8 JUIN 2026

LA VACCINATION DE MASSE

Le 14 mai 1796, Edward Jenner, médecin de campagne anglais du Gloucestershire, observe que les filles de ferme ayant contracté la vaccine — une maladie bénigne des bovins — semblent protégées de la variole humaine lors des épidémies. Il prélève du liquide d’une pustule sur le bras d’une trayeuse nommée Sarah Nelmes, qui l’avait elle-même contractée auprès d’une vache appelée Blossom, et l’inocule à un enfant de huit ans, James Phipps, fils de son jardinier. Quelques semaines plus tard, il expose l’enfant au virus de la variole….
Le 14 mai 1796, Edward Jenner, médecin de campagne anglais du Gloucestershire, observe que les filles de ferme ayant contracté la vaccine — une maladie bénigne des bovins — semblent protégées de la variole humaine lors des épidémies. Il prélève du liquide d’une pustule sur le bras d’une trayeuse nommée Sarah Nelmes, qui l’avait elle-même contractée auprès d’une vache appelée Blossom, et l’inocule à un enfant de huit ans, James Phipps, fils de son jardinier. Quelques semaines plus tard, il expose l’enfant au virus de la variole. James ne développe pas la maladie. Jenner venait d’inventer la vaccination — le mot vient du latin « vacca », vache. Il ne savait pas ce qu’était un virus. Il ne savait pas comment fonctionnait le système immunitaire. Il avait simplement observé et expérimenté.

Ce que Jenner venait de déclencher est la plus grande révolution de santé publique de l’histoire. Le 2 mai 2024, The Lancet publie une étude conduite par l’OMS sur cinquante ans de Programme élargi de vaccination : la vaccination contre quatorze maladies a fait reculer la mortalité d’au moins 154 millions de morts entre juin 1974 et mai 2024. Soit l’équivalent de six vies sauvées chaque minute pendant cinquante ans. 101 millions de ces vies étaient celles de nourrissons de moins d’un an, 146 millions celles d’enfants de moins de cinq ans. La vaccination explique 40 % du recul de la mortalité infantile mondiale, 52 % dans la région africaine. À elle seule, la vaccination antirougeoleuse a sauvé 93,7 millions de vies — 60,8 % du total.

La variole tuait entre un et deux millions de personnes par an au milieu du XXᵉ siècle. Elle est la seule maladie infectieuse humaine à avoir été entièrement éradiquée par la vaccination. Le 8 mai 1980, la 33ᵉ Assemblée mondiale de la santé certifie officiellement que la variole a disparu de la surface de la Terre. Deux cents ans après le premier vaccin de Jenner. Plus de vingt millions de personnes qui auraient été paralysées par la polio peuvent aujourd’hui marcher grâce à la vaccination. La polio est, elle, à la veille d’être éradiquée à son tour : elle ne circule plus à l’état endémique que dans deux pays.

Et puis arrive la Covid-19. En onze mois, entre janvier et décembre 2020, des scientifiques de BioNTech, Moderna et d’autres laboratoires développent, testent et obtiennent une autorisation d’urgence pour des vaccins utilisant une technologie entièrement nouvelle : l’ARN messager. Les chercheurs chinois publient la séquence génétique du SARS-CoV-2 le 11 janvier 2020. Moderna finalise son code vaccinal deux jours plus tard, le 13 janvier. Le premier volontaire reçoit l’injection le 16 mars, soit 66 jours après la publication de la séquence. C’est la vitesse de développement la plus rapide de l’histoire de la vaccinologie. Le précédent record — le vaccin contre les oreillons — avait demandé quatre ans.

