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2027 : last call (projet livre 11/15) le levier

Anatomie d'un sursaut

2027 : last call (projet livre 11/15) le levier

CHAPITRE 8 — Reprendre les commandes

En sus des retraites et de l’emploi, le bloc social c’est aussi 500 milliards de dépenses publiques (santé, solidarité, aides aux entreprises). Un puzzle 3D issu de l’accumulation de réformes diverses, désormais impossible à résoudre sans redistribuer les responsabilités et sans libérer les outils pour le faire. Le premier socle du redressement est posé : 40 à 45 milliards d’euros annuels par le retour de l’âge à 65 ans et les réformes du travail. Toutes évolutions indispensables, politiquement difficiles mais techniquement faisables. C’est encore loin de la cible. Cent milliards manquent à l’appel.

Le chiffre peut sembler extravagant. Il dort dans trois périmètres que les politiques contournent depuis quarante ans. La santé pour 333 milliards d’euros par an. La solidarité — famille, pauvreté, invalidité, logement — pour près de 150 milliards, hors pôle emploi-insertion déjà couvert. Les aides directes aux entreprises, dont on parle moins mais qui obéissent à la même mécanique : 45 à 70 milliards par an. Ensemble, plus de 500 milliards. Plus que les retraites. Avant même le cœur de la flambée démographique. Et trois fois la même question : qui décide ? qui paie ? qui contrôle ?

Soixante-dix-huit pour cent des Français jugent nécessaire une réforme en profondeur de l’État-providence. Quatre-vingt-six pour cent estiment que le système de santé traverse de graves difficultés (CSA pour l’Institut pour l’innovation économique et sociale, juin 2025). Pas une majorité : une quasi-unanimité. Trois Français sur quatre, gauche et droite confondues, ne réclament pas un ajustement à la marge. Ils demandent une refondation. Ils vivent ce qui ne fonctionne plus : déserts médicaux, urgences saturées, remboursements en baisse, guichets sociaux qui se multiplient sans se coordonner, délais qui s’allongent, opacité partout. Quand le contrat social tient ses promesses, il ne génère pas de telles exigences. Il les porte quand il sent, sans toujours pouvoir le formuler, qu’il finance un édifice dont il a perdu la clef.

La santé

Environ 340 milliards d’euros en 2024, soit 11,4 % du PIB. Ce chiffre, dépense courante au sens OCDE, agrège la part publique et la part privée (complémentaires et reste à charge des ménages). Seule la part publique — environ 263 milliards — relève du bloc social agrégé au chapitre précédent ; les 70 milliards restants sont supportés directement par les ménages et leurs assureurs complémentaires.

Le cœur des dépenses — soins hospitaliers, soins ambulatoires, médicaments et dispositifs médicaux — pèse 255 milliards : 121 milliards pour l’hôpital (la moitié), 78 milliards pour la médecine de ville, 56 milliards pour les biens médicaux. Les 78 milliards restants couvrent les soins de longue durée, la prévention et près de 15 milliards de coûts de gestion. Le financement est massivement public : 79 % par la Sécurité sociale et l’État, 13 % par les complémentaires, 8 % par le reste à charge des ménages.

Au total, la France dépense près d’un tiers de plus par habitant que la moyenne de l’OCDE. Les frais d’administration se montent à 4,6 % de cette dépense contre 2 % dans l’OCDE et 0,8 % au Royaume-Uni — sept milliards d’euros par an, prix du double remboursement Sécu-mutuelle.

À ces sommes correspondent encore des résultats cliniques globalement supérieurs à la moyenne. Espérance de vie de 83 ans, deux ans au-dessus de l’OCDE. Mortalité évitable parmi les plus basses d’Europe. Couverture universelle. Il faut comprendre ce paradoxe avant de le condamner. Ces bons indicateurs sont des indicateurs de stock. Ils mesurent un capital sanitaire accumulé sur trente ans — formation médicale d’excellence, recherche clinique, infrastructure hospitalière, médecine de proximité dense. Les indicateurs de flux racontent une autre histoire. Six millions de Français sans médecin traitant. Vingtquatre départements n’ont pas de première année d’études de santé. 87 % du territoire est classé en désert médical. Quatrevingt-dix pour cent des urgences saturées en moyenne sur 2024. Le système ne tue pas l’usager, il l’épuise. Et il décapitalise discrètement le stock dont il vivait.

