21 JUILLET 2026

L'ÉNA EST MORTE, VIVE L'INSP : ANATOMIE D'UNE RÉFORME COSMÉTIQUE

Le 8 avril 2021, Emmanuel Macron annonce la suppression de l’École nationale d’administration. Le geste est spectaculaire : un énarque — promotion Senghor, 2004…
Le 8 avril 2021, Emmanuel Macron annonce la suppression de l’École nationale d’administration. Le geste est spectaculaire : un énarque — promotion Senghor, 2004 — abolit l’école qui l’a fait roi. Réclamée depuis la crise des Gilets jaunes, promise lors du grand débat de 2019, la mesure est présentée comme une révolution : il faut, dit le Président, « changer radicalement la manière dont on recrute, dont on forme, dont on sélectionne » les hauts fonctionnaires. Le 1er janvier 2022, l’Institut national du service public naît sur les cendres de l’ÉNA.

Sur les cendres est une image. Dans les faits, l’INSP occupe les mêmes locaux strasbourgeois que l’ÉNA, emploie les mêmes personnels, transférés par décret avec les « biens, droits et obligations » de l’ancienne école, forme des promotions de taille comparable — 80 à 100 élèves — recrutées par des concours du même type, pour alimenter la même haute fonction publique. Il coûte même plus cher : la subvention de l’État est passée de 31,7 millions d’euros en 2021, dernière année de l’ÉNA, à 38,4 millions en 2022, première année de l’INSP.

Quant à l’objectif proclamé — une élite administrative « à l’image de la société française » —, les chiffres du gouvernement lui-même en fixent le point de départ : en 2019, 1 % des élèves avaient un père ouvrier, et environ 73 % un père exerçant une profession intellectuelle supérieure. Le rapport Thiriez, commandé pour préparer la réforme, comptait 76 % d’enfants de cadres supérieurs. Quatre ans après la création de l’institut, aucune donnée publique ne montre un basculement de cette structure.

La question que pose cette réforme n’est donc pas de savoir si l’ÉNA méritait d’être réformée — tout le monde en convenait, y compris ses anciens élèves. C’est de comprendre comment un pays peut se convaincre qu’il a démocratisé son élite en changeant le nom de l’école qui la forme. L’histoire de l’INSP est celle d’un tour de passe-passe politique : on a sacrifié un symbole pour préserver un système.
1945-2022 — L’ÉCOLE DE LA DÉMOCRATISATION DEVENUE MACHINE À REPRODUCTION
L’ironie fondatrice mérite d’être rappelée : l’ÉNA a été créée pour démocratiser. L’ordonnance du 9 octobre 1945, portée par Michel Debré sous l’autorité du général de Gaulle…
L’ironie fondatrice mérite d’être rappelée : l’ÉNA a été créée pour démocratiser. L’ordonnance du 9 octobre 1945, portée par Michel Debré sous l’autorité du général de Gaulle, visait à briser le recrutement de la haute administration d’avant-guerre — cooptation, concours ministériels séparés, monopole de fait de l’École libre des sciences politiques, réservée à la bourgeoisie parisienne. Un concours unique, anonyme, républicain, devait ouvrir l’État aux talents de toute la nation. Pendant ses premières décennies, l’école a partiellement tenu cette promesse.

Puis la machine s’est refermée. Décennie après décennie, la sociologie des promotions s’est rétrécie : surreprésentation massive des enfants de cadres supérieurs, des diplômés de Sciences Po Paris — passage quasi obligé du concours externe —, des Parisiens, des héritiers de la fonction publique elle-même. Le concours restait formellement anonyme ; le tri s’opérait en amont, dans les prépas, les codes, le capital culturel. Pierre Bourdieu avait donné un nom à ce paradoxe dès 1989 : la « noblesse d’État » — une aristocratie qui se reproduit d’autant mieux qu’elle se croit méritocratique, puisque ses titres sont scolaires et non plus héréditaires.

