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23 JUIN 2026

POURQUOI LES BANQUES CRÉENT DE L’ARGENT À PARTIR DE RIEN

C’est sans doute l’une des réalités économiques les plus contre-intuitives qui soient. La plupart des gens imaginent qu’une banque prête l’argent que d’autres ont déposé avant eux, comme une bibliothèque prête un livre qu’elle possède déjà. Dans les économies modernes, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne…
C’est sans doute l’une des réalités économiques les plus contre-intuitives qui soient. La plupart des gens imaginent qu’une banque prête l’argent que d’autres ont déposé avant eux — comme une bibliothèque prête un livre qu’elle possède déjà. Dans les économies modernes, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Lorsqu’une banque accorde un prêt, elle ne transfère pas une épargne existante : elle crée, dans le même geste, de la monnaie nouvelle. Loin d’être une thèse marginale, ce constat a été posé noir sur blanc par la Banque d’Angleterre en 2014.

Prenons l’expérience mentale la plus simple. Vous entrez dans une banque et obtenez un prêt immobilier de 300 000 €. La banque ne prélève pas nécessairement 300 000 € sur le compte d’un épargnant pour vous les remettre. Elle inscrit deux lignes : +300 000 € à son actif (votre dette envers elle) et +300 000 € à son passif (le dépôt qu’elle crédite sur votre compte). Avant la signature, cet argent n’existait pas ; après, il existe. Une écriture comptable a fait naître simultanément une dette et un dépôt.

Cette page WOW! ne dénonce pas un complot. La création monétaire par le crédit est aujourd’hui la doctrine officielle des principales banques centrales. Elle explique le mécanisme, ses limites, le rôle de la banque centrale, puis le vrai débat qu’il soulève : ce système est-il un moteur de prospérité ou une fabrique de crises ? Et la création monétaire doit-elle rester entre des mains privées ?
CHAQUE PRÊT CRÉE UN DÉPÔT. Le sens commun veut que l’épargne précède le crédit : on dépose, la banque prête. La réalité est inverse. Comme le résume la Banque d’Angleterre, ce sont les prêts qui créent les dépôts, et non l’inverse…
CHAQUE PRÊT CRÉE UN DÉPÔT. Le sens commun veut que l’épargne précède le crédit : on dépose, la banque prête. La réalité est inverse. Comme le résume la Banque d’Angleterre, ce sont les prêts qui créent les dépôts, et non l’inverse. Quand la banque crédite votre compte des 300 000 €, elle ne puise pas dans une réserve préexistante : elle frappe une reconnaissance de dette d’un côté, un pouvoir d’achat de l’autre. La monnaie est née d’un trait de plume comptable.

Ce mécanisme n’est pas marginal : il produit l’essentiel de la monnaie en circulation. Dans la zone euro, les billets et les pièces ne représentent qu’environ 10 % de la masse monétaire large (l’agrégat M3) ; la quasi-totalité du reste correspond à des dépôts bancaires nés du crédit. Autrement dit, lorsque vous consultez votre compte, ce que vous voyez est, pour l’essentiel, de la monnaie créée par des banques commerciales, pas des billets imprimés par l’État.
POURQUOI PAS DES MILLIARDS SANS LIMITE ? Si une banque peut créer de la monnaie d’un trait de plume, pourquoi ne s’en crée-t-elle pas des milliards ? Parce qu’elle est contrainte de toutes parts. Elle doit respecter des règles prudentielles (les accords de Bâle), disposer de fonds propres suffisants pour absorber ses pertes…
POURQUOI PAS DES MILLIARDS SANS LIMITE ? Si une banque peut créer de la monnaie d’un trait de plume, pourquoi ne s’en crée-t-elle pas des milliards ? Parce qu’elle est contrainte de toutes parts. Elle doit respecter des règles prudentielles (les accords de Bâle), disposer de fonds propres suffisants pour absorber ses pertes, détenir des réserves auprès de la banque centrale, financer ses opérations sur des marchés qui jugent sa solidité, et surtout trouver des emprunteurs capables de rembourser. Accorder un prêt, c’est inscrire un risque à son bilan.

Une précision s’impose, car elle défait une vieille image d’école. Dans la zone euro, les réserves obligatoires ne sont que de 1 % et, comme l’a souligné la Banque d’Angleterre, elles ne constituent pas le frein qui limite le crédit. Les banques ne prêtent pas « un multiple » de leurs réserves selon un « multiplicateur monétaire » : elles prêtent d’abord en fonction des opportunités rentables, compte tenu du taux d’intérêt fixé par la banque centrale, puis se procurent ensuite les réserves nécessaires. La création monétaire est donc encadrée par la réglementation, le risque, le coût du financement et la confiance, pas par un stock d’épargne préalable.
LA BANQUE CENTRALE, ARCHITECTE DU SYSTÈME. Beaucoup imaginent que seule la banque centrale crée la monnaie. C’est partiellement vrai. Elle crée la monnaie centrale, ou « monnaie de base » : les billets, les réserves que les banques détiennent auprès d’elle, et la liquidité du système financier…
LA BANQUE CENTRALE, ARCHITECTE DU SYSTÈME. Beaucoup imaginent que seule la banque centrale crée la monnaie. C’est partiellement vrai. Elle crée la monnaie centrale, ou « monnaie de base » : les billets, les réserves que les banques détiennent auprès d’elle, et la liquidité du système financier. Mais ce sont surtout les banques commerciales qui créent la monnaie du quotidien, en accordant des crédits.

