27 JUILLET 2026

LES ZOUAVES PONTIFICAUX : LA NEUVIÈME CROISADE

Entre 1860 et 1870, des milliers de jeunes Européens quittent leur pays pour aller mourir en Italie au service d’un souverain étranger : le pape. Ils ne défendent ni leur nation…
Entre 1860 et 1870, des milliers de jeunes Européens quittent leur pays pour aller mourir en Italie au service d’un souverain étranger : le pape. Ils ne défendent ni leur nation, ni leurs biens, ni leur famille. Ils défendent un État — les États pontificaux — qui n’est pas le leur, contre une autre idée en train de naître : l’unité italienne.

On les appelle les zouaves pontificaux. Plus de dix mille volontaires, venus d’une trentaine de nationalités, dont environ trois mille Français. Beaucoup sont nobles, certains fortunés, quelques-uns paysans ou ouvriers. Presque tous sont catholiques, célibataires, et convaincus de participer à une nouvelle croisade. Ils perdront leur guerre : le 20 septembre 1870, Rome tombe, et le pouvoir temporel du pape disparaît après onze siècles.

Leur histoire pourrait n’être qu’une curiosité militaire. Elle pose en réalité une question qui traverse les siècles : qu’est-ce qui pousse un homme à quitter son pays, à risquer sa fortune et sa vie, pour une cause qui n’est pas la sienne ? La réponse des zouaves dérange, parce qu’elle contredit l’idée rassurante que les hommes n’agissent que par intérêt. Ils n’agissaient pas par intérêt. Ils agissaient par conviction.
LES FAITS
En 1860, l’État pontifical est menacé. Le royaume de Piémont-Sardaigne, moteur du Risorgimento, entend unifier l’Italie et intégrer Rome. Les puissances catholiques se dérobent…
En 1860, l’État pontifical est menacé. Le royaume de Piémont-Sardaigne, moteur du Risorgimento, entend unifier l’Italie et intégrer Rome. Les puissances catholiques se dérobent. Le pape Pie IX, par l’intermédiaire de son pro-ministre des armes Mgr Xavier de Mérode, confie la réorganisation de son armée au général français Louis Juchault de Lamoricière, ancien d’Algérie. Un bataillon de tirailleurs franco-belges se forme ; doté d’un uniforme inspiré des zouaves d’Afrique, il devient le 1er janvier 1861 le corps des zouaves pontificaux, puis un régiment en 1867.

Le baptême du feu est un désastre. Le 18 septembre 1860, à Castelfidardo, l’armée pontificale, très inférieure en nombre, est écrasée par les Piémontais ; le général de Pimodan y meurt, et les États du pape sont réduits au seul Latium. Seuls les volontaires franco-belges sauvent l’honneur. Le désastre, paradoxalement, fait affluer les engagés : entre 1861 et 1870, plus de dix mille hommes issus d’une trentaine de pays passeront par le régiment, dont environ trois mille Français — près de cent cinquante d’entre eux officiers, aumôniers ou médecins (Laurent Gruaz, thèse sur les officiers des zouaves pontificaux, 2014).

La grande victoire vient en 1867. Le 3 novembre, à Mentana, les zouaves et un corps expéditionnaire français dépêché par Napoléon III enfoncent les Chemises rouges de Garibaldi, plus nombreux mais mal armés. Les garibaldiens laissent près d’un millier de morts et de blessés et quelque mille quatre cents prisonniers ; les pontificaux comptent une vingtaine de tués. Mentana offre au pape un répit de trois ans, qui permet la tenue du concile de Vatican I. Le répit prend fin en 1870 : rappelée par la guerre franco-prussienne, la garnison française quitte Rome. Une armée italienne de soixante-dix mille hommes investit la ville ; le 20 septembre, après une résistance symbolique à la Porta Pia, Pie IX ordonne la reddition pour éviter le bain de sang. Le régiment est licencié le 21 septembre 1870.

L’histoire ne s’arrête pas là. Environ mille deux cents zouaves français, autorisés à rentrer, sont regroupés le 7 octobre 1870 dans la Légion des volontaires de l’Ouest, commandée par le baron Athanase de Charette. Rattachés à l’armée de la Loire, ils se couvrent de gloire le 2 décembre à Loigny, où une charge à la baïonnette leur coûte plus des deux tiers de leurs effectifs. Ceux qui étaient partis mourir pour le pape finissent par mourir pour la France.
POUR UNE CAUSE PLUS GRANDE QUE SOI
On peut voir dans les zouaves des fanatiques anachroniques. On peut aussi y voir des idéalistes. Ils n’étaient pas des mercenaires : loin de toucher une solde attractive…
On peut voir dans les zouaves des fanatiques anachroniques. On peut aussi y voir des idéalistes. Ils n’étaient pas des mercenaires : loin de toucher une solde attractive, beaucoup finançaient eux-mêmes leur voyage et leur équipement. Ils ne cherchaient ni terre, ni butin, ni gloire nationale. Ils tenaient une conviction — la défense de ce qu’ils appelaient la chrétienté — pour plus importante que leur confort, leur carrière et leur vie.

