WOW!

LAST CALL : Chapitre 6

LA FACTURE ET LA CIBLE

Le chapitre pivot du livre : celui qui transforme un diagnostic politique en équation budgétaire. Les cinq premiers chapitres décrivaient une mécanique de blocage ;…
Le chapitre pivot du livre : celui qui transforme un diagnostic politique en équation budgétaire. Les cinq premiers chapitres décrivaient une mécanique de blocage ; celui-ci en chiffre le coût et fixe l’objectif. Il procède en trois temps. D’abord une cartographie de la dépense publique française, séparée en deux blocs qui obéissent à des logiques différentes. Ensuite une mesure de ce que la démographie ajoutera d’ici 2032 sans qu’aucune décision politique n’ait à être prise. Enfin un calcul qui aboutit à un nombre : 145 milliards d’euros à trouver sur le seul bloc social. Le chapitre se clôt sur une annexe statistique comparant le bilan budgétaire des présidents successifs, dont ressort un fait unique : en cinquante-trois ans, aucun mandat ne s’est terminé sous le ratio d’endettement reçu en héritage.
DEUX BUDGETS SOUS UN MÊME TOIT L’auteur commence par une distinction que les découpages comptables brouillent : deux budgets coexistent en France. L’un finance le modèle social…
DEUX BUDGETS SOUS UN MÊME TOIT

L’auteur commence par une distinction que les découpages comptables brouillent : deux budgets coexistent en France. L’un finance le modèle social — retraites, santé, solidarité au sens large, aides aux entrepreneurs. L’autre finance le régalien et l’avenir de la nation — éducation, défense, sécurité, justice, infrastructures et charge de la dette. Les recettes, insuffisantes pour couvrir l’ensemble, viennent toutes des Français et de leurs entreprises ; vases communicants ou non, le déficit est global.

Le bloc social mobilise environ 940 milliards d’euros de dépenses publiques effectives en 2024, près d’un tiers du PIB, répartis en quatre masses. Les retraites pèsent 430 milliards, réversion comprise — le régime général 155, les complémentaires AGIRC-ARRCO 95, la fonction publique d’État 60, les régimes territoriaux et hospitaliers 25, les régimes spéciaux 15, la mutualité agricole 15, les indépendants 12, le Fonds de solidarité vieillesse 18. Soit 14 % du PIB, le deuxième niveau d’Europe après l’Italie. La santé absorbe 280 milliards : 110 pour l’hôpital, 55 pour les soins de ville, 37 pour les médicaments et dispositifs, 25 pour les soins de longue durée, 17 pour les indemnités journalières. La solidarité au sens large, chômage inclus, mobilise 160 milliards : 40 pour la famille, 45 pour l’indemnisation du chômage et les politiques d’emploi, 17 pour le logement, 22 pour les minima sociaux, 36 pour la dépendance et le handicap. Les aides aux entrepreneurs représentent enfin 70 milliards, strictement les compensations versées par l’État à la Sécurité sociale pour les exonérations de cotisations — les niches fiscales pures, qui sont des moindres recettes et non des dépenses, sont volontairement exclues.

Une précision de périmètre s’impose : la Sécurité sociale au sens strict pèse environ 640 milliards, les deux tiers du bloc social. Le « déficit de la Sécurité sociale » de 15,3 milliards en 2024 ne porte donc que sur ce périmètre restreint. C’est une photographie partielle.

Le bloc souverain, lui, représente environ 700 milliards par an. Et le déficit public s’établissait à 152,5 milliards d’euros en 2025, soit 5,1 % du PIB — un déficit structurel et récurrent en l’absence de grandes réformes.

De cette cartographie sort un diagnostic contre-intuitif, qui est le vrai apport du passage. La fragilité française ne tient pas à l’effondrement du bloc social : celui-ci est encore globalement financé. Elle tient au fait que la France n’arrive plus à payer ses fonctions souveraines sans emprunter. Pire : ce déséquilibre s’observe avant même que la démographie n’ait fait basculer le bloc social. Cette réalité disqualifie deux discours à la fois — celui qui réclame plus d’État pour plus de services, puisque l’État régalien est déjà en déficit ; et celui qui imagine que couper dans le régalien suffirait à pérenniser le modèle social.
LE PIÈGE SE REFERME : DETTE ET TAUX Viennent alors les chiffres du piège. En 2025, les administrations publiques ont collecté 43,6 % du PIB en prélèvements obligatoires,…
LE PIÈGE SE REFERME : DETTE ET TAUX

Viennent alors les chiffres du piège. En 2025, les administrations publiques ont collecté 43,6 % du PIB en prélèvements obligatoires, parmi les taux les plus élevés du monde développé. La dette publique atteint 3 460 milliards d’euros fin 2025, soit 115,6 % du PIB, et pourrait approcher 4 000 milliards d’ici 2029 selon les projections de la Cour des comptes.