La banque centrale agit en architecte plutôt qu’en imprimeur. Elle fixe les taux d’intérêt – c’est-à-dire le prix des réserves -, supervise les règles du jeu et influence ainsi la quantité de crédit qui peut être créée. Même l’« assouplissement quantitatif » (QE), souvent décrit comme une planche à billets, crée des réserves qui ne peuvent être ni « multipliées » en prêts, ni prêtées directement à l’économie : seules les banques détiennent des comptes de réserves. Comme le dit la Banque d’Angleterre, la quantité de monnaie dépend en dernier ressort de la politique monétaire de la banque centrale, exercée avant tout par les taux.
MOTEUR DE PROSPÉRITÉ OU FABRIQUE DE CRISES ? LE DÉBAT. Pourquoi ce système existe-t-il ? Parce qu’il permet d’anticiper l’avenir. Lorsqu’une banque finance une maison, une usine ou une entreprise, elle avance aujourd’hui des ressources qui ne seront produites que demain…
MOTEUR DE PROSPÉRITÉ OU FABRIQUE DE CRISES ? LE DÉBAT. Pourquoi ce système existe-t-il ? Parce qu’il permet d’anticiper l’avenir. Lorsqu’une banque finance une maison, une usine ou une entreprise, elle avance aujourd’hui des ressources qui ne seront produites que demain. La création monétaire est, en ce sens, un pari sur la richesse future : le crédit met immédiatement en mouvement une activité qui, autrement, n’aurait lieu que plus tard. C’est l’argument des défenseurs du système.

Le revers est connu. Le mécanisme tient tant que la confiance demeure. Si trop de crédits financent des projets médiocres, une bulle se forme ; si les emprunteurs cessent de rembourser, la monnaie créée se révèle fragile. Les crises bancaires sont souvent des crises de confiance dans cette promesse de richesse future. Bulles immobilières, krachs et paniques jalonnent l’histoire économique, de 1929 à 2008.

D’où une proposition radicale, récurrente depuis le « plan de Chicago » des années 1930 et la « monnaie à 100 % » d’Irving Fisher : retirer aux banques privées le pouvoir de créer la monnaie pour le confier à la seule banque centrale (la monnaie « pleine », ou sovereign money). En 2018, les électeurs suisses ont voté sur une telle réforme, l’initiative « Vollgeld » : ils l’ont rejetée à 75,7 %. Le président de la Banque nationale suisse, Thomas Jordan, y voyait une « expérience dangereuse » risquant d’assécher le crédit et de compliquer la politique monétaire ; ses partisans, eux, y voyaient le moyen de rendre la monnaie « sûre » et d’éteindre les cycles d’emballement. Le débat n’est pas tranché : il porte, au fond, sur la question de savoir qui doit détenir le pouvoir de créer l’argent.

« Chaque fois qu’une banque accorde un prêt, elle crée simultanément un dépôt équivalent sur le compte de l’emprunteur, créant ainsi de la monnaie nouvelle » Banque d’Angleterre, « Money Creation in the Modern Economy », 2014...
« Chaque fois qu’une banque accorde un prêt, elle crée simultanément un dépôt équivalent sur le compte de l’emprunteur, créant ainsi de la monnaie nouvelle » Banque d’Angleterre, « Money Creation in the Modern Economy », 2014.

POUR ALLER PLUS LOIN. Le paradoxe le plus déroutant arrive à la fin. Quand vous remboursez votre prêt, le mécanisme s’inverse : le dépôt créé lors de l’octroi du crédit est détruit à mesure que la dette s’éteint…
POUR ALLER PLUS LOIN. Le paradoxe le plus déroutant arrive à la fin. Quand vous remboursez votre prêt, le mécanisme s’inverse : le dépôt créé lors de l’octroi du crédit est détruit à mesure que la dette s’éteint. La banque ne crée donc pas seulement de la monnaie. Elle en détruit aussi. La masse monétaire « respire » au rythme du crédit : elle gonfle quand les prêts nets augmentent, se contracte quand ils sont remboursés plus vite qu’ils ne sont accordés. Une économie qui se désendette massivement voit, mécaniquement, sa monnaie se raréfier. C’est l’un des ressorts les moins compris des récessions.

Reste la question de fond : qu’est-ce, au juste, que l’argent moderne ? Ce n’est plus principalement une marchandise comme l’or, ni simplement du papier imprimé par l’État. C’est avant tout une promesse, celle que l’économie produira demain assez de richesse pour justifier la monnaie créée aujourd’hui. Chaque crédit est un acte de confiance ; et la monnaie moderne n’est, au fond, rien d’autre qu’un immense réseau de confiance organisé à l’échelle d’une société entière.

Ce constat n’est plus l’apanage de quelques hétérodoxes. Depuis 2014, la Banque d’Angleterre, la Bundesbank et des dizaines d’autres institutions décrivent la création monétaire dans les mêmes termes. Et pourtant, l’idée reste largement absente des manuels et de l’imaginaire commun. Or comprendre d’où vient l’argent n’est pas un luxe d’expert : c’est savoir qui, dans une société, détient le pouvoir d’avancer sur l’avenir et qui en porte le risque. La monnaie est peut-être la plus collective de nos fictions ; encore faut-il savoir qui l’écrit.

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