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LAST CALL Chapitre 2

1958 : LA MONARCHIE RÉPUBLICAINE

Le deuxième verrou. Ce chapitre ne plaide ni pour ni contre la Ve République : il démontre qu’elle repose sur une condition que personne n’a inscrite dans la Constitution…
Le deuxième verrou. Ce chapitre ne plaide ni pour ni contre la Ve République : il démontre qu’elle repose sur une condition que personne n’a inscrite dans la Constitution. Les pouvoirs hors normes du président — nomination du Premier ministre, 49.3, dissolution, ordonnance, référendum — n’ont de légitimité qu’adossés à un mandat explicite, demandé au peuple et accordé par lui. Tant que ce contrat existe, la verticalité produit des décisions. Dès qu’il disparaît, les mêmes pouvoirs s’exercent à vide et produisent l’immobilisme. L’auteur retrace donc l’histoire d’un contrat : passé en 1958, scellé en 1962, trahi en 1983, absent depuis. Au bout de quarante ans, le régime n’est plus ni la monarchie voulue par de Gaulle, ni la démocratie parlementaire qu’on a prétendu y substituer.
UN MANDAT, OU DES POUVOIRS À VIDE Deux définitions suffisent, écrit l’auteur, à comprendre pourquoi 1958 est devenu un verrou. Un mandat, c’est le moment où la vision portée…
UN MANDAT, OU DES POUVOIRS À VIDE

Deux définitions suffisent, écrit l’auteur, à comprendre pourquoi 1958 est devenu un verrou.

Un mandat, c’est le moment où la vision portée par un candidat rejoint en profondeur des aspirations qu’un peuple portait déjà sans avoir su les formuler. Quand cette rencontre a lieu, il est logique que le mandataire reçoive les pouvoirs d’un monarque : il faut au mandat le maximum de moyens pour s’accomplir. Plusieurs questions restent ouvertes — pour combien de temps, cinq ans ou sept ? sous quels contre-pouvoirs, parlementaires, juridiques, médiatiques ? — mais les fondements de la Ve République sont posés : un président qui nomme son Premier ministre, le 49.3, la dissolution, l’ordonnance, le référendum.

Tout tient alors à la présence ou à l’absence du contrat. Quand le mandat existe, ces pouvoirs servent à l’accomplir : le mandataire dispose de moyens de monarque pour exécuter ce que le peuple lui a demandé de faire. Quand il n’existe pas, ils s’exercent à vide. Et l’exercice à vide de pouvoirs puissants ne produit ni le changement ni le progrès : il produit l’immobilisme et la frustration.

C’est la thèse centrale du chapitre, et elle déplace le débat français habituel. La question n’est pas de savoir si la Ve République donne trop de pouvoir au président — elle est de savoir si celui qui l’exerce a demandé, et obtenu, l’autorisation de s’en servir. Un régime taillé pour un homme providentiel fonctionne tant qu’il y a un projet à porter. Confié à un pouvoir sans projet, il devient une machine à durer.
1958 : NAISSANCE DANS L’AMBIGUÏTÉ ALGÉRIENNE La IVe République s’est effondrée dans le ridicule et l’impuissance : vingt-deux gouvernements en douze ans, une durée moyenne de six mois…
1958 : NAISSANCE DANS L’AMBIGUÏTÉ ALGÉRIENNE

La IVe République s’est effondrée dans le ridicule et l’impuissance : vingt-deux gouvernements en douze ans, une durée moyenne de six mois. Le régime d’assemblée donnait tous les pouvoirs au Parlement et réduisait l’exécutif à l’impuissance. Les coalitions, fragiles et contradictoires, étaient incapables de trancher : la décolonisation s’enlisait, l’Algérie brûlait, et la France regardait ses gouvernements tomber comme des dominos pendant que le reste du monde construisait l’après-guerre.

Le 13 mai 1958, la crise algérienne fait basculer le régime. Une foule de pieds-noirs et de militaires prend d’assaut le Gouvernement général à Alger. L’armée menace de franchir la Méditerranée, le spectre du coup d’État militaire plane. De Gaulle sort de son silence : le 1er juin, l’Assemblée l’investit ; le 2 juin, elle lui accorde les pleins pouvoirs pour rédiger une nouvelle Constitution.

La Ve République naît donc d’une crise, dans l’ambiguïté d’un quasi-coup d’État légalisé. Elle gardera toujours quelque chose de ce péché originel : un pouvoir concentré, une légitimité qui vient d’en haut, une méfiance constitutive envers le Parlement.