Trois symptômes mesurent la dérive. L’ONDAM — l’objectif national voté par le Parlement — a été respecté de 2010 à 2019. Il est systématiquement dépassé depuis 2020. Sur cinq ans hors crise, il a progressé de près de 5 % par an contre une inflation de 3 %. Le Sénat parle d’un « biais optimiste systématique ». L’objectif voté n’est plus l’objectif tenu.

Le déficit cumulé des hôpitaux publics est passé de l’équilibre en 2020 à plus de 5 milliards en 2025, alors même que le Ségur de la santé a injecté près de 12 milliards par an de revalorisations salariales. C’est la démonstration centrale : si la cause de la dégradation était le sous-financement, douze milliards par an pendant quatre ans auraient produit un effet mesurable. Cela n’a pas suffi à arrêter l’hémorragie. La désertification médicale, enfin, qui n’est pas seulement un problème géographique mais le symptôme qu’aucune autorité française ne peut décider où s’installent les médecins, alors que c’est elle qui finance leur formation pendant douze ans.

Tous décident, aucun ne répond

Les déserts médicaux d’abord. Le pacte d’avril 2025 mobilise des incitations financières, des assistants médicaux, des cabinets solidaires, des téléconsultations — comme si déployer des outils pouvait compenser une décision qu’on refuse de prendre. La cause est connue, jamais nommée : la liberté absolue d’installation. Un médecin formé pendant douze ans aux frais du contribuable peut s’installer là où il veut, et il choisit Bordeaux, Lyon, Annecy. Les zones sous-dotées en paieprix. Toucher à ce principe suppose un accord entre l’État, les ordres, les syndicats, les facultés et les ARS — cinq à six acteurs qui disposent chacun d’un droit de veto de fait. Aucun n’a le pouvoir de décider. Tous ont le pouvoir d’empêcher. Tous l’utilisent.

Les achats hospitaliers ensuite. Quand un hôpital achète des médicaments, des seringues ou des scanners, cela représente près de 30 milliards d’euros par an — le deuxième poste de dépense après les salaires, en hausse de plus de 50 % en dix ans, sans pilotage national. La Cour des comptes a posé le diagnostic dès 2017 : chaque hôpital négocie seul, un tiers seulement des achats passe par les trois centrales nationales. La solution est connue : massifier les achats, faire négocier les prix des médicaments hospitaliers par l’autorité qui négocie déjà ceux des pharmacies de ville, supprimer la marge particulière qui pousse les hôpitaux à acheter des médicaments coûteux. Personne ne conteste ces trois mesures, aucune n’a été appliquée. Le programme officiel d’optimisation, baptisé PHARE, illustre l’impasse : 425 millions d’économies en 2015, 350 millions en 2024 — moins, neuf ans plus tard.

La permanence des soins, enfin. Qui répond la nuit, le week-end, les jours fériés ? Sur le papier, cinq autorités. L’État définit les obligations par décret. L’Assurance maladie rémunère les gardes. Les ARS arrêtent les cahiers des charges régionaux. Les conseils départementaux de l’Ordre désignent les effecteurs. Les hôpitaux assument quand personne d’autre ne le fait. Cinq acteurs sur une mission unique, et aucun qui réponde devant le patient à minuit. Le décrochage de la garde de ville n’est pas la faute des médecins libéraux. C’est l’État qui en a posé les conditions. Le décret du 15 septembre 2003, pris sous la pression des grèves de 2001-2002, transforme l’obligation légale de garde en un simple « devoir déontologique ». À partir de ce jour, participer à la permanence devient un acte volontaire. En 2014, deux médecins libéraux sur trois faisaient encore des gardes. En 2021, à peine plus d’un sur trois. Dans 35 départements, plus aucun médecin disponible après minuit. Vingt-trois départements ont dû recourir aux réquisitions préfectorales. Un libéral qui choisit aujourd’hui de ne pas garder n’enfreint aucune obligation. Il fait ce que l’État lui a explicitement permis de faire. Le report s’est fait mécaniquement vers le seul guichet resté ouvert : les urgences hospitalières. Vingt millions de passages par an, contre dix millions en 1996 ; près de 90 % des services saturés en moyenne sur 2024.