Le signal des marchés s’est déjà déplacé. À la mi-2026, après les dégradations de Fitch et de Standard & Poor’s, le spread entre la France et l’Allemagne oscille entre 70 et 90 points de base ; il y a dix ans, il était inférieur à 30. La charge de la dette progresse de 9 milliards d’euros pour la seule année 2026, neutralisant l’essentiel des 11 milliards d’économies prévues au projet de loi de finances. L’auteur en tire une formule qui résume la situation : la France emprunte déjà, pour partie, pour payer ce que lui coûte ce qu’elle a emprunté.

Deux dynamiques se superposent. Si rien ne change, la dette augmente chaque année de 150 milliards d’euros, davantage avec la dérive démographique. À ce flux nouveau s’ajoute la dette qui roule : 170 à 200 milliards d’OAT arrivent à échéance chaque année, émises pour la plupart entre 2014 et 2021 à des taux compris entre 0 % et 1 %, et refinancées aujourd’hui autour de 3,75 %. Cette double mécanique porte la charge d’intérêts de 60 milliards en 2024 à plus de 100 milliards en 2029 — un quasi-doublement en cinq ans, soit une fois et demie le budget de l’Éducation nationale et davantage que celui de la Défense.

L’auteur insiste sur ce que représente cette dépense : un argent public qui ne finance ni école, ni hôpital, ni transition énergétique, mais rémunère des créanciers pour des dépenses passées. Chaque euro consacré au service de la dette est un euro perdu pour l’avenir.

La vulnérabilité, cependant, se mesure moins au coût présent qu’à l’absence de marge. Tout choc exogène se transmet désormais directement au budget : le choc pétrolier de mars 2026 a suffi à porter l’OAT à 3,90 %. S’y ajoute une concurrence inédite sur l’offre obligataire mondiale — l’Allemagne lève mille milliards pour son réarmement, les États-Unis émettent des volumes records, le Japon revient sur les marchés.

Le constat se resserre en trois phrases. Jamais la France n’a autant prélevé. Jamais elle n’a autant emprunté. Jamais elle n’a été aussi dépendante des marchés et de l’Europe. Elle doit produire plus, dépenser moins et mieux, et retrouver de la croissance.
MODERNISER LE SOUVERAIN : 40 MILLIARDS Le levier fiscal est fermé. Les prélèvements obligatoires sont à un plafond qui ne peut plus céder : l’écart avec l’Allemagne…
MODERNISER LE SOUVERAIN : 40 MILLIARDS

Le levier fiscal est fermé. Les prélèvements obligatoires sont à un plafond qui ne peut plus céder : l’écart avec l’Allemagne représente environ cinq points de PIB, soit plus de 100 milliards par an payés en plus par les entreprises et les ménages. L’objection danoise — Copenhague prélève 45,8 % — se retourne contre elle-même : le Danemark dépense 49 % du PIB contre 57 % en France, d’où son excédent chronique et sa dette à 31 %. Et il dépense mieux, ses agents publics relevant du droit privé hors fonctions régaliennes.

Côté dépenses, les leviers classiques sont connus et limités, et l’auteur les chiffre pour désamorcer les fausses solutions. Supprimer les 317 comités Théodule représente 30 millions, soit 0,02 % du déficit. Rationaliser les 792 agences produit 3,3 milliards. Privatiser tout l’audiovisuel public rapporte 4 milliards. Le plan le plus ambitieux jamais présenté, celui de la Droite Républicaine en octobre 2024, chiffre 50 milliards dont la moitié sur le bloc souverain : intégralement exécuté, il ne couvrirait qu’un tiers du déficit. Ensemble, ces leviers représentent au mieux 25 à 30 milliards bruts, dont une part sera absorbée par le réarmement : l’objectif OTAN de 3,5 % du PIB imposera 5 à 10 milliards supplémentaires par an. Net, d’ici 2032 : 15 à 20 milliards.

Deux gisements plus profonds restent ouverts. Le premier est la refonte du statut de la fonction publique. Le statut général de 1983 est commun, mais les trois statuts particuliers de 1984, 1984 et 1986 ont créé trois carrières largement étanches. La Suède a engagé sa réforme en 1986, l’Italie dans les années 1990, les Pays-Bas en 2020 ; dans ces pays, seules les fonctions régaliennes conservent un statut distinct, aucun n’a démantelé son service public, et tous ont des administrations jugées plus performantes. Juridiquement, rien ne l’interdit en France : le statut de 1983 est une loi ordinaire. La méthode éprouvée consiste à faire entrer les nouvelles cohortes sous régime de droit commun après une date pivot, le stock se réduisant par les départs en retraite. Rendement : 5 à 10 milliards annuels en 2032, 10 à 15 en 2037, près de 20 en 2045.