Cette conviction produisit un courage difficile à contester. À Castelfidardo, la plupart s’étaient confessés avant la bataille, et le bataillon franco-belge tint quand l’armée pontificale se débandait. À Loigny, la charge des Volontaires de l’Ouest, drapeau du Sacré-Cœur en tête, sauva une armée française de la déroute au prix d’un sacrifice terrible. Ce sont des faits, non des légendes. Le mépris rétrospectif que l’on peut éprouver pour leur cause n’efface pas la réalité de leur engagement.

Il y a plus. Les zouaves incarnent une solidarité transnationale que notre époque, obsédée par les frontières, comprend mal. Un noble breton, un paysan hollandais, un étudiant canadien, un ouvrier irlandais se retrouvaient dans le même régiment, sous des ordres donnés en français, unis non par la nationalité mais par la foi. Avant que le XXe siècle n’invente l’engagement idéologique international, ces hommes en avaient déjà éprouvé la force. Les juger seulement à l’aune de leur défaite, c’est manquer ce qu’ils révèlent : qu’une idée peut mobiliser plus sûrement qu’un intérêt.
LES CROISÉS À CONTRE-COURANT
Il faut pourtant regarder l’autre versant. Les zouaves n’ont pas seulement perdu leur guerre : ils l’ont menée contre le sens de l’histoire. Ce qu’ils combattaient, c’était…
Il faut pourtant regarder l’autre versant. Les zouaves n’ont pas seulement perdu leur guerre : ils l’ont menée contre le sens de l’histoire. Ce qu’ils combattaient, c’était l’unification d’une nation et l’aspiration d’un peuple à disposer de lui-même. Ce qu’ils défendaient, c’était un État théocratique où le pape régnait en souverain temporel, gouvernait des sujets, entretenait une armée et une police — un modèle que le XIXe siècle libéral jugeait déjà d’un autre âge, et que bien des catholiques eux-mêmes n’appelaient plus de leurs vœux.

Le recrutement dit assez la couleur politique de l’entreprise. Les volontaires français venaient massivement de l’Ouest légitimiste, de Bretagne et de Vendée, héritiers des chouans : on y croise des Charette, des Cathelineau, des Cadoudal. Défendre le pape-roi, c’était pour beaucoup prolonger un combat contre la Révolution française et tout ce qu’elle avait enfanté — la souveraineté du peuple, l’égalité civile, la sécularisation du pouvoir. La croisade pontificale était aussi une contre-révolution.

L’Europe libérale ne s’y trompa pas. L’intervention française de Mentana souleva l’indignation des patriotes italiens et des républicains ; Victor Hugo, exilé et garibaldien de cœur, en fit un poème de colère. Et lorsque le général de Failly résuma la victoire d’une formule restée célèbre — « les Chassepots ont fait merveille » —, le contraste sauta aux yeux : la cause présentée comme sacrée avait été tranchée par la supériorité d’un fusil sur des volontaires en chemise rouge. Les zouaves se croyaient les défenseurs d’une civilisation ; ils furent aussi les auxiliaires d’un ordre finissant, sauvés un temps par la technologie militaire d’un empereur qui les lâcherait trois ans plus tard.
LA MÉCANIQUE D’UNE MOBILISATION
Reste la question la plus intéressante, celle que ni l’éloge ni le procès ne suffisent à traiter : comment fabrique-t-on des volontaires prêts à mourir loin de chez eux ?…
Reste la question la plus intéressante, celle que ni l’éloge ni le procès ne suffisent à traiter : comment fabrique-t-on des volontaires prêts à mourir loin de chez eux ? Les zouaves offrent un cas d’école, et leurs ressorts n’ont rien perdu de leur actualité.

Il faut d’abord un récit. L’appel de Lamoricière, en 1860, fut explicitement présenté comme une croisade — la « neuvième » —, réactivant l’imaginaire médiéval du combat sacré. Il faut ensuite un financement : après la perte de ses provinces les plus riches, le pape organise le Denier de Saint-Pierre, une collecte transnationale qui, à travers des comités paroissiaux dans toute l’Europe catholique, finance le recrutement et l’armement. Il faut enfin des réseaux : le clergé, les familles légitimistes, la presse ultramontaine relaient l’appel, orientent les vocations, célèbrent les partants.