Aujourd’hui, cette victoire est menacée de l’intérieur. La désinformation vaccinale, amplifiée par les réseaux sociaux et instrumentée politiquement, a fait reculer les taux de vaccination dans plus d’une centaine de pays depuis la pandémie. Aux États-Unis, la nomination de Robert F. Kennedy Jr. comme Secrétaire à la Santé, confirmée le 13 février 2025, a placé un opposant historique aux vaccins ARNm à la tête de la politique sanitaire américaine. Dans certains pays riches, la rougeole — une maladie évitable depuis 1963 — est revenue en force. Les vaccins sont victimes de leur propre succès : ils ont fait disparaître les maladies qu’ils combattaient, et les générations qui n’ont jamais vu ces maladies oublient pourquoi elles sont vaccinées.
La variolisation — l’ancienne pratique qui consiste à inoculer volontairement du pus de malades atteints d’une forme bénigne de variole — existait en Chine dès le XVᵉ siècle et dans le monde arabe et ottoman avant d’arriver en Europe au XVIIIᵉ siècle. Elle réduisait la mortalité mais comportait un risque réel : certains inoculés développaient une forme grave et pouvaient en mourir. Jenner a remplacé cette méthode par une inoculation avec un agent non humain — la vaccine bovine — qui protège sans risque de variole grave….
La variolisation — l’ancienne pratique qui consiste à inoculer volontairement du pus de malades atteints d’une forme bénigne de variole — existait en Chine dès le XVᵉ siècle et dans le monde arabe et ottoman avant d’arriver en Europe au XVIIIᵉ siècle. Elle réduisait la mortalité mais comportait un risque réel : certains inoculés développaient une forme grave et pouvaient en mourir. Jenner a remplacé cette méthode par une inoculation avec un agent non humain — la vaccine bovine — qui protège sans risque de variole grave. Il avait compris le principe d’immunité croisée sans savoir ce qu’était un virus ni comment fonctionnait un anticorps. Sa publication de 1798, l’Inquiry, fonde la vaccinologie moderne.

Louis Pasteur est le deuxième père fondateur. En 1879, il découvre par hasard le principe de l’atténuation : un microbe vieilli et affaibli au contact de l’oxygène ne provoque plus la maladie mais déclenche une immunité. Il applique ce principe au choléra des poules, puis au charbon, puis à la rage. Le 6 juillet 1885, il inocule son vaccin antirabique à un jeune Alsacien de neuf ans, Joseph Meister, grièvement mordu par un chien enragé. L’enfant survit. C’est la première vaccination humaine contre un virus en dehors de la variole. Pasteur comprend que ses vaccins fonctionnent selon le même principe que celui de Jenner : montrer au système immunitaire un ennemi affaibli pour qu’il apprenne à le combattre.

Le XXᵉ siècle est l’âge d’or de la vaccinologie. Gaston Ramon découvre dans les années 1920 que les toxines de la diphtérie et du tétanos inactivées par le formol conservent leur pouvoir immunogène : c’est la naissance des anatoxines, composants de base de nos vaccins DTP toujours utilisés. Jonas Salk et Albert Sabin développent dans les années 1950 les premiers vaccins contre la polio, l’un injecté (Salk, 1955), l’autre oral (Sabin, 1961). Maurice Hilleman combine en un seul vaccin les protections contre la rougeole (1963), les oreillons (1967) et la rubéole (1969) : c’est le ROR, qui protège encore aujourd’hui des centaines de millions d’enfants. Hilleman a contribué seul à plus de quarante vaccins humains ou vétérinaires homologués.