Le second est la fraude. Les estimations divergent — 80 à 100 milliards selon Solidaires Finances Publiques, 70 à 80 pour la seule fraude fiscale selon Zucman — et la Cour des comptes qualifie ces chiffres d’affirmations quasi gratuites, tout en reconnaissant que la France est l’un des derniers pays de l’OCDE à ne pas chiffrer son écart fiscal. Le même rapport documente une décennie de stagnation : les droits notifiés par le contrôle fiscal passent de 21,2 milliards en 2015 à 20,1 en 2024, alors que les recettes progressent de 44 % et que la DGFiP a perdu près de 30 % de ses effectifs depuis 2008. Sur la fraude sociale, la première estimation officielle date de septembre 2024 : 13 milliards annuels, dont 600 millions effectivement recouvrés — moins de 5 % du préjudice. L’Italie a ramené son écart TVA de 27 à 14,6 milliards en deux ans par la facturation électronique ; la France l’appliquera pleinement en septembre 2027, huit ans après Rome. Fourchette réaliste : 10 à 15 milliards annuels, sans hausse d’impôt.

Total des trois leviers souverains : 30 à 45 milliards à l’horizon 2032.
LA DÉRIVE : 135 MILLIARDS QUI ARRIVENT SEULS Le passage suivant est le plus important du chapitre, parce qu’il porte sur une dépense que personne n’aura à voter…
LA DÉRIVE : 135 MILLIARDS QUI ARRIVENT SEULS

Le passage suivant est le plus important du chapitre, parce qu’il porte sur une dépense que personne n’aura à voter.

Le choc démographique n’a pas encore produit ses pleins effets. Le baby-boom bascule dans l’inactivité depuis 2020, le pic du passage à la retraite est attendu vers 2030, et la France comptera 4,5 millions de personnes de plus de 75 ans supplémentaires d’ici 2045. D’ici 2032, à la fin du premier quinquennat post-2027, le bloc social aura donc augmenté mécaniquement de 135 milliards d’euros annuels — près du déficit public actuel. Soixante milliards pour les retraites, puisque chaque année 750 000 Français franchissent l’âge de la retraite quand 650 000 entrent sur le marché du travail. Cinquante-cinq milliards pour la santé, sous l’effet cumulé du vieillissement et de l’inflation thérapeutique. Vingt milliards pour le chômage, la solidarité et la dépendance.

Ces 135 milliards ne supposent aucune décision nouvelle, aucune réforme, aucun vote : c’est le produit arithmétique de la démographie et des coûts de santé. Ils arrivent seuls.

Ajoutés aux 152 milliards de déficit actuel, ils donnent un déficit 2032 de 287 milliards, environ 9 % du PIB — trajectoire convergente des projections d’Olivier Blanchard et de François Ecalle, qui situent la dette au-delà de 150 % du PIB en 2040. À ce stade, le service de la dette devient le premier poste budgétaire de l’État, davantage que l’Éducation nationale, la Défense et la Justice réunies : chaque ménage acquitte alors indirectement plus de 5 000 euros d’intérêts par an, soit trois mois de SMIC net.

Le précédent grec sert d’avertissement chiffré : taux triplés en quelques semaines, charge de la dette passée de 6 % à plus de 20 % du PIB, PIB effondré de 25 % entre 2010 et 2018, chômage à 27,5 %, près de 400 000 départs de jeunes diplômés.

L’auteur traite ensuite l’objection la plus répandue : l’Europe ne laissera pas tomber la France. C’est exact, mais insuffisant. La BCE interviendra par rachats massifs, les pays du Nord finiront par accepter une mutualisation partielle — non par solidarité mais par intérêt vital, un éclatement de la zone euro coûtant à l’Allemagne dix à vingt fois plus que ce qu’elle refuse de mutualiser. Mais ces interventions stabilisent le coût de la dette, pas son stock. Quant à la sortie de l’euro, elle n’est pas une porte : la dette française est libellée en euros, un franc dévalué amputerait les recettes de 30 % quand les remboursements resteraient dus en euros — c’est ce qui a ruiné l’Argentine en 2001. L’Europe ne sauve pas la France : elle lui donne cinq ans, peut-être.