S’y ajoutait le mécanisme le plus contesté : la « botte ». Le classement de sortie permettait aux quinze premiers de chaque promotion de choisir les grands corps — Inspection des finances, Conseil d’État, Cour des comptes — à 25 ans, pour la vie, sur la foi de notes d’école. Un rang de sortie déterminait une carrière entière, jusqu’aux cabinets ministériels et aux directions du CAC 40 via le pantouflage. C’est ce système, plus que l’école elle-même, que la crise des Gilets jaunes a mis en accusation : une caste inamovible, interchangeable, passant du Trésor aux banques et des banques aux ministères. En avril 2019, au sortir du grand débat, Emmanuel Macron annonce la suppression de l’ÉNA. La loi de transformation de la fonction publique du 6 août 2019 l’y habilite ; le rapport Thiriez de janvier 2020 déblaie le terrain ; deux ordonnances, du 3 mars et du 2 juin 2021, exécutent la sentence.
CE QUE LA RÉFORME A VRAIMENT CHANGÉ — L’INVENTAIRE HONNÊTE
Il serait faux de dire que rien n’a bougé, et la rigueur oblige à l’inventaire. Le changement le plus profond n’est pas l’INSP : c’est la création, au 1er janvier 2022, du corps…
Il serait faux de dire que rien n’a bougé, et la rigueur oblige à l’inventaire. Le changement le plus profond n’est pas l’INSP : c’est la création, au 1er janvier 2022, du corps interministériel des administrateurs de l’État, qui a absorbé et mis en extinction une quinzaine de corps — préfets, sous-préfets, conseillers des affaires étrangères, ministres plénipotentiaires, inspections générales. Fini le corps choisi à 25 ans pour la vie : tous les sortants de l’INSP entrent désormais dans un corps unique et rejoignent les institutions prestigieuses — Conseil d’État, Cour des comptes, inspections — seulement après plusieurs années de terrain. La « botte » est morte, et c’est une vraie rupture.

Le classement de sortie a suivi. Depuis la promotion entrée en janvier 2024, l’affectation ne se fait plus au rang mais par « appariement » : les employeurs publics examinent des dossiers anonymisés et classent les candidats, les élèves classent les postes, un algorithme croise les préférences. Les concours d’entrée ont été rénovés en 2024 — suppression des épreuves les plus académiques, création d’une épreuve sur les enjeux écologiques et numériques, poids accru des oraux de personnalité — et le cursus allongé à 24 mois, avec davantage de stages. Une délégation interministérielle à l’encadrement supérieur de l’État (DIESE) pilote désormais les carrières.

Enfin, le volet diversité existe : 74 classes « Prépas Talents » ouvertes dès 2021, environ 1 800 places aujourd’hui, réservées aux boursiers et demandeurs d’emploi méritants, avec tutorat, logement et bourse de 4 000 euros ; et un concours externe « Talents » dédié, donnant un accès spécifique à cinq écoles du service public, dont l’INSP. Sur le papier, l’arsenal est cohérent. C’est en le confrontant aux ordres de grandeur qu’il se dégonfle.
LE CHANGEMENT DANS LA CONTINUITÉ — CE QUE LES CHIFFRES DISENT VRAIMENT
Commençons par le concours Talents, vitrine sociale de la réforme : il offrait 4 postes à l’INSP en 2024. Quatre, sur des promotions d’environ 90 élèves. Le dispositif lui-même…
Commençons par le concours Talents, vitrine sociale de la réforme : il offrait 4 postes à l’INSP en 2024. Quatre, sur des promotions d’environ 90 élèves. Le dispositif lui-même, adossé à une ordonnance expérimentale qui expirait fin 2024, a dû être prorogé dans l’urgence, au point que des associations comme La Cordée ont dû monter au créneau pour éviter que les candidats déjà inscrits ne voient leur concours disparaître sous eux. Voilà pour la révolution de l’égalité des chances : une expérimentation précaire, à la marge de la marge.