En 1974, l’Assemblée mondiale de la Santé lance le Programme élargi de vaccination (PEV). Au départ, moins de 5 % des nourrissons mondiaux bénéficiaient d’une vaccination systématique. Aujourd’hui, environ 84 % reçoivent les trois doses du vaccin DTC, marqueur mondial de couverture vaccinale. En 2000, Gavi, l’Alliance du Vaccin — réunissant OMS, UNICEF, Fondation Bill et Melinda Gates et bailleurs publics — est créée pour étendre la vaccination aux pays les plus pauvres. Elle fournit aujourd’hui des vaccins contre dix-huit maladies infectieuses et a permis l’immunisation de plus d’un milliard d’enfants depuis sa création. C’est le programme de santé publique qui a sauvé le plus de vies après l’accès à l’eau potable.
Un vaccin fonctionne en activant la mémoire immunitaire sans provoquer la maladie. Le système immunitaire humain dispose de deux lignes de défense : l’immunité innée (réaction immédiate et non spécifique) et l’immunité adaptative (réponse spécifique qui crée des anticorps et des lymphocytes mémoire). Quand on rencontre un agent pathogène pour la première fois, la réponse adaptative met plusieurs jours à se mettre en place : c’est le temps pendant lequel la maladie peut s’installer….
Un vaccin fonctionne en activant la mémoire immunitaire sans provoquer la maladie. Le système immunitaire humain dispose de deux lignes de défense : l’immunité innée (réaction immédiate et non spécifique) et l’immunité adaptative (réponse spécifique qui crée des anticorps et des lymphocytes mémoire). Quand on rencontre un agent pathogène pour la première fois, la réponse adaptative met plusieurs jours à se mettre en place : c’est le temps pendant lequel la maladie peut s’installer. Un vaccin éduque le système immunitaire à reconnaître l’ennemi à l’avance. En cas de contact réel, la réponse est immédiate et élimine l’agent pathogène avant qu’il puisse provoquer la maladie.

Il existe plusieurs types de vaccins. Les vaccins vivants atténués utilisent une version affaiblie du pathogène : ROR, varicelle, fièvre jaune. Ils confèrent une immunité longue durée mais ne peuvent pas être administrés aux personnes immunodéprimées. Les vaccins inactivés utilisent un agent pathogène tué : grippe (certaines formulations), polio injectable. Les vaccins sous-unitaires utilisent seulement un fragment du pathogène — protéine ou polysaccharide — : hépatite B, coqueluche acellulaire, pneumocoque. Et depuis 2020, les vaccins à ARN messager : une instruction génétique temporaire qui dit aux cellules de produire une protéine du pathogène pour déclencher la réponse immunitaire.

L’immunité collective — ou immunité de groupe — est le mécanisme qui permet de protéger les personnes non vaccinées par la vaccination des autres. Quand une proportion suffisamment élevée de la population est immunisée, le virus ne trouve plus assez d’hôtes susceptibles pour se propager et circule moins. Le seuil varie selon la contagiosité du pathogène : environ 95 % pour la rougeole, très contagieuse, 80 % à 85 % pour la polio. Ceux qui ne peuvent pas être vaccinés — nourrissons trop jeunes, personnes immunodéprimées, certains patients en chimiothérapie — dépendent de cet écran collectif. Quand la couverture vaccinale chute, ce sont eux qui paient en premier.

L’ARN messager est la rupture technologique la plus importante en vaccinologie depuis Pasteur. La technologie a été développée depuis les années 1990 par des chercheurs académiques — dont Katalin Karikó et Drew Weissman, lauréats du prix Nobel de physiologie ou médecine 2023 pour leurs travaux sur l’ARNm modifié. Elle n’avait jamais dépassé le stade des essais cliniques avant la pandémie. La Covid-19 a tout changé : en moins d’un an, les vaccins Pfizer-BioNTech et Moderna ont été développés, testés sur des dizaines de milliers de personnes et autorisés en urgence avec une efficacité supérieure à 90 % contre les formes symptomatiques. Plus de treize milliards de doses ont été administrées dans le monde. Cette technologie est maintenant appliquée à la grippe, au virus respiratoire syncytial (VRS), et à certains cancers en essais cliniques avancés.
L’opposition à la vaccination est née avec la vaccination elle-même. Dès les premiers vaccins antivarioliques de Jenner, des caricatures anglaises — notamment celle de James Gillray en 1802 — montrent des patients voyant pousser des têtes de vaches après inoculation. Il s’agissait d’une substance bovine, après tout. La Vaccination Act britannique de 1853, rendant la vaccination antivariolique obligatoire, a déclenché des protestations massives au nom de la liberté individuelle….
L’opposition à la vaccination est née avec la vaccination elle-même. Dès les premiers vaccins antivarioliques de Jenner, des caricatures anglaises — notamment celle de James Gillray en 1802 — montrent des patients voyant pousser des têtes de vaches après inoculation. Il s’agissait d’une substance bovine, après tout. La Vaccination Act britannique de 1853, rendant la vaccination antivariolique obligatoire, a déclenché des protestations massives au nom de la liberté individuelle. Montréal a connu des émeutes antivaccin en 1885 lors d’une épidémie de variole qui a causé plus de 3 000 morts, largement concentrés dans les quartiers où la vaccination était refusée. La résistance à la vaccination est une constante de l’histoire, pas une invention des réseaux sociaux.