Ce que de Gaulle construit n’est pas une démocratie parlementaire rénovée. Il veut un exécutif fort et un président arbitre au-dessus des partis, capable de trancher quand la nation est paralysée. Le président nommera le Premier ministre, présidera le Conseil des ministres, disposera des pleins pouvoirs en cas de crise, pourra dissoudre l’Assemblée. Sur le papier, c’est un régime parlementaire ; dans les faits, c’est ce que Maurice Duverger nommera en 1974 une monarchie républicaine. Mendès France l’avait pressenti dès le 11 septembre 1958 dans L’Express : la multiplicité des précautions prises contre une Assemblée élue au suffrage universel révélait, chez les rédacteurs du texte, la volonté de refouler la démocratie.
1962 : LA MONARCHIE TROUVE SA FORME C’est le référendum de 1962, et non le texte de 1958, qui fait la Ve République que nous connaissons. La Constitution initiale prévoyait…
1962 : LA MONARCHIE TROUVE SA FORME

C’est le référendum de 1962, et non le texte de 1958, qui fait la Ve République que nous connaissons. La Constitution initiale prévoyait un président élu par 80 000 grands électeurs : un arbitre respecté, pas un chef, le pouvoir réel restant au Premier ministre et au Parlement. Quelques semaines après avoir échappé à l’attentat du Petit-Clamart, de Gaulle fait basculer le régime en imposant l’élection au suffrage universel direct. Le OUI l’emporte à 62 %.

Ce jour-là, la monarchie républicaine trouve sa forme définitive : un homme élu par la nation entière, qui tire sa légitimité du peuple lui-même et plus d’aucun corps intermédiaire, au-dessus des partis et au-dessus du Parlement.

L’auteur pointe alors l’asymétrie qui commande tout le chapitre. Les pouvoirs du monarque sont gravés dans la Constitution. Le mandat qui les justifie ne l’est nulle part, et doit être refondé à chaque élection. Les uns sont permanents, l’autre est périssable.

De Gaulle, lui, honore le contrat à la lettre. Chaque fois qu’une décision majeure se présente, il la soumet au peuple. Il ne délègue pas à l’Assemblée, il ne se cache pas derrière son gouvernement : il remet son mandat en jeu, explicitement, frontalement. Quatre fois il gagne. La cinquième, en 1969, sur une réforme de régionalisation, il perd — et démissionne le soir même.

Ce geste est au cœur de la Ve République. Aucun article de la Constitution ne l’y obligeait, mais l’essence du mandat l’exigeait. Il n’y a pas de monarque sans mandat, et il n’y a plus de mandat le jour où le peuple dit non. Tout le reste du chapitre consiste à mesurer la distance parcourue depuis ce soir-là.
L’ÂGE D’OR : POMPIDOU, PUIS GISCARD Pompidou poursuit dans la même logique, avec un programme explicite : modernisation industrielle, souveraineté énergétique, ouverture européenne…
L’ÂGE D’OR : POMPIDOU, PUIS GISCARD

Pompidou poursuit dans la même logique, avec un programme explicite : modernisation industrielle, souveraineté énergétique, ouverture européenne. Il sait où il va, dit ce qu’il fera, fait ce qu’il a dit. En 1972, il aurait pu faire ratifier l’élargissement européen par le Parlement ; il choisit le référendum pour engager sa propre responsabilité. En 1974, le plan Messmer — cinquante-huit réacteurs nucléaires décidés en conseil des ministres six semaines avant sa mort — est la traduction industrielle exacte de la souveraineté énergétique qu’il avait annoncée. Le peuple mandate, le monarque exécute, jusqu’au bout.

Giscard, élu en 1974, parle à la jeunesse et agace les conservateurs. Il abaisse la majorité à 18 ans, fait adopter la loi Veil contre la moitié de son propre camp, refonde la fiscalité, engage la France dans la construction monétaire européenne. Il ne convoque aucun référendum, mais il porte chaque réforme publiquement, parfois seul contre les siens, toujours devant le peuple.

L’auteur y voit le premier glissement, discret mais décisif : le mandat commence à tenir davantage par la parole que par les actes. Sous de Gaulle, la remise en jeu était un mécanisme — un vote, un résultat, une conséquence. Sous Giscard, elle devient une posture — expliquer, assumer, affronter, sans jamais soumettre. La différence paraît mince tant que le président continue de porter publiquement ses réformes. Elle devient déterminante le jour où un président cesse de le faire, car il ne reste alors plus rien : ni le mécanisme, qui a été abandonné, ni la posture, qui n’oblige personne. C’est précisément ce qui se produit à partir de 1983.
1983 : LE CONTRAT ROMPU, PUIS OUBLIÉ Le 21 mai 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir est une légitime alternance démocratique. Mitterrand emporte l’élection sur le programme commun…
1983 : LE CONTRAT ROMPU, PUIS OUBLIÉ

Le 21 mai 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir est une légitime alternance démocratique. Mitterrand emporte l’élection sur le programme commun, avec 110 propositions et un mandat clair pour les appliquer. En vingt mois, il les applique presque toutes.