Le cœur du recrutement, lui, n’a pas changé de nature. Les concours restent des épreuves où le capital culturel hérité fait la différence — l’épreuve de culture générale a été remaniée, pas la logique du filtre ; les oraux de « personnalité », présentés comme démocratisants, sont précisément ceux où les codes sociaux pèsent le plus lourd, ce que la sociologie des concours documente depuis cinquante ans. Le vivier reste dominé par les mêmes filières : Sciences Po, les mêmes prépas, les mêmes masters. Et ce que la réforme n’a pas touché est exactement ce qui fait système : la titularisation à vie dès l’école, le statut qui garantit l’aller-retour public-privé — le pantouflage n’a fait l’objet d’aucune mesure nouvelle —, l’absence de toute obligation de résultat sur la diversité des promotions. L’IFRAP, la fondation la plus critique du statu quo administratif, l’a résumé d’une phrase : la réforme ne supprime ni le statut à vie ni ses rentes.

Reste le bilan comptable, cruel pour une réforme vendue au nom de l’efficacité : l’INSP coûte plus cher que l’ÉNA — 38,4 millions d’euros de subvention en 2022 contre 31,7 millions en 2021, soit 6,7 millions de plus —, dans les mêmes murs, pour les mêmes effectifs. On a payé un surcoût pour un changement d’enseigne. En économie, cela s’appelle du rebranding. En politique, on appelle cela une réforme.
LES DÉGÂTS COLLATÉRAUX — QUAND ON CASSE LES MÉTIERS SANS OUVRIR LA CASTE
Le paradoxe le plus grave de la réforme est ailleurs : elle a affaibli ce qui fonctionnait sans corriger ce qui dysfonctionnait. La création du corps unique des administrateurs…
Le paradoxe le plus grave de la réforme est ailleurs : elle a affaibli ce qui fonctionnait sans corriger ce qui dysfonctionnait. La création du corps unique des administrateurs de l’État a mis en extinction le corps diplomatique — conseillers des affaires étrangères et ministres plénipotentiaires — à compter du 1er janvier 2023. Résultat : le 2 juin 2022, le Quai d’Orsay a connu sa première grève depuis 2003, sous le mot d’ordre #diplo2métier. Les diplomates n’ont pas défendu des privilèges : ils ont défendu l’idée qu’ambassadeur est un métier, pas une affectation. Un rapport sénatorial de 2022 posait la question avec une ironie mordante : quel PDG nommerait son directeur financier au marketing, son consul général inspecteur des impôts ? La mission d’information de l’Assemblée nationale a constaté en janvier 2023 une réforme « mal comprise » visant une diplomatie déjà « à l’os », dont les effectifs ont été réduits de moitié en trente ans. Le Conseil d’État a validé le décret en droit ; il n’a pas répondu à la question de fond.

Car cette question dépasse le Quai d’Orsay. En supprimant les corps — préfectoral, diplomatique, inspections —, la réforme a remplacé des carrières protégées par des nominations « fonctionnelles », c’est-à-dire révocables, c’est-à-dire dépendantes. Ce que les syndicats et une partie des juristes redoutent depuis 2021 a un nom : la politisation. Un préfet ou un ambassadeur qui ne doit plus sa position à un corps mais au bon vouloir de l’exécutif est structurellement moins libre de dire non. La réforme, vendue comme une ouverture méritocratique, a surtout accru l’emprise du pouvoir politique sur la haute administration — pendant que la sociologie du recrutement, elle, restait intacte. On a fragilisé l’indépendance sans démocratiser l’accès. C’est le pire des deux mondes.

« L'École doit apprendre à ses futurs élèves le sens de l'État, leur faire comprendre les responsabilités de l'administration, leur faire sentir les grandeurs et accepter...
« L'École doit apprendre à ses futurs élèves le sens de l'État, leur faire comprendre les responsabilités de l'administration, leur faire sentir les grandeurs et accepter les servitudes du métier. » — Michel Debré, exposé des motifs de la création de l'ÉNA, 1945. Quatre-vingts ans plus tard, la République a changé le nom de l'École. La question de Debré — former des serviteurs de l'État, pas une caste — reste, elle, sans réponse.

