash de l’Université de Chicago, Enrico Fermi et son équipe activent le Chicago Pile-1 : le premier réacteur nucléaire artificiel de l’histoire. La réaction en chaîne contrôlée dure vingt-huit minutes. Le message codé envoyé à Washington est : « Le navigateur italien est arrivé dans le Nouveau Monde. » Personne, ce jour-là, ne pense à éclairer des maisons. On pense à une bombe.

Douze ans plus tard, le 27 juin 1954, la centrale d’Obninsk, en Union soviétique, envoie les premières kilowattheures nucléaires sur un réseau électrique civil. Cinq mégawatts — à peine suffisant pour alimenter quelques milliers de foyers. C’est la première fois dans l’histoire qu’un atome fissionné allume une ampoule. Deux ans plus tard, le Royaume-Uni inaugure Calder Hall, premier réacteur commercial. L’Amérique promet une électricité « tellement bon marché qu’on n’aura plus besoin de compteurs ». Depuis, l’énergie nucléaire a été à la fois le plus grand espoir énergétique du XXᵉ siècle et sa plus grande peur. Souvent les deux en même temps.

En 2024, 417 réacteurs nucléaires en exploitation dans 31 pays produisent 2 617 TWh d’électricité — environ 10 % de la production électrique mondiale. La France reste la nation la plus nucléarisée au monde : 68 % de son électricité vient de ses 57 réacteurs en 2025, plus que tout autre pays. L’EPR de Flamanville, premier nouveau réacteur français depuis vingt-cinq ans, a été couplé au réseau le 21 décembre 2024, pour un coût final de 23,7 milliards d’euros selon la Cour des comptes — soit sept fois le budget initial de 3,3 milliards et douze ans de retard sur le calendrier d’origine.

Le nucléaire concentre en lui les tensions fondamentales de notre rapport à l’énergie : entre puissance et danger, entre bas carbone et déchets millénaires, entre indépendance énergétique et prolifération nucléaire, entre coûts exorbitants à la construction et électron bon marché une fois le réacteur amorti. C’est l’énergie qui suscite le plus de peur par watt produit, et peut-être celle qui tue le moins. Ce paradoxe est au cœur du débat énergétique contemporain.

Alors que la demande mondiale d’électricité explose — sous l’effet de l’électrification des transports, du chauffage et des data centers pour l’IA — et que les objectifs de neutralité carbone exigent de décarboner massivement la production, le nucléaire revient au centre du débat mondial. La Chine construit 29 réacteurs simultanément. À la COP28 de Dubaï, le 2 décembre 2023, une vingtaine de pays ont signé un engagement à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050 ; la déclaration en rassemble désormais trente-huit, depuis le ralliement de la Chine, de l’Afrique du Sud, de la Belgique, du Brésil et de l’Italie début 2026. La question n’est plus si le nucléaire a un avenir. La question est quel nucléaire, à quel prix, et avec quels déchets.
LE PROJET MANHATTAN. La fission nucléaire est découverte en décembre 1938 par les chimistes allemands Otto Hahn et Fritz Strassmann, avec la contribution théorique décisive de Lise Meitner et de son neveu Otto Frisch. Lise sera la première à comprendre et à calculer ce qui vient de se passer, depuis son exil suédois forcé par les lois antijuives nazies. La fission, c’est la division d’un noyau d’uranium 235 sous bombardement de neutrons : le noyau se brise, libère une énergie colossale…
LE PROJET MANHATTAN. La fission nucléaire est découverte en décembre 1938 par les chimistes allemands Otto Hahn et Fritz Strassmann, avec la contribution théorique décisive de Lise Meitner et de son neveu Otto Frisch. Lise sera la première à comprendre et à calculer ce qui vient de se passer, depuis son exil suédois forcé par les lois antijuives nazies. La fission, c’est la division d’un noyau d’uranium 235 sous bombardement de neutrons : le noyau se brise, libère une énergie colossale et émet deux ou trois neutrons supplémentaires, qui peuvent fissionner d’autres noyaux. C’est la réaction en chaîne. Un kilogramme d’uranium enrichi contient autant d’énergie qu’environ 3 000 tonnes de charbon.