La sanction des marchés est immédiate : trois dévaluations en dix-huit mois, une inflation à 13 %. En mars 1983 vient le tournant de la rigueur. Mitterrand abandonne le programme commun, maintient la France dans le Système monétaire européen, bloque les prix et les salaires, augmente les impôts, restreint les voyages à l’étranger. Il fait l’inverse de ce pour quoi il a été élu.

Selon la logique gaullienne, le mandat est rompu : il devrait revenir devant le peuple, soit pour faire valider le tournant, soit pour partir. Mitterrand fait autre chose. Il garde le pouvoir et redéfinit son mandat sans en demander validation. Pour la première fois sous la Ve République, la monarchie s’exerce sans le contrat qui la justifiait.

Tout ce qui suit en découle. Le retour de Mitterrand en 1988, sans programme, installe le présidentialisme sans contenu : Rocard parle de l’ardente obligation de réformer, aucune réforme structurelle n’est entreprise. Chirac est élu en 1995 sur la fracture sociale, un slogan plutôt qu’un mandat ; le plan Juppé, d’ambition réelle mais jamais exposé en campagne, est balayé en trois semaines. Réélu en 2002 comme barrage à Le Pen, il voit le mandat se réduire à un veto. Sarkozy, en 2007, articule un programme dense, mais la crise de 2008 emporte le projet économique. Hollande, élu en 2012 sur la renégociation du TSCG et la taxe à 75 %, signe le traité sans modification trois mois plus tard. Macron, en 2017, pousse la logique à son terme : le « en même temps » avait précisément pour fonction d’empêcher tout point de cristallisation autour duquel se serait construit un consentement explicite.
L’ÉPUISEMENT, ET LA SORTIE POSSIBLE En 2022, la chose se voit à l’œil nu. Macron est réélu dans un second tour qui répète celui de 2017 : Le Pen comme adversaire, le front républicain…
L’ÉPUISEMENT, ET LA SORTIE POSSIBLE

En 2022, la chose se voit à l’œil nu. Macron est réélu dans un second tour qui répète celui de 2017 : Le Pen comme adversaire, le front républicain comme seul argument, l’absence de programme comme méthode. Aux législatives, il perd la majorité absolue et gouverne par 49.3 — vingt-trois fois en seize mois — sans jamais soumettre une orientation au peuple.

La dissolution du 9 juin 2024, décidée seul, est l’acte d’un président qui croit pouvoir refonder son mandat par un coup tactique. Le pari échoue : l’Assemblée sort fragmentée en trois blocs dont aucun ne peut gouverner seul. Suit la séquence la plus spectaculaire de l’épuisement : trois Premiers ministres en quinze mois — Barnier, Bayrou, Lecornu — dont aucun n’est issu d’une majorité élue. Tous tombent ou cèdent tout pour ne pas tomber. Et le monarque sans mandat, lui, reste.

La Ve République réussit ainsi ce qu’aucun de ses architectes n’avait envisagé : concentrer un maximum de pouvoir au sommet tout en rendant son exercice impossible. Séparée de sa source populaire, la verticalité se retourne contre elle-même.

Le diagnostic final est double. D’un côté, des carences de conception — Parlement affaibli, contre-pouvoirs défaillants, aucun mécanisme pour révoquer un président désavoué — tolérables tant que des hommes d’État portaient un mandat clair. De l’autre, une génération de dirigeants qui a cessé de le porter et a maquillé le régime par des réformes prétendument démocratiques : quinquennat, QPC, RIP verrouillé, conventions citoyennes triées. À chaque fois, on fait mine de rapprocher le pouvoir du peuple ; à chaque fois, on évite la seule chose qui l’en rapprocherait.

Une sortie existe pourtant, sans révision constitutionnelle : la proportionnelle relève d’une simple loi ordinaire, et la France a changé son mode de scrutin plusieurs fois sous la Ve. Le blocage est politique — aucune majorité issue du scrutin uninominal n’a intérêt à le remplacer. Elle ne peut donc être adoptée que par une majorité qui n’en a pas besoin : un président porteur d’un mandat si fort qu’il peut s’offrir le luxe de desserrer son propre verrou. La réforme institutionnelle n’attend pas un nouveau régime : elle attend un nouveau mandat.

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