POUR ALLER PLUS LOIN
Pour comprendre pourquoi la réforme ne pouvait pas réussir, il faut revenir à Bourdieu. La thèse de La Noblesse d’État n’est pas que l’ÉNA fabrique une élite fermée : c’est que…
Pour comprendre pourquoi la réforme ne pouvait pas réussir, il faut revenir à Bourdieu. La thèse de La Noblesse d’État n’est pas que l’ÉNA fabrique une élite fermée : c’est que la fermeture se joue bien avant l’école. Le tri social s’opère dans la maîtrise précoce du langage légitime, dans les stratégies scolaires familiales, dans l’orientation en seconde, dans l’accès aux prépas parisiennes, dans l’aisance à l’oral qui se transmet à table. Quand un candidat se présente au concours de l’INSP, l’essentiel de la sélection sociale a déjà eu lieu — quinze ans plus tôt. Réformer les épreuves d’entrée d’une école de sortie, c’est repeindre la porte d’arrivée d’une course dont les couloirs de départ sont truqués. Aucun concours, aussi bienveillant soit-il, ne peut corriger à 23 ans ce que le système scolaire a construit depuis la maternelle.

C’est pourquoi les quelques leviers réels sont ailleurs, et la réforme les a soigneusement évités. Le premier est Sciences Po Paris, antichambre de fait du concours externe, dont les conventions d’éducation prioritaire ont davantage fait pour la diversité de la haute fonction publique que toute la réforme de 2021 — et qui n’a fait l’objet d’aucune disposition. Le deuxième est la carte des prépas et la géographie scolaire : tant que la réussite aux concours d’État se prépare dans quinze lycées, l’État recrutera dans quinze lycées. Le troisième est le suivi statistique contraignant : publier chaque année l’origine sociale, géographique et scolaire des admis, avec des objectifs. La réforme a créé des Prépas Talents — utiles, réelles, sous-dimensionnées — et s’est arrêtée au seuil de tout ce qui aurait fâché.

Il faut dire un mot de la fonction politique de l’opération, car elle éclaire tout. La suppression de l’ÉNA a été annoncée en avril 2019, au sortir de la crise des Gilets jaunes, comme un gage donné à la colère contre les élites. C’est un classique du répertoire politique français : quand la défiance monte, on sacrifie un symbole. L’ÉNA était le bouc émissaire parfait — trois lettres détestées, un imaginaire de caste, un coût politique nul puisque ses défenseurs n’osaient plus la défendre. La supprimer permettait de donner du sang symbolique à l’opinion sans toucher à un seul intérêt réel : ni aux grands corps, qui survivent et recrutent toujours, avec quelques années de délai ; ni au statut, intact ; ni au pantouflage, florissant ; ni à la mécanique scolaire de la reproduction. L’opération a si bien fonctionné que plus personne n’en parle : le problème n’a pas été résolu, il a été renommé.

La comparaison internationale achève la démonstration. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les pays nordiques n’ont pas d’école unique de la haute administration : ils recrutent leurs hauts fonctionnaires par filières, par métiers, par concours spécialisés — et leurs élites administratives sont, selon les études disponibles, à peine plus ouvertes socialement que la nôtre. Ce constat dérangeant suggère que le problème n’a jamais été l’existence d’une école : c’est la structure des inégalités scolaires en amont, où la France détient, enquête PISA après enquête PISA, l’un des records de l’OCDE en matière de déterminisme social. On peut fermer toutes les écoles d’application du monde : tant que le destin scolaire d’un enfant français se lit dans la profession de ses parents mieux que presque partout ailleurs dans les pays développés, la haute fonction publique ressemblera à ceux qui gagnent à ce jeu-là.

Restent deux tests pour les années qui viennent. Le premier est statistique : l’INSP publiera-t-il, promotion après promotion, des données sociologiques complètes et comparables — pères ouvriers, boursiers, non-parisiens, non-Sciences Po ? Le refus de la transparence vaudra aveu. Le second est politique : la présidentielle de 2027 verra inévitablement resurgir la promesse de « réformer l’élite ». Si le débat porte à nouveau sur le nom, le statut ou l’existence d’une école, on saura que la leçon n’a pas été apprise. La vérité de cette affaire tient en une phrase que ni la droite ni la gauche n’aiment prononcer : la France n’a pas un problème d’ÉNA, elle a un problème d’école — et il commence au CP, pas à Strasbourg. Supprimer l’ÉNA aura au moins servi à démontrer une chose : dans la République française, il est plus facile d’abolir une institution que de déranger une seule des mécaniques qui la peuplent. L’ÉNA est morte. La noblesse d’État se porte bien.

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