Tous les rapports convergent depuis sept ans. Mesnier en 2018 documente l’effondrement des soins non programmés en ville. Mesnier-Carli en 2019 propose la création d’un Service d’Accès aux Soins, le SAS — un numéro unique, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui réoriente vers le bon dispositif : urgence vraie au SAMU, soin non programmé vers un médecin de ville, simple conseil par téléphone. Le même rapport propose une gradation des services d’urgence : tous les hôpitaux ne devraient pas tout offrir, certains pourraient fermer en nuit profonde là où l’activité ne le justifie plus. L’IGAS en 2021 montre que même à l’intérieur de l’hôpital, l’obligation de garde n’a aucune force légale, que les mutualisations public-privé restent marginales, et que l’hôpital public porte 80 % de la charge pour 60 % de l’activité. Aucun de ces rapports ne demande de moyens supplémentaires. Tous demandent la même chose : un chef de file unique, une obligation refondée, une gradation territoriale assumée. Aucune mesure n’a été pleinement appliquée. Trois cas, une même pathologie. À chaque fois, une mission est partagée entre des intervenants dont aucun n’a l’autorité d’imposer la décision aux autres. Tout le monde décide d’un fragment. Personne ne répond du résultat global.

Le HCAAM, dans ses rapports de 2018 et 2021, plaide pour un scénario de rupture qui mettrait fin au cloisonnement institué dans les années 1970 entre prévention, soins et médico-social. La Cour des comptes, en novembre 2021, constate que les plans nationaux renvoient à d’autres plans sans établir de lien et ne peuvent être véritablement évalués. Tous l’ont dit. Aucun n’a été entendu.

La solidarité

Ouvrir le catalogue des aides sociales et le trier par ordre alphabétique. S’arrêter à la première lettre. Faire la somme. ARE pour l’allocation de retour à l’emploi. APL pour l’aide au logement. AAH pour l’allocation aux adultes handicapés. APA pour l’allocation personnalisée d’autonomie. ASE pour l’aide sociale à l’enfance. Et derrière, ASPA, ASS, ARS, ADA, AFD, ASI, AME. Douze dispositifs majeurs, près de cent milliards d’euros par an, plusieurs budgets ministériels cumulés. Et ce n’est que la première lettre de l’alphabet.

Décider sans payer, payer sans décider

Les aides au logement, d’abord. Dix-huit milliards d’euros, dont seize pour les seules APL. Vingt ans de littérature économique convergent : entre 60 et 80 % de l’aide est captée par les propriétaires sous forme de hausse mécanique des loyers. Gabrielle Fack à la Paris School of Economics l’établit dès 2005, l’INSEE le confirme, la Cour des comptes le redocumente, l’IGAS le redit en 2012. La cause est connue : l’offre est inélastique au prix dans les zones tendues, donc subventionner la demande revient à payer les propriétaires. La solution suit le diagnostic : bascule d’une logique de subvention des loyers vers une politique de production. La tentative de 2017 a obtenu deux milliards d’économies sans déclencher le choc d’offre annoncé. Agir sur la demande seule, sans politique de production simultanée, échoue mécaniquement.

L’allocation aux adultes handicapés ensuite. Près de quatorze milliards d’euros, distribués selon cent un protocoles différents. Cent une maisons départementales instruisent les dossiers en autonomie. Le délai de traitement varie d’un facteur dix selon le département : 1,7 mois ici, 18 mois ailleurs. L’État finance, les départements instruisent, personne n’arbitre — le citoyen handicapé voit ses droits dépendre de l’endroit où il vit.