La crise contemporaine de l’antivaccination est amplifiée mais pas créée par Internet. En 1998, le médecin britannique Andrew Wakefield publie dans The Lancet un article prétendant établir un lien entre le vaccin ROR et l’autisme. L’article était frauduleux : Wakefield avait fabriqué ses données et avait des conflits d’intérêts non déclarés liés à un projet concurrent de vaccin. The Lancet retire l’article en 2010. Wakefield est radié du corps médical la même année. Des dizaines d’études portant sur des millions d’enfants ont conclu à l’absence totale de lien entre le ROR et l’autisme. La fraude de Wakefield a quand même fait chuter les taux de vaccination au Royaume-Uni et provoqué des épidémies de rougeole qui se prolongent encore vingt-cinq ans après.

La Covid-19 a créé un écosystème de désinformation vaccinale sans précédent en ampleur et en vitesse de diffusion. Des théories infondées — que les vaccins à ARNm modifieraient l’ADN humain (faux : l’ARNm ne pénètre jamais dans le noyau cellulaire), qu’ils contiendraient des micropuces (faux), qu’ils causeraient une mortalité supérieure à celle de la Covid (faux, l’inverse est documenté par toutes les études de pharmacovigilance) — ont circulé en milliards d’exemplaires. Aux États-Unis, la politisation de la vaccination a atteint un niveau inédit. En 2025, Robert F. Kennedy Jr., devenu Secrétaire à la Santé le 13 février, a limogé les dix-sept membres du comité consultatif sur l’immunisation (ACIP) des CDC, annulé près de cinq cents millions de dollars de recherche sur les vaccins ARNm, et retiré la recommandation de la dose néonatale d’hépatite B. La politique vaccinale d’un G7 vacille pour la première fois depuis 1974.

Les conséquences sont visibles. La rougeole — une maladie parfaitement évitable — a fait un retour massif dans les pays qui avaient pourtant atteint des taux de vaccination supérieurs à 90 % dans les années 2000. L’OMS estime qu’une couverture de 95 % avec deux doses est nécessaire pour protéger les communautés contre les épidémies. Le taux mondial de première dose plafonne autour de 83 % et celui de deuxième dose à 74 %, ce qui contribue à des flambées récurrentes. 33 millions d’enfants n’ont pas reçu en 2022 une dose du vaccin contre la rougeole pourtant nécessaire. En 2025, les États-Unis ont enregistré leur premier décès par rougeole en une décennie. Les vaccins sont victimes de leur propre réussite : ils ont fait oublier les maladies qu’ils éliminent.
L’inégalité vaccinale est la grande blessure de la pandémie de Covid-19. Pendant que les pays riches vaccinaient leur population en quelques mois, l’Afrique subsaharienne n’atteignait qu’un taux de vaccination complète de 16 % en mars 2022. L’initiative COVAX, censée assurer un accès équitable aux vaccins, a été largement débordée par le nationalisme vaccinal des pays riches qui avaient préacheté des volumes considérables….
L’inégalité vaccinale est la grande blessure de la pandémie de Covid-19. Pendant que les pays riches vaccinaient leur population en quelques mois, l’Afrique subsaharienne n’atteignait qu’un taux de vaccination complète de 16 % en mars 2022. L’initiative COVAX, censée assurer un accès équitable aux vaccins, a été largement débordée par le nationalisme vaccinal des pays riches qui avaient préacheté des volumes considérables. L’unique usine de vaccins Covid-19 en Afrique — le groupe sud-africain Aspen, sous licence Johnson & Johnson — a frôlé la fermeture en 2022 faute de commandes, alors que des millions de doses expiraient en Europe faute de preneurs. La géographie de la vaccination reproduit exactement la géographie des inégalités mondiales.