Reste la dette qu’on ne voit pas. On objectera que l’Italie et la Grèce sont plus endettées — 135 % et 154 % du PIB — mais toutes deux ont déjà absorbé une partie de l’ajustement : Rome avec les réformes Dini en 1995 et Fornero en 2011, Athènes sous contrainte de la Troïka. Leur dette est visible. La France, à 115 %, affiche un niveau inférieur mais incomplet : le compte général de l’État évalue à près de 1 500 milliards les engagements de retraite des agents publics, absents de la dette au sens de Maastricht. Avec les autres engagements hors bilan, la Cour des comptes estime le total à plus de 4 000 milliards. L’Italie et la Grèce ont absorbé ; la France a différé.
LE CALCUL : 145 MILLIARDS SUR LE SOCIAL Le calcul est finalement simple. Le déficit 2025 s’établit à 152 milliards. Sur la base d’un PIB nominal projeté à environ 3 500 milliards…
LE CALCUL : 145 MILLIARDS SUR LE SOCIAL

Le calcul est finalement simple. Le déficit 2025 s’établit à 152 milliards. Sur la base d’un PIB nominal projeté à environ 3 500 milliards en 2032 — contre 2 990 en 2025 — le seuil des 3 % représente 105 milliards de déficit autorisé : il faut donc 50 milliards de redressement pour repasser fermement sous Maastricht, plus les 135 milliards nécessaires à neutraliser la dérive démographique. Total brut : 185 milliards. Le souverain modernisé peut en prendre 30 à 45 selon le degré d’exécution, soit 40 en valeur centrale. Reste 145 milliards à trouver sur le seul bloc social.

L’auteur précise aussitôt qu’il n’existe aucune réserve cachée : l’argent est déjà programmé dans le système. Programmé signifie inscrit dans des règles et des barèmes qui produisent automatiquement la dépense, sans qu’aucune décision annuelle ait à les confirmer. Les pensions découlent de trois pièces calibrées dans la loi — l’âge effectif de départ, le taux de remplacement, les règles d’indexation. Les remboursements de santé résultent du panier de soins, des conditions d’admission en affection de longue durée, des tarifs conventionnels. Les prestations de solidarité sont la somme arithmétique de critères d’éligibilité, de seuils et d’indexations. Les aides aux entrepreneurs résultent d’allègements accumulés depuis trente ans sans extinction : chacun a été décidé un jour, aucun n’a été reconsidéré depuis. Réformer signifie ici modifier les règles qui produisent la dépense.

Deux précisions méthodologiques encadrent la cible. Elle raisonne à prélèvements inchangés en part du PIB, l’indexation des dépenses souveraines sur l’inflation étant neutralisée par l’élasticité des recettes au PIB nominal — convention du COR, du FMI et de la Cour des comptes. Et elle assume un angle mort : la charge de la dette, qui suit les taux et non l’inflation. À 115 % de dette, chaque dixième de point de spread ajoute trois milliards d’intérêts annuels.

Pourquoi cette cible ? Elle est nécessaire, parce que sans cet effort l’ajustement viendra des marchés et sera plus brutal. Elle est pertinente parce qu’elle excède de moitié ce que demandent les institutions internationales, qui ne visent que le retour à Maastricht : le FMI recommande en mai 2025 environ 80 milliards, l’OCDE 90 milliards cumulés sur trois ans, la Commission un retour sous 3 % en 2029 avec un effort ramené à 80 milliards par le gouvernement Bayrou. Trois méthodologies, un même horizon — et aucune n’intègre la dérive démographique ni ne dit ce qu’il faut faire après le retour aux 3 %.

Elle est enfin réaliste, à condition de commencer par le bon bloc. Le retour effectif à 65 ans rapporte 25 à 30 milliards par an à terme ; une réforme du travail mêlant flexisécurité danoise et activation à l’allemande ajoute 15 milliards. Cinquante milliards : c’est le socle, et sans lui rien d’autre ne tient. Restera près de 100 milliards sur les trois autres blocs — et là, le problème change de nature, car cette dépense est dispersée entre des dizaines d’opérateurs sans pilote unique. Personne n’a aujourd’hui la vue consolidée sur ce que la France dépense pour la dépendance ou le retour à l’emploi : la fragmentation politique a fabriqué la fragmentation informationnelle. À défaut de mandat clair, le retour aux équilibres devra condenser sur un quinquennat des ajustements normalement étalés sur deux ou trois — et il ne s’agira plus de corriger le modèle social mais d’en retrancher des blocs entiers, sous contrainte.
CINQUANTE-TROIS ANS SANS UN SEUL MANDAT VERTUEUX Le chapitre se clôt sur une annexe statistique destinée à comparer le bilan budgétaire des présidents successifs…
CINQUANTE-TROIS ANS SANS UN SEUL MANDAT VERTUEUX

Le chapitre se clôt sur une annexe statistique destinée à comparer le bilan budgétaire des présidents successifs. L’exercice paraît simple ; il ne l’est pas, prévient l’auteur, car toute mesure incorpore une thèse implicite.