Le pôle âge-dépendance, enfin. Onze à douze milliards d’euros via APA et ASPA, qui vont mécaniquement doubler dans la décennie sous l’effet du papy-boom. Sept EHPAD publics sur dix sont déjà déficitaires malgré trente milliards de dépenses consolidées. Aucune autorité française n’a tranché la question fondamentale : la dépendance est-elle un risque social universel à couvrir comme la maladie, ou une charge familiale à compléter aux marges ? Tous les rapports la posent depuis quinze ans. Aucune réponse politique.

Une mécanique commune se répète sur les trois pôles. Celui qui décide ne paie pas. Celui qui paie ne décide pas. Le résultat est une gabegie estimée à treize milliards d’euros par le Haut Conseil du financement de la protection sociale. Et son contraire silencieux : trente pour cent de non-recours au RSA, quarante pour cent au minimum vieillesse. Des Français à qui la République doit quelque chose ne le reçoivent pas, pendant que d’autres perçoivent ce qu’ils ne devraient pas. Mêmes causes : un système incapable de croiser ses propres fichiers, un millefeuille où décideurs et payeurs ne coïncident pas.

La solution est sur la table depuis dix ans. En avril 2016, Christophe Sirugue remet à Manuel Valls un rapport — Repenser les minima sociaux : vers une couverture socle commune — qui établit un constat fondateur : la France est le seul pays d’Europe à empiler dix minima sociaux distincts. Il propose une couverture socle universelle, versée sous condition de ressources dès dix-huit ans, qui se substituerait à l’ensemble des dix minima existants. Dix ans plus tard, cette recommandation reste lettre morte. La solidarité à la source, lancée en septembre 2025, en a posé la première brique technique : le préremplissage des demandes de RSA et de prime d’activité à partir des données fiscales. Le millefeuille des onze prestations majeures et de leurs cinq guichets — CAF, MSA, France Travail, CNAV, MDPH — reste intact. Cent cinquante milliards d’euros, et personne aux commandes.

Les aides aux entreprises

On parle de 200 milliards. Le chiffre revient dans tous les débats. Anne-Laure Delatte le défend dans un essai paru en 2023. Le MEDEF et Bercy le contestent. Le débat est faussé parce qu’il mélange deux choses qui n’ont rien à voir.

Sur les 200 milliards, 45 à 70 milliards seulement sont des dépenses publiques au sens strict. Subventions sectorielles — agriculture, transport, énergie, transition écologique, plans de filière — pour 30 à 50 milliards. Aides à l’apprentissage et à l’embauche, pour 5 à 8 milliards. Fraction restituée du crédit d’impôt recherche, pour 3 à 4 milliards. Compensations versées par l’État à la Sécurité sociale et à l’Unédic au titre des allègements de cotisations. Le reste — 110 à 130 milliards — n’est pas une dépense. Ce sont des recettes manquées. Cotisations sociales non perçues au titre des allègements généraux, dits Fillon puis bandeau Macron, pour 75 à 80 milliards. Niches fiscales productives, pour 15 à 25 milliards. Taux réduits de TVA sectoriels, restauration et travaux énergétiques, pour 15 à 20 milliards. La distinction est essentielle. On ne peut pas « économiser » des moindres recettes.

Si on supprime 75 milliards d’allègements de cotisations, on n’économise rien : on augmente les prélèvements obligatoires de 75 milliards, ce qui équivaut à un choc de coût du travail massif sur les emplois peu qualifiés. C’est défendable politiquement, mais concrètement ce sont des hausses d’impôt, surtout pas ce dont le pays a besoin.

