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2 DÉCEMBRE 2025 (#132)
CHAQUE JOUR, LES POÈMES AIMENT QU'ON LES SÈME
En trois strophes parfaitement bâties, il fait tenir toute la dignité d’un père brisé. Demain à l’aube… Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. ********** Écrit sur la vitre d’une fenêtre flamande J’aime l’araignée et j’aime l’ortie, Parce qu’on les hait ; Et que rien n’exauce et que tout châtie Leur morne souhait ; Parce qu’elles sont maudites, chétives, Noires, chagrines, Parce qu’elles sont toutes captives, Parce qu’elles sont toutes orphelines.
Verlaine compose des sommets de poésie musicale. Les vers coulent comme la pluie, d’une douceur triste, presque sans contours.
PAUL VERLAINE
Verlaine compose des sommets de poésie musicale. Les vers coulent comme la pluie, d’une douceur triste, presque sans contours. Rien n’est raconté, tout est éprouvé : c’est l’état d’âme mis à nu, la mélancolie sans cause, le chagrin sans objet. Dans cette pure atmosphère intérieure, chaque rime devient une goutte, chaque inflexion un soupir. Et l’on comprend pourquoi Verlaine est maître des nuances infinies.
Il pleure dans mon coeur
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine.
**********
Chanson d’automne (première strophe)
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
Du Bellay ouvre la modernité poétique par un sentiment simple et universel : le mal du pays. Dans ce sonnet limpide, l’humanisme renaissant prend une tournure intime. Loin des exploits mythologiques qu’il évoque, Du Bellay célèbre la douceur d’un foyer ordinaire, la vérité d’un paysage natal. Par la sobriété de sa langue, il affirme que la plus grande aventure est parfois le retour vers ce que l’on aime.
Heureux qui, comme Ulysse…
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
**********
Mignonne, allons voir si la rose… (extrait)
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil
N’a point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée…
En seize vers fulgurants, Rimbaud renverse le regard. Le poème s’ouvre comme un tableau idyllique : herbe, lumière, rumeur de rivière… Puis, insensiblement, la beauté tourne au tragique. La magie tient à cette soudaineté : voir ce que le lecteur n’avait pas vu, entendre ce que le monde ne dit plus. Cette violence silencieuse fait du sonnet un acte d’accusation contre la guerre, écrit par un adolescent visionnaire.
Le Dormeur du val
C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme.
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font plus frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
**********
Sensation
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue…
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme ;
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature — heureux comme avec une femme.
« Cinq siècles, cinq voix — et toujours le même miracle : quelques mots, et le monde devient plus grand »
WOW ! World of Words
Avec Apollinaire, la poésie bascule dans la modernité. Les vers s’allongent, s’amenuisent, respirent comme une eau mouvante…
GUILLAUME APOLLINAIRE
Avec Apollinaire, la poésie bascule dans la modernité. Les vers s’allongent, s’amenuisent, respirent comme une eau mouvante. Le poème chante l’amour perdu mais ne s’y arrête jamais : il coule, comme la Seine sous le pont, vers un temps irréversible. La musique du refrain revient, obstinée, comme un ressac intérieur. Entre nostalgie et dépouillement, Apollinaire touche à une pureté presque chantée.
Le Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse.
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente.
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
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Le Chat
Je souhaite dans ma maison :
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre.
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