Le Projet Manhattan, lancé en 1942 sous la direction scientifique de Robert Oppenheimer et la direction militaire du général Leslie Groves, mobilise 130 000 personnes dans une trentaine de sites secrets, pour un coût équivalent à 30 milliards de dollars actuels. C’est dans ce cadre que Fermi réalise la première réaction en chaîne contrôlée à Chicago. Le 6 août 1945, Hiroshima. Le 9 août, Nagasaki. 150 000 à 200 000 morts en quelques jours, et autant les années suivantes des suites des radiations. Oppenheimer citera la Bhagavad-Gita : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » C’est cette ombre que l’énergie nucléaire civile n’a jamais pu tout à fait quitter.

La reconversion vers le civil est immédiate et présentée comme rédemptrice. Le 8 décembre 1953, devant l’Assemblée générale des Nations unies, Eisenhower prononce son discours « Atoms for Peace » : l’atome doit servir l’humanité et non la détruire. Les grandes puissances lancent leurs programmes civils. En France, le premier choc pétrolier de 1973 accélère tout : le plan Messmer du 6 mars 1974 décide la construction massive de centrales. « Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées. » En vingt ans, la France construit 58 réacteurs standardisés. C’est l’exception française : nulle part ailleurs au monde un pays n’a autant parié sur le nucléaire avec autant de cohérence industrielle.

Trois accidents majeurs ont marqué l’histoire et ralenti le développement mondial. Three Mile Island, mars 1979 : fusion partielle du cœur en Pennsylvanie, aucune victime directe, mais annulation de plus de cinquante commandes aux États-Unis. Tchernobyl, avril 1986 : explosion du réacteur RBMK n°4 en RSS d’Ukraine, des milliers de cas de cancer thyroïdien chez les enfants exposés aux retombées, un bilan total contesté (de quelques dizaines de morts directes à plusieurs dizaines de milliers de morts attribuables selon les estimations), une zone d’exclusion de 30 kilomètres toujours active. Fukushima, mars 2011 : tsunami au Japon, fusion de trois cœurs, aucun décès direct par radiation confirmé par l’OMS et l’UNSCEAR.

Mais 2 000 à 2 200 personnes sont mortes des suites de l’évacuation forcée, principalement des personnes âgées et fragiles. Après chaque accident, le débat sur la sûreté reprend, les programmes sont suspendus ou accélérés selon les pays. L’Allemagne ferme tout. La France continue.
CE QUE FAIT UN RÉACTEUR. Un réacteur nucléaire est, dans son principe, une bouilloire. La fission de l’uranium produit de la chaleur ; cette chaleur vaporise de l’eau ; la vapeur fait tourner une turbine. La turbine produit de l’électricité….
[TEXTE COMPLET IDENTIQUE DE CASA2]
LA RENAISSANCE NUCLÉAIRE : RETOUR EN GRÂCE OU ILLUSION DANGEREUSE ? Après trois décennies de désinvestissement dans les pays occidentaux post-Tchernobyl et post-Fukushima, le nucléaire opère un retour remarqué. La pression climatique en est le moteur principal. Le GIEC considère que tous les scénarios de limitation du réchauffement à 1,5°C impliquent soit une forte expansion du nucléaire…
[TEXTE COMPLET IDENTIQUE DE CASB1]
LES CONTROVERSES : DÉCHETS, COÛTS, RISQUES ET POLITIQUE. Le débat sur les déchets radioactifs est celui que le nucléaire ne peut pas éluder. La France produit chaque année environ 2 kilogrammes de déchets radioactifs par habitant, toutes catégories confondues ; mais seuls environ 3 grammes par habitant et par an relèvent de la haute activité à vie longue (HAVL)…
[TEXTE COMPLET IDENTIQUE DE CASB2]

« Nous avons libéré la puissance de l'atome. Tout a changé, sauf notre façon de penser. C'est pourquoi nous dérivons vers la catastrophe » Albert Einstein, 24 mai 1946, « Emergency Committee of Atomic Scientists »...
« Nous avons libéré la puissance de l'atome. Tout a changé, sauf notre façon de penser. C'est pourquoi nous dérivons vers la catastrophe » Albert Einstein, 24 mai 1946, « Emergency Committee of Atomic Scientists »