Restent les 45 à 70 milliards de vraies dépenses. Le diagnostic est identique à ceux de la solidarité et de la santé. Le rapport Bozio-Wasmer 2024, commandé par le gouvernement, a documenté que sur les 45 dispositifs majeurs d’aides directes aux entreprises, moins d’un tiers fait l’objet d’une évaluation d’impact rigoureuse. On distribue sans savoir. Et sans réelle conditionnalité : sur le crédit d’impôt recherche, plusieurs études — IPP 2019, Cour des comptes 2021 — montrent qu’une part significative est captée par des grandes entreprises qui auraient mené la même recherche sans le crédit. Pas de pilotage interministériel : Bercy gère les niches fiscales, le ministère du Travail les aides à l’embauche, l’Agriculture les aides agricoles, l’Industrie les plans de filière. Aucune autorité ne consolide. Aucun arbitrage ne se fait sur l’efficacité comparée. Aucun dispositif ne disparaît jamais. Ils s’empilent.

La solution est connue. Recentrage des allègements sur les bas salaires, où l’effet emploi est documenté ; suppression progressive sur les hauts salaires, au-delà de 2,5 SMIC, où l’effet est quasi nul. Refonte du CIR vers les PME et les entreprises de taille intermédiaire. Conditionnalité environnementale et sociale sur les aides directes. Évaluation systématique avec sunset clauses : un dispositif qui n’a pas démontré son efficacité au bout de cinq ans s’éteint automatiquement. Sur les 45 à 70 milliards de vraies dépenses, le potentiel d’économies réelles, par rationalisation et conditionnalité, se situe entre 5 et 10 milliards d’euros annuels à horizon 2032.

Le puzzle 3D

Trois volets, cinq cents milliards d’euros par an, une seule et même mécanique. Le puzzle qui les paralyse à trois dimensions. Une dimension verticale, la cascade territoriale : État, régions, départements, communes. Quarante ans de décentralisation ont distribué les compétences sanitaires et sociales le long de cette chaîne sans jamais aligner les financements sur les responsabilités. Une dimension horizontale, la juxtaposition des sphères de financement et de prestation : public, privé, paritaire, mutualiste, associatif. Cinq univers qui ne partagent ni leurs données ni leur calendrier. Une dimension fonctionnelle, la séparation des métiers : qui prescrit, qui paie, qui contrôle, qui rend compte. Le médecin libéral prescrit, l’Assurance maladie paie, l’ARS organise, la HAS recommande, la Cour contrôle, le Parlement vote. La CAF instruit le RSA, le département en arbitre l’extension, France Travail en suit l’insertion, l’État en porte le coût.

Six fonctions, six acteurs sur la santé. Quatre fonctions, quatre acteurs sur la solidarité. Et, dans tous les cas, aucun comptable du résultat global. Au-dessus de ces trois dimensions, un système d’information sous-exploité.

Le Système national des données de santé est parmi les plus riches au monde — il n’est utilisé par aucun acteur pour piloter en temps réel le parcours d’un patient. Les fichiers fiscaux, sociaux, médicaux ne se parlent pas. La donnée existe. Le pilotage n’existe pas.

Le débat français oscille depuis quarante ans entre trois fausses sorties. La tentation nationalisatrice, qui ferait de la santé un service public intégral à la britannique. Le NHS produit aujourd’hui des résultats inférieurs aux nôtres pour une dépense équivalente — listes d’attente record, médecins en grève, exode vers l’Australie. Ce n’est pas le modèle vers lequel courir, c’est celui dont les Britanniques cherchent à sortir.

La tentation privatisatrice, qui mettrait en concurrence des assureurs pivots à la néerlandaise. Le modèle fonctionne aux Pays-Bas, mais suppose des décennies d’acculturation au risque assurantiel et une acceptation sociale de la concurrence en santé qui n’a rien d’évident en France.

La tentation décentralisatrice, enfin, qui confierait davantage aux régions, aux départements, aux ARS. C’est ce que la France fait par à-coups depuis 1982 — Defferre, ARS en 2010, loi 3DS en 2024. La fragmentation y a survécu à chaque vague. Et pour cause : la France n’est pas trop décentralisée — ses ARS appliquent des cadres nationaux dont elles ne peuvent s’écarter, n’ont ni la convention médicale, ni les tarifs, ni la maîtrise de l’installation. Elle est déconcentrée sans autonomie. Décentraliser davantage sans transférer le pouvoir réel ne ferait qu’ajouter une couche au millefeuille.