Le débat sur les brevets a été l’un des plus vifs de la pandémie. L’Inde et l’Afrique du Sud, soutenues par l’OMS et de nombreuses ONG, ont demandé dès octobre 2020 une dérogation temporaire aux droits de propriété intellectuelle sur les vaccins et traitements Covid à l’Organisation mondiale du commerce. Un accord limité a été conclu en juin 2022, jugé largement insuffisant par ses promoteurs. Les laboratoires pharmaceutiques s’y sont opposés, arguant que les brevets rémunèrent l’innovation et que la vraie limite était les capacités de production, pas les droits. Cet échange a révélé la tension fondamentale entre la logique de la propriété intellectuelle privée et la logique des biens publics mondiaux de santé. Les vaccins ARNm ont été développés en grande partie sur fonds publics — l’opération Warp Speed américaine a engagé plus de douze milliards de dollars. Ils ont été brevetés par des entreprises privées.

L’obligation vaccinale est le troisième grand champ de controverse. Les États ont-ils le droit de contraindre les individus à se vacciner pour protéger la collectivité ? La France a une longue tradition d’obligations vaccinales : la loi du 30 décembre 2017 a fait passer de trois à onze le nombre de vaccinations obligatoires pour les nourrissons nés à partir du 1ᵉʳ janvier 2018, et deux vaccins supplémentaires contre les méningocoques ACWY et B s’y sont ajoutés en 2025 pour les enfants nés à partir de 2023 — soit treize au total. L’extension du passe vaccinal pendant la Covid, qui conditionnait l’accès aux espaces publics à la vaccination, a suscité des débats intenses sur la liberté individuelle, le consentement éclairé et les limites de l’autorité sanitaire. Les témoignages d’effets indésirables rares — réels pour certains, exagérés pour d’autres — ont alimenté une défiance durable dans plusieurs pays.

Le défi de la surveillance post-vaccination est un enjeu technique souvent négligé. Les essais cliniques, même sur des dizaines de milliers de personnes, ne peuvent pas détecter des effets indésirables très rares. C’est la pharmacovigilance post-autorisation qui joue ce rôle. Elle a bien fonctionné pour les vaccins Covid : les rares cas de myocardites associés aux vaccins ARNm chez les jeunes hommes (environ un cas pour 50 000 doses), les cas de thromboses liés aux vaccins à vecteur adénoviral (environ un pour 100 000), ont été détectés et communiqués en moins de six mois. Ces découvertes ont conduit à des ajustements des recommandations selon les populations. C’est la preuve que le système fonctionne. Mais sa communication parfois maladroite a nourri la méfiance plutôt que de la dissiper.
« La vaccination a été l’un des grands succès de la santé publique. Elle a permis de sauver la vie de millions d’enfants et de donner à des millions d’autres la perspective d’une vie plus longue en meilleure santé. » — Nelson Mandela, Johannesburg, 2003…
« La vaccination a été l’un des grands succès de la santé publique. Elle a permis de sauver la vie de millions d’enfants et de donner à des millions d’autres la perspective d’une vie plus longue en meilleure santé. »