POUR ALLER PLUS LOIN. Ce qui rend le débat nucléaire si difficile à trancher, c’est qu’il superpose plusieurs questions de nature différente : une question technique (les réacteurs fonctionnent-ils de façon sûre ?), une question économique (le nucléaire est-il compétitif face aux renouvelables ?), une question éthique (a-t-on le droit de laisser des déchets millénaires aux générations futures ?), et une question psychologique (comment gérer une technologie dont la version militaire a détruit deux villes en 1945 ?)…
POUR ALLER PLUS LOIN. Ce qui rend le débat nucléaire si difficile à trancher, c’est qu’il superpose plusieurs questions de nature différente : une question technique (les réacteurs fonctionnent-ils de façon sûre ?), une question économique (le nucléaire est-il compétitif face aux renouvelables ?), une question éthique (a-t-on le droit de laisser des déchets millénaires aux générations futures ?), et une question psychologique (comment gérer une technologie dont la version militaire a détruit deux villes en 1945 ?). Ces quatre registres sont souvent mélangés dans le débat public, ce qui le rend parfois inaudible.

La fusion nucléaire est la grande promesse de fond. Contrairement à la fission qui casse des atomes lourds, la fusion fusionne des atomes légers (isotopes d’hydrogène, deutérium et tritium) en libérant une énergie encore plus considérable, sans déchets à très longue durée de vie, sans risque d’emballement en chaîne et avec un combustible présent en quantité quasi illimitée dans l’eau de mer. Le projet international ITER, construit à Cadarache dans les Bouches-du-Rhône avec 35 pays partenaires, vise à démontrer la faisabilité physique d’une réaction de fusion soutenue produisant plus d’énergie qu’elle n’en consomme. Son budget a été réévalué à plus de 20 milliards d’euros et son premier plasma a été repoussé à 2034. La production commerciale d’électricité par fusion reste prévue « dans trente ans » — ce qui est, à peu près, la même réponse qu’il y a trente ans.

Le débat sur le mix énergétique est fondamentalement un débat sur le risque acceptable. Quel risque préfère-t-on prendre ? Celui d’un accident nucléaire rare mais potentiellement catastrophique ? Celui du réchauffement climatique aux conséquences certaines et globales ? Celui d’une dépendance aux combustibles fossiles et aux pays qui les possèdent ? La France a choisi son risque en 1974 sous l’effet du choc pétrolier : la dépendance énergétique était jugée plus inacceptable que le risque nucléaire. L’Allemagne a fait le choix inverse après 2011 et s’est retrouvée prise au piège de la dépendance au gaz russe en 2022. Ces choix sont politiques autant que techniques, et leur réversibilité est très inégale : on ferme un réacteur en quelques années, on en construit un en quinze ou vingt.

Ce que l’histoire du nucléaire enseigne, c’est peut-être ceci : aucune énergie n’est neutre. Chacune a ses victimes, ses externalités, ses compromis. Le charbon tue plusieurs millions de personnes chaque année par sa pollution atmosphérique, sans que les médias n’en fassent la une. Le nucléaire tue statistiquement beaucoup moins, mais ses accidents s’inscrivent dans les mémoires avec une intensité que les chiffres ne capturent pas. Le débat rationnel sur l’énergie nucléaire se heurte toujours à cette asymétrie psychologique : la mort diffuse et quotidienne par pollution est invisible ; la catastrophe soudaine, même rare, est insupportable.

La question que pose en filigrane l’énergie nucléaire à chaque génération est celle de la responsabilité envers le futur. Laisser des déchets radioactifs actifs pendant 100 000 ans, c’est s’adresser à des êtres humains qui vivront sous des formes politiques, linguistiques et culturelles que nous sommes incapables d’imaginer. Le site finlandais d’Onkalo, premier centre d’enfouissement géologique profond au monde, prévoit d’apposer sur ses scellements des messages d’avertissement conçus pour rester compréhensibles malgré les transformations linguistiques de plusieurs millénaires. Fermi a allumé le premier réacteur sous un stade en 1942. Ses déchets, et ceux de tous ses successeurs, seront dangereux jusque vers l’an 102 000. C’est la plus longue promesse que l’humanité ait jamais faite — sans avoir demandé son avis à personne.

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