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LAST CALL: Chapitre 4

1992 : LA DETTE À BAS PRIX

Le quatrième verrou, et le seul qui ne s’ouvre pas de l’intérieur. Ce chapitre raconte comment la France a cédé sa souveraineté monétaire, non par conviction fédéraliste…
Le quatrième verrou, et le seul qui ne s’ouvre pas de l’intérieur. Ce chapitre raconte comment la France a cédé sa souveraineté monétaire, non par conviction fédéraliste mais par calcul politique, et ce que cette cession lui a réellement acheté. La thèse est frontale : l’euro n’a pas contraint la France à l’immobilisme, il lui a permis de se l’offrir à crédit. Vingt ans d’emprunt à taux quasi nul n’ont financé ni la recherche, ni l’éducation, ni la modernisation de l’État — ils ont payé le présent pour ne rien changer. Le résultat se lit dans un seul chiffre : partis du même niveau d’endettement en 1999, la France et l’Allemagne sont aujourd’hui séparées de cinquante points de PIB, sous la même monnaie et les mêmes règles.
1989 : LE MUR TOMBE, PARIS S’INQUIÈTE Le 9 novembre 1989, le mur tombe. Dans les capitales européennes, on célèbre ; à Paris, on s’inquiète. Une Allemagne réunifiée…
1989 : LE MUR TOMBE, PARIS S’INQUIÈTE

Le 9 novembre 1989, le mur tombe. Dans les capitales européennes, on célèbre ; à Paris, on s’inquiète. Une Allemagne réunifiée — 78 millions d’habitants, première puissance industrielle du continent, position géographique centrale — est une Allemagne qui n’a plus besoin de personne. Mitterrand cherche une parade. Il en a déjà une : elle s’appelle l’euro.

Le terrain a été préparé six ans plus tôt. En restant dans le Système monétaire européen en mars 1983, Mitterrand a accepté la discipline monétaire de la Bundesbank : c’est le prix à payer pour que les marchés cessent d’attaquer le franc. La monnaie commune met fin à cette tutelle, ou plutôt la transforme — Paris rejoint le club de la monnaie forte sans avoir à en mériter durablement les critères.

L’euro, dans l’esprit de Mitterrand, n’est donc pas une conviction fédéraliste. C’est une sortie par le haut d’une double impasse : nationale en 1983, géopolitique en 1989.

L’auteur prend soin de distinguer l’idée du calcul. Le projet de monnaie commune est ancien : le rapport Werner, commandé en 1970, proposait déjà une union économique et monétaire, avant d’échouer sur les chocs pétroliers. Ce qui change après 1983, ce n’est pas la technique, c’est la nature de la motivation française — devenue politique, et pour partie inavouable. Elle sert à contenir l’Allemagne d’un côté, et de l’autre à fournir à la gauche française une contrainte extérieure qui la dispense d’assumer en son nom propre la rigueur qu’elle vient d’imposer. Deux objectifs qui n’ont rien à voir avec la construction européenne, et qui expliqueront l’architecture bancale du traité à venir.
MAASTRICHT, UN MARCHÉ DE DUPES Trois hommes construisent ce qui deviendra Maastricht. Jacques Delors d’abord, artisan du tournant de la rigueur comme ministre de l’Économie…
MAASTRICHT, UN MARCHÉ DE DUPES

Trois hommes construisent ce qui deviendra Maastricht. Jacques Delors d’abord, artisan du tournant de la rigueur comme ministre de l’Économie, devenu président de la Commission en 1985. Il commande en 1988 le rapport qui porte son nom, feuille de route vers la monnaie unique adoptée par le Conseil européen de Madrid en 1989. Sa conviction est profonde : la discipline budgétaire ne peut s’imposer en France que si elle est présentée comme une contrainte supranationale plutôt que comme un choix politique.

Helmut Kohl ensuite. Après la chute du mur, il a besoin de l’aval de Paris pour réunifier l’Allemagne sans alarmer ses voisins. Mitterrand hésite, résiste, s’inquiète — et Kohl comprend ce que cette inquiétude peut lui rapporter. Pour les apparences, il accepte de sacrifier le mark, mais il exige que la future banque centrale soit calquée sur la Bundesbank : indépendante, obsédée par la stabilité des prix, installée à Francfort. Le mark disparaît comme symbole et survit comme norme. C’est un compromis parfaitement asymétrique, que Kohl présente comme une concession.

De ces origines troubles découle une architecture bancale : une monnaie sans État fédéral pour la soutenir, des règles budgétaires sans sanction crédible, une banque centrale calibrée sur le seul modèle allemand. Et une erreur de lecture que l’auteur résume d’une phrase : l’Allemagne ne sera pas arrimée à l’Europe, c’est l’Europe qui sera arrimée à l’Allemagne.