La preuve est devant nous.

Deux pays font mieux que la France à dépense équivalente, par deux chemins opposés. Les PaysBas pilotent depuis le centre, par grandes assurances pivot. Le Danemark pilote depuis ses régions, payeurs et organisateurs sur le même périmètre. Centralisation intégrée d’un côté, décentralisation intégrée de l’autre. La variable explicative n’est pas la verticalité. Elle est l’intégration des fonctions sur un même responsable.

La France cumule l’inverse des deux : trop centralisée pour laisser ses ARS décider, trop fragmentée pour piloter depuis Paris. Elle a hérité du pire de chaque modèle : la lourdeur d’un État central qui ne décide pas, la dispersion d’un système local qui ne paie pas. Ce n’est pas un problème de propriété ni de niveau. C’est un problème d’intégration fonctionnelle.

Ce que sortir du puzzle suppose

Sortir du puzzle 3D ne demande ni nouvelle institution, ni grand soir, ni fusion d’organismes. Mais cela suppose un acte que la France n’a jamais accompli depuis 1945 : segmenter ses politiques sociales en blocs étanches et désigner, pour chacun, un responsable unique. Découper selon deux axes — ce qui est national contre ce qui est local, ce qui relève de l’assurance obligatoire contre ce qui relève du complément ou du choix individuel — pour faire émerger une grille où chaque case a son pilote, ses recettes, ses dépenses, et son obligation de rendre compte. Là où cinq autorités cohabitent aujourd’hui, une seule décide demain. Là où des flux financiers se chevauchent, des comptes étanches se substituent au double remboursement. Là où la fragmentation absorbe les économies, la délimitation les rend visibles.

Cette segmentation est techniquement simple. Politiquement, elle déplace de l’argent et du pouvoir. Les complémentaires perdent une partie du double remboursement qu’elles tirent depuis cinquante ans. Les ARS gagnent un budget territorialisé qu’elles n’ont jamais eu. Les départements perdent leur autonomie d’instruction sur des prestations qu’ils ne financent pas. L’État central perd la maîtrise opérationnelle au profit du local. L’Ordre des médecins perd son monopole de désignation des effecteurs au profit des ARS-Régions.

Cinq pertes nettes, donc cinq coalitions d’opposition. Aucune ne se résorbera spontanément. Aucune ne se résoudra par la concertation. Aucune n’a été tentée depuis quarante ans, précisément parce qu’aucun gouvernement n’a osé porter le coût politique de la délimitation. Le détail de cette architecture — les blocs, leurs frontières, leurs pilotes, la transition pluriannuelle — fait l’objet du chapitre 10.

La solution n’est pas indolore.

Tout système qui veut redistribuer et concentrer ses fonctions doit accepter de retirer du pouvoir à quelqu’un. La France ne l’a jamais accepté. C’est précisément ce qu’il faut demander au mandat de 2027. Pourquoi maintenant Le diagnostic du puzzle 3D est posé depuis vingt ans. Si rien n’a été fait, c’est aussi parce que la solution exigeait une chose qu’aucune technologie ne savait produire à coût raisonnable : faire dialoguer en temps réel des centaines de fichiers hétérogènes, sans en fusionner aucun, sans réécrire aucun système d’information, sans créer une administration nouvelle pour les harmoniser. Cette barrière vient de tomber.

L’intelligence artificielle ne fait pas la même chose que l’informatique de gestion. L’informatique d’hier exigeait des données structurées à l’avance, dans des formats compatibles, selon des nomenclatures harmonisées. C’est exactement ce que la France n’a jamais réussi à faire entre la SNDS, le PMSI hospitalier, les bases des complémentaires, les fichiers MDPH, les rôles fiscaux, les circuits CAF. Quarante ans de tentatives d’interopérabilité administrative ont buté sur ce mur. L’IA contemporaine, elle, lit des données mal rangées. Elle réconcilie des nomenclatures qui ne se parlent pas. Elle comprend qu’ALD 30 dans la SNDS, E11 dans le codage CIM-10 et « diabète insulinodépendant » dans un dossier MDPH désignent la même réalité. La couche d’interprétation se fait en temps réel, sur des données restées dans leurs silos d’origine. L’anonymisation différentielle, mature depuis 2020, permet de répondre à des questions précises sur des cohortes — combien de patients diabétiques en ALD ne reçoivent pas la prestation à laquelle ils ont droit ? — sans jamais exposer aucune donnée individuelle. Le compromis vie privée / pilotage public, longtemps présenté comme insoluble, est techniquement résolu.