La mesure retenue est la variation du ratio dette/PIB sur le mandat, calculée par l’INSEE depuis 1978 et reconstituée pour les années antérieures à partir des séries de la Banque de France et d’un rapport du Sénat de 1998. Sa limite est connue : tous les présidents n’ont pas affronté les mêmes chocs, et une crise mondiale ne peut être imputée au président français qui la traverse. D’où le recours à trois benchmarks — zone euro, moyenne OCDE, G7 — l’écart entre la variation française et celle du groupe de référence mesurant la singularité française.

Le tableau fait apparaître trois mandats où la France creuse plus vite que ses pairs — Chirac, Hollande, Macron — et trois où elle évolue comme eux ou mieux : Giscard, Mitterrand, Sarkozy. Cette lecture nuance le récit dominant. Elle disculpe partiellement Sarkozy, dont la dérive de vingt-six points en cinq ans coïncide avec une crise globale qui creusait le ratio de toutes les économies avancées. Elle situe Mitterrand dans la moyenne d’une décennie où l’OCDE entière s’endettait. Et elle désigne Chirac, Hollande et Macron comme des mandats de divergence : Macron creuse en absolu moins vite que Sarkozy, mais il creuse pendant que la zone euro et l’OCDE consolident. Leur problème n’est pas la vitesse, c’est la divergence.

Le cas Mitterrand est traité à part. Son mandat a duré quatorze ans, et c’est sur cette période qu’ont été prises les décisions structurelles — retraite à 60 ans, cinquième semaine, 39 puis 35 heures, élargissement du statut de la fonction publique — qui ont simultanément réduit les leviers de financement et élargi la générosité du modèle. Mais l’auteur refuse l’imputation mécanique : la désinflation des années 1980 a maintenu les taux réels au-dessus de la croissance réelle, créant un effet boule de neige automatique ; le chômage de masse, passé de cinq à douze pour cent entre 1980 et 1994, a réduit les recettes et gonflé les dépenses par les stabilisateurs automatiques ; et l’endettement public progressait alors dans toutes les démocraties occidentales. Les coûts différés ne se sont révélés que plus tard, quand la croissance puis les gains de productivité se sont essoufflés sans que la démographie prenne le relais.

Suivent les limites assumées de l’analyse : marge d’un à deux points sur le ratio de 1974, projection Macron extrapolée avec une incertitude de deux points, et surtout l’impossibilité de séparer ce qui revient à la décision politique, à l’effet boule de neige et aux stabilisateurs automatiques. Dernière limite, la plus lourde : la dette au sens de Maastricht ignore les engagements hors bilan, dont les pensions des fonctionnaires civils, militaires et de La Poste, évaluées à 1 840 milliards fin 2023, soit environ 63 % du PIB. Si la France appliquait les normes IFRS comme les entreprises, sa dette apparaîtrait autour de 180 % du PIB.

La conclusion tient en deux constats. En cinquante-trois ans, la dette publique française est passée de 15 % à plus de 115 % du PIB, et aucun mandat ne s’est jamais terminé sous le ratio reçu en héritage : cette continuité est le fait majeur de la période. Et sur la même période, les pays comparables n’ont pas dépensé moins que la France — l’Allemagne dans son industrie, le Danemark dans sa productivité, les Pays-Bas dans leurs retraites capitalisées, la Suède dans sa recherche. Ils ont dépensé autrement. Là où d’autres préparaient l’avenir, la France gérait son présent.

WOW! World of Words est le prolongement de L’Édito de WOW!, newsletter quotidienne publiée sur Substack.

Le fond du fonds : non pas l’archive des éditos, mais ce qu’il faut en retenir. Ce qui résiste à la relecture est repris, synthétisé, structuré, écrit à nouveau. Le prospérisme y est devenu une méthode de gouvernement. 2027 : Last Call y est devenu un livre.

Les sujets, les angles de vue, les arguments, les idées et la responsabilité éditoriale sont humains et signés. L’IA documente, recherche, valide et confronte les sources. La machine travaille. L’auteur décide et signe.

Libre. Indépendant. Sans publicité, sans actionnaires, sans abonnement payant.

Paul Corey — contact@wow-media.fr

Retour en haut