Le traité est signé le 7 février 1992. L’échange paraît équilibré ; en réalité, l’Allemagne cède un symbole et impose une architecture, la France cède une institution et hérite de règles qu’elle n’a pas écrites. Pour entrer dans l’euro, elle devra, par la loi du 4 août 1993, rendre la Banque de France indépendante et rompre avec deux siècles de tradition. Le 17 février 2002, le franc cesse d’avoir cours légal après 640 ans d’existence.
VINGT ANS DE DETTE À BAS PRIX Les conséquences sont multiples. L’euro supprime la dévaluation, l’outil d’ajustement le moins douloureux politiquement : les pays qui perdent…
VINGT ANS DE DETTE À BAS PRIX

Les conséquences sont multiples. L’euro supprime la dévaluation, l’outil d’ajustement le moins douloureux politiquement : les pays qui perdent en compétitivité passent désormais par l’austérité imposée, comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Irlande entre 2010 et 2015. Il impose aussi une politique monétaire unique à des économies très différentes — ce qui est bon pour Stuttgart ne l’est pas nécessairement pour Marseille.

Mais la conséquence décisive est ailleurs, et c’est le cœur du chapitre. Parce qu’elle partage la monnaie allemande, la France emprunte pendant vingt ans à des taux proches de zéro — négatifs même, de l’été 2019 à septembre 2021. Avec le franc, elle paierait 5 ou 6 %, comme l’Italie avant l’euro.

Cet argent bon marché finance-t-il la recherche, l’éducation, la modernisation de l’État ? Non. Il finance le statu quo. En 1999, la France et l’Allemagne affichent une dette publique identique, autour de 60 % du PIB. Vingt-cinq ans plus tard, l’Allemagne est à 63 %, la France à 114 %. Même monnaie, mêmes taux, mêmes crises, cinquante points d’écart. L’argent facile n’a pas préparé l’avenir : il a payé le présent pour ne rien changer, permettant au modèle élargi de 1945-1981 et au progressisme né de 1983 de perdurer.

D’où la formule : l’euro ne contraint pas la France à l’immobilisme, il lui permet de se l’offrir à crédit.

Le verrou a pourtant failli céder. En 2010-2012, la crise des dettes souveraines menace d’emporter la zone euro ; la Grèce s’effondre, l’Italie emprunte à 7 %, les spreads français divergent. Le parapluie s’ouvre le 26 juillet 2012, quand Draghi déclare que la BCE fera tout ce qu’il faudra pour préserver l’euro. Aucun peuple n’a voté cette phrase, aucun parlement ne l’a débattue. Pour la France, elle signifie dix années supplémentaires de taux quasi nuls sans rien réformer. Mitterrand avait acheté du temps en 1992 ; Draghi en rachète en 2012.
DEUX TRAJECTOIRES, UNE SEULE MONNAIE Sans pression du marché, la France emprunte aux taux allemands quelle que soit sa situation réelle. Sans pression des règles, Chirac…
DEUX TRAJECTOIRES, UNE SEULE MONNAIE

Sans pression du marché, la France emprunte aux taux allemands quelle que soit sa situation réelle. Sans pression des règles, Chirac et Schröder suspendent ensemble le Pacte de stabilité en 2003, dès qu’il les concerne. L’auteur appelle cela l’illusion d’avoir raison : rien ne vient plus signaler l’erreur.

Les chiffres qui suivent servent à mesurer ce que devient une même monnaie soumise à deux politiques opposées. L’Allemagne vend au monde chaque année 240 milliards d’euros de plus qu’elle n’achète ; la France achète 80 milliards de plus qu’elle ne vend. Sur vingt ans, cela représente 4 000 milliards d’excédents commerciaux d’un côté, 1 500 milliards de déficits de l’autre.

L’Allemagne tient sa dépense publique. En 2009, elle inscrit dans sa Loi fondamentale un frein à la dette qui plafonne le déficit structurel à 0,35 % du PIB. Ses entreprises ne sont pas étouffées par les prélèvements, son coût du travail reste contenu, et la compétitivité suit — avec elle l’industrie, qui pèse 23 % du PIB contre 10 % en France.

La France ne tient pas la sienne. Elle n’inscrit aucun frein à la dette dans sa Constitution, n’adopte aucune règle budgétaire contraignante, et laisse sa dépense publique grimper à 57 % du PIB, huit points au-dessus de l’Allemagne. Ses entreprises plient sous le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé d’Europe.