Cette stratégie n’est pas spéculative. L’Estonie l’a mise en œuvre dès 2001 avec X-Road, une couche d’interopérabilité qui ne fusionne aucune base et ne supprime aucune institution mais relie 450 institutions publiques et privées et 1 300 systèmes d’information. 99 % des services publics estoniens sont aujourd’hui digitalisés. Le Danemark a fait le même choix en 2003 avec sundhed.dk, qui agrège plus de 100 sources de données réparties entre cinq régions, 98 municipalités, 1 850 cabinets de médecine générale, 1 200 spécialistes privés, hôpitaux et pharmacies. Reste l’objection de la taille : l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, le Danemark 5,8 millions. Mais l’Allemagne, 84 millions, a généralisé en janvier 2025 un dossier patient électronique national obligatoire, et plusieurs Länder déploient des couches d’interopérabilité directement inspirées de XRoad.

Le passage à l’échelle est techniquement résolu. L’objection française n’est pas qu’elle ne saurait pas faire. C’est qu’elle ne décide pas de faire. Le problème politique reste entier — il faut décider qui décide, ce qu’aucune technologie ne fera à la place du pouvoir. Mais elle fait deux choses que rien ne faisait avant. Elle rend la coordination exécutable sans réforme institutionnelle préalable. Elle rend les responsables redevables de leurs résultats par la publication automatique d’indicateurs que personne ne pouvait produire jusqu’ici. Le verrou administratif et le verrou juridique sont levés. Reste le verrou politique — celui de la délimitation. Lui n’attend pas la technologie. Il attend un mandat.

Le cours des comptes

Chacun des chiffres qui suit figure dans un rapport officiel des dix dernières années, parfois plus ancien encore. En reprenant les commandes de la solidarité — couverture socle commune, fusion des guichets, pilotage unifié de l’AAH, choix politique sur la dépendance — 10 à 20 milliards. En remettant en ordre la santé — sortie de la double tuyauterie Sécu/mutuelle, massification des achats hospitaliers, intégration territoriale des parcours — 20 à 30 milliards. En évaluant et conditionnant les aides aux entreprises — recentrage des allègements sur les bas salaires, refonte du CIR, sunset clauses — 5 à 10 milliards. Au total, 35 à 60 milliards par an, sans démanteler aucune protection, sans toucher au travail, sans hausser un impôt. C’est trois fois le plan Juppé de 1995. Six fois la rigueur Sarkozy. Davantage que tout ce que les quinze dernières années ont produit cumulé. Par rapport à la cible de 145 milliards sur le bloc social, ce potentiel cumulé représente une part substantielle du chemin. Le déficit projeté de 287 milliards en 2032 redescend significativement. La dette se stabilise. Pour la première fois depuis vingt ans, la pente s’inverse.

Mais Maastricht demeure hors de portée par ces seuls leviers, et l’écart résiduel ne sera pas comblé par d’autres coupes. Les coupes que documentent les rapports existants s’arrêtent au seuil où la couverture universelle commence à se déchirer. Aller au-delà signifierait défaire ce que ce livre s’efforce justement de sauver.

Le pas suivant se trouve dans la création de richesses. Un dividende de croissance que la France n’a pas connu depuis trente ans. Une productivité publique que vingtcinq ans d’organisation ont laissée se figer. Une prime de risque qui se desserre quand les marchés cessent de douter. C’est l’objet du chapitre 9.

Paul Corey