Le ressort le plus puissant est la sacralisation du sacrifice. Les historiens ont montré comment, chez les zouaves, la mort au combat était pensée non comme une perte mais comme un martyre, une victoire spirituelle ; beaucoup portaient le Sacré-Cœur sur la poitrine, et les mères jouaient un rôle décisif dans la construction de cette vocation, comme elles le faisaient pour le sacerdoce (Laurent Gruaz). Un récit héroïque, un argent qui circule par-delà les frontières, des réseaux d’entraînement, une promesse de sens qui transfigure la mort : ce sont là les quatre rouages de toute mobilisation idéologique. Les identifier chez les zouaves n’excuse rien et ne condamne rien. Cela permet de comprendre — et de reconnaître le mécanisme quand il resurgit ailleurs, sous d’autres drapeaux.
« Sire, les Chassepots ont fait merveille ! » — Général de Failly, télégramme à Napoléon III après la bataille de Mentana, novembre 1867. La formule fit scandale :…
« Sire, les Chassepots ont fait merveille ! » — Général de Failly, télégramme à Napoléon III après la bataille de Mentana, novembre 1867. La formule fit scandale : elle rappelait que la cause dite éternelle avait été sauvée, ce jour-là, moins par la foi des croisés que par la portée d’un fusil.
UNE HISTOIRE OUBLIÉE QUI PARLE DU PRÉSENT
Les zouaves pontificaux ont perdu leur guerre. Le 20 septembre 1870, Rome devient la capitale de l’Italie, les États pontificaux disparaissent, le pape cesse d’être un souverain…
Les zouaves pontificaux ont perdu leur guerre. Le 20 septembre 1870, Rome devient la capitale de l’Italie, les États pontificaux disparaissent, le pape cesse d’être un souverain territorial. Le monde qu’ils étaient venus défendre s’effondre. Pourtant, leur histoire continue de nous interroger — car elle raconte moins le conflit entre Pie IX et Garibaldi que la puissance des idées. Nous aimons croire que les hommes décident par intérêt, que l’économie explique tout, que les frontières déterminent les loyautés. Les zouaves démontrent l’inverse : des milliers de jeunes gens quittèrent leur pays, dépensèrent leur fortune et acceptèrent de mourir pour un souverain étranger parce qu’ils croyaient défendre non un État, mais une civilisation.

C’est une distinction essentielle. Lorsqu’une cause devient sacrée, elle dépasse les calculs rationnels : elle transforme des étudiants en soldats, des notaires en officiers, des paysans en combattants. Toutes les grandes convictions ont produit ce phénomène — les croisades, les guerres de Religion, les philhellènes partis défendre la Grèce, les Brigades internationales d’Espagne, et jusqu’aux volontaires étrangers partis combattre en Ukraine aujourd’hui. Les motivations changent d’une époque à l’autre ; le mécanisme humain, lui, reste remarquablement stable. C’est pour cette raison que les démocraties gagneraient à étudier ces phénomènes sans simplification.

Une précaution s’impose ici. Les zouaves pontificaux ne sont évidemment pas les ancêtres des djihadistes : ils ne combattaient ni pour imposer la terreur, ni pour assassiner des civils, ni pour détruire leur propre pays. Les comparer moralement serait absurde. Mais les sciences sociales peuvent comparer, non les morales, les mécanismes de mobilisation. Comment recrute-t-on ? Qui finance ? Quel récit héroïque propose-t-on ? Quel rôle jouent les réseaux religieux, familiaux, militants ? Comment accueille-t-on les volontaires à leur retour ? Ces questions traversent les époques, et leurs réponses varient bien moins qu’on ne l’imagine.

Les zouaves révèlent aussi une réalité que les États sous-estiment : la force des appartenances multiples. Nous tenons pour évident qu’un citoyen appartient d’abord à son pays. L’histoire montre que certains se définissent d’abord par leur foi, leur civilisation, leur idéologie ou leur idée de la justice — et cette tension n’a jamais disparu. Elle explique encore une part des engagements internationaux d’aujourd’hui. Les vainqueurs, dit-on, écrivent les cartes ; les vaincus écrivent parfois les mémoires. Les États pontificaux ont disparu, l’Italie unifiée a triomphé, et pourtant, cent cinquante ans plus tard, ces croisés perdus intriguent encore les historiens — non parce qu’ils ont changé le cours de l’histoire, mais parce qu’ils illustrent une constante de la condition humaine : les hommes sont capables de sacrifier leur vie pour une idée.

Comprendre cette force est indispensable, car une société persuadée que seules les raisons matérielles gouvernent les individus sera toujours surprise lorsque certains acceptent de mourir pour une conviction. Les zouaves pontificaux appartiennent au XIXe siècle. La question qu’ils posent appartient à toutes les époques : qu’est-ce qui vaut plus qu’une vie ? Tant que des êtres humains y répondront différemment, l’histoire continuera de produire des volontaires prêts à quitter leur pays pour une cause qu’ils jugent supérieure à eux-mêmes.

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