Le résultat est saisissant parce que le point de départ est récent. En 2010, les deux pays étaient encore proches : 85 % de dette pour la France, 82 % pour l’Allemagne. Trois points d’écart, dans la même monnaie, sous les mêmes règles. Quatorze ans plus tard, le gouffre : 113 % contre 63 %. Cinquante points de PIB creusés sous les mêmes chocs — crise grecque, Covid, guerre en Ukraine. L’un en sort avec une dette maîtrisée, l’autre avec une dette qui ne se gouverne plus. Quand une même monnaie couvre deux trajectoires aussi divergentes, la différence est nécessairement politique.
LE CERCLE VICIEUX ET SES RECONDUCTIONS Maurice Allais, prix Nobel, l’avait dit à propos de Maastricht : la construction politique devait précéder la construction économique…
LE CERCLE VICIEUX ET SES RECONDUCTIONS

Maurice Allais, prix Nobel, l’avait dit à propos de Maastricht : la construction politique devait précéder la construction économique. Une union de nations ne se construit durablement que si elle protège mieux que chaque nation seule ; si elle y faillit, les nations n’ont aucune raison d’y abandonner leur souveraineté.

Or c’est exactement ce que la France a fait. Elle a cédé sa souveraineté monétaire à une Europe qui ne la protégeait pas mieux, afin de préserver le modèle social de 1945 élargi en 1981 — lequel était lui-même la cause de son incapacité à se réformer. Elle a sacrifié sa souveraineté pour défendre les causes de son impuissance. Le cercle est parfaitement vicieux : l’alibi européen protège le modèle social, le modèle social justifie l’alibi européen, et les deux ensemble interdisent la sortie.

Ce verrou ne tient pas seul : il est reconduit par chacun des successeurs de Mitterrand. Sarkozy fait adopter le traité de Lisbonne en 2008 par voie parlementaire, contournant le non français de 2005. Hollande, élu en 2012 sur la promesse de renégocier le TSCG, signe le texte trois mois après son investiture sans aucune modification. Macron prononce en septembre 2017 son discours de la Sorbonne — budget de la zone euro, ministre des Finances commun, convergence fiscale : Berlin ne répond pas, et huit ans plus tard il n’a obtenu aucun des trois.

Reste une objection sérieuse, traitée frontalement. En juillet 2020, pour la première fois, l’Union mutualise sa dette : n’est-ce pas la preuve que la patience a payé ? L’épisode démontre l’inverse. La mutualisation n’a pas été arrachée par la France après trente ans de plaidoyer — elle a été décidée par Berlin, dans une crise qui menaçait aussi l’Allemagne, et elle est bornée dans le temps, plafonnée, encadrée. Cette victoire coûte d’ailleurs plus cher qu’elle ne rapporte : avec Next Generation UE, Paris reçoit 40 milliards de subventions et contribuera de 66 à 70 milliards au remboursement d’ici 2058. Déficit net pour le contribuable français : 26 à 30 milliards.
BREXIT, MINORITÉ, ET LA NOTE À RÉGLER Un dernier événement aggrave mécaniquement le verrou. Le 23 juin 2016, les Britanniques votent à 52 % la sortie de l’Union…
BREXIT, MINORITÉ, ET LA NOTE À RÉGLER

Un dernier événement aggrave mécaniquement le verrou. Le 23 juin 2016, les Britanniques votent à 52 % la sortie de l’Union. Pendant quarante-sept ans, le Royaume-Uni y avait été un contrepoids naturel à l’hégémonie allemande — par tradition libérale contre le corporatisme rhénan, par instinct atlantiste contre le continentalisme berlinois. Sans Londres, depuis le 31 janvier 2020, plus aucune puissance comparable ne rééquilibre l’arbitrage européen.

Chaque élargissement dilue par ailleurs le poids de la France. L’Allemagne plaide pour l’élargissement à l’Est par stratégie industrielle : les pays d’Europe centrale deviennent ses ateliers, intégrés à ses chaînes de valeur. Le bloc germano-nordique-oriental pèse plus de 60 % de la population de l’Union et atteint seul, sans la France, le seuil de la majorité qualifiée fixé par Lisbonne. La France n’est plus nécessaire à la décision européenne.

D’où le verdict sur le couple franco-allemand : une fiction française, dont les Allemands ne parlent jamais dans leur débat public. Quand Berlin veut du matériel militaire, il choisit les F-35 plutôt que le Rafale et lance Sky Shield en 2022 sans informer Paris. Quand il veut sortir du nucléaire, il impose une taxonomie verte qui exclut l’atome. Quand il veut signer le Mercosur, il passe outre le vote de l’Assemblée. À chaque arbitrage majeur de la décennie, l’Allemagne décide contre la France ou sans elle.

La note est alors dressée. La France se retrouve dans une situation sans précédent : une dette de pays en développement avec un modèle social de pays riche, une industrie dévastée, une balance commerciale insupportable, une souveraineté transférée à des institutions qu’elle ne contrôle plus.

Et le chapitre se clôt sur la difficulté propre à ce verrou : il est le seul des quatre qui ne s’ouvre pas de l’intérieur. Il exige une négociation, une coalition, une diplomatie avec des partenaires qui n’ont aucune raison de concéder quoi que ce soit à une France qui ne s’est jamais réformée. La crédibilité budgétaire est la seule clé qui ouvre cette négociation d’égal à égal — et cette clé suppose d’avoir d’abord levé les verrous de 1945 et de 1981.

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