— Nelson Mandela, Johannesburg, 2003
Ce que l’histoire de la vaccination enseigne, c’est que la science seule ne suffit pas. Les vaccins les plus efficaces du monde ne sauvent aucune vie s’ils ne sont pas administrés. L’éradication de la variole — l’un des plus grands triomphes collectifs de l’humanité — n’a pas été réalisée par un vaccin seul….
Ce que l’histoire de la vaccination enseigne, c’est que la science seule ne suffit pas. Les vaccins les plus efficaces du monde ne sauvent aucune vie s’ils ne sont pas administrés. L’éradication de la variole — l’un des plus grands triomphes collectifs de l’humanité — n’a pas été réalisée par un vaccin seul. Elle a été réalisée par une stratégie de vaccination en anneau conçue par l’épidémiologiste américain William Foege au Nigeria en 1966 : vacciner prioritairement les contacts des cas détectés plutôt que de tenter de vacciner tout le monde. Il avait stoppé une épidémie alors que la couverture vaccinale n’était que de 15 %. La logistique, la confiance et la stratégie valent autant que la molécule.

La technologie ARNm ouvre des horizons qui dépassent largement les maladies infectieuses. Des essais cliniques avancés sont en cours pour des vaccins thérapeutiques contre le cancer — des vaccins personnalisés qui apprennent au système immunitaire du patient à cibler les mutations spécifiques de sa tumeur. BioNTech, Moderna et d’autres travaillent sur des vaccins contre la tuberculose, le VIH, le paludisme, le VRS et la grippe universelle. Les premiers résultats d’essais de phase III pour un vaccin ARNm contre le mélanome avancé, publiés en 2024, montrent une réduction de moitié du risque de récidive ou de décès à trois ans. Si les essais aboutissent à grande échelle, la vaccinologie du XXIᵉ siècle pourrait transformer non seulement la prévention des maladies infectieuses mais aussi le traitement des cancers et des maladies auto-immunes.

La polio illustre à la fois le potentiel et la fragilité de la vaccination de masse. La maladie, qui paralysait des centaines de milliers d’enfants chaque année dans les années 1950, a été éliminée de presque toute la planète. Elle ne circule plus à l’état endémique que dans deux pays — l’Afghanistan et le Pakistan — où des campagnes de vaccination sont menacées par des violences contre les vaccinateurs. Plus d’une centaine de travailleurs de santé ont été assassinés au Pakistan depuis 2012 parce qu’ils essayaient de vacciner des enfants. L’éradication finale de la polio n’est pas un problème scientifique. C’est un problème politique et sécuritaire.

Le paradoxe fondamental de la vaccination de masse est que son succès crée les conditions de sa remise en cause. Quand plus personne ne voit de cas de polio, de diphtérie ou de rougeole grave, il devient plus difficile de justifier un geste médical avec des effets indésirables certes rares mais réels. La méfiance vaccinale est un phénomène essentiellement propre aux sociétés riches et bien portantes — là où les vaccins ont le mieux fonctionné. Elle est rare dans les pays où la rougeole tue encore des enfants chaque année. Cette asymétrie dit quelque chose d’essentiel : la mémoire collective de la maladie est le meilleur argument pour la vaccination. Quand cette mémoire s’éteint, la vigilance s’éteint aussi.

154 millions de vies en cinquante ans. Six vies sauvées par minute depuis 1974. La variole effacée de la planète. La polio à la veille de l’être. Des vaccins ARNm contre le cancer en cours d’évaluation clinique. L’histoire de la vaccination est la preuve que les sociétés humaines peuvent, quand elles coordonnent leur action, changer radicalement le cours des maladies. Elle est aussi la preuve qu’aucune victoire n’est définitive. Le virus de la rougeole circule à nouveau dans les pays où il avait été éliminé. La science produit les outils. C’est la confiance collective qui décide si ces outils seront utilisés.

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