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La patrie fait toujours rêver ?

Édito WOW! · 17 avril 2026

La patrie fait toujours rêver ?

Le maire d’une ville moyenne dans le centre du pays a retiré le mot « patrie » de son discours du 14 Juillet l’an dernier. Son équipe de communication lui avait expliqué que ça « faisait vieillot » — euphémisme poli pour dire que ça faisait peur. Il a préféré parler de « territoire », de « communauté », de « valeurs partagées ». La foule a applaudi poliment. Personne n’a rien dit. Personne n’a remarqué l’absence. Ou plutôt : tout le monde l’a remarquée mais tout le monde s’est tu. C’est cela, la France de 2026.

81 % des Français se déclarent patriotes — cinq points de plus qu’en 2022, selon Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro, juillet 2025. La confiance dans les militaires atteint 84 %, transcendant tous les clivages politiques — 75 % à gauche, 96 % chez Les Républicains. La langue reste l’élément le plus fédérateur de l’identité française pour 40 % des sondés, selon l’IFOP 2023. Le défilé du 14 Juillet rassemble encore 6 millions de téléspectateurs, selon Médiamétrie 2024. Et 57 % des 18-25 ans se disent prêts à s’engager pour protéger la France en cas de conflit, selon l’IFOP octobre 2023 et l’étude DGRIS d’Anne Muxel, ministère des Armées, avril 2024.

Ce n’est pas l’amour de la patrie qui manque. C’est l’autorisation de le dire. L’amour de la patrie est un sentiment massivement ressenti, mais collectivement innommable, publiquement inavoué.

L’écart générationnel est réel : 68 % des 18-24 ans se déclarent patriotes, contre 87 % des plus de 65 ans — Odoxa, juillet 2025. Les jeunes ne rejettent pas la France : ils refusent qu’on leur dicte comment l’aimer. Leur méfiance envers le mot « patrie » est une vigilance démocratique contre les récupérations politiques d’un sentiment réel.

Un peuple qui aime son pays sans le crier a appris, au fil des catastrophes du XXe siècle, que l’amour de la patrie peut être le pire des alibis quand il se transforme en instrument d’exclusion.

74 % des Français déclarent ne pas faire confiance à la politique. Le patriotisme français est désormais une loyauté au pays malgré l’État. Les Français n’aiment pas leur pays à travers leurs dirigeants. Ils l’aiment en dépit d’eux.

En France, le patriotisme est orphelin d’un récit partagé.

Tous les pays ne vivent pas le patriotisme comme une pathologie nationale. Au Maroc, 94 % des citoyens se disent prêts à se battre pour leur pays — Gallup International, 2022. En Pologne et en Hongrie, le patriotisme reste dominant à respectivement 78 % et 72 % — Eurobaromètre 2023. Les pays baltes, qui ont connu l’occupation soviétique, n’ont aucune ambiguïté sur le sujet.

On aime son pays avec intensité quand on a eu peur de le perdre. Les sociétés qui n’ont pas connu la menace depuis longtemps tendent à tenir pour acquis ce qu’elles ont.

Aux États-Unis, seuls 38 % considèrent le patriotisme comme « très important » en 2024, contre 70 % en 1998 — Wall Street Journal-NORC, American Values Survey, 2024. Une génération suffit pour effacer ce que des siècles avaient construit.

Les immigrés installés depuis plus de quinze ans en France se déclarent patriotes à 72 % — un taux proche de la moyenne nationale, selon l’INED, Trajectoires et origines 2, 2022. Ceux que l’on soupçonne le plus volontiers d’ambivalence envers la France portent un attachement que les natifs ont progressivement mis en sourdine. Leur patriotisme n’est pas un réflexe ni un héritage : c’est un acte délibéré, fondé sur l’expérience intime de ce que signifie manquer de pays, de langue, de sol reconnu.

Si le patriotisme du XXIe siècle a un modèle, il est là : non pas l’identité reçue comme un dû, mais la patrie réaffirmée comme un engagement renouvelé.

La guerre en Ukraine a changé l’équation. Le regain mesuré entre 2022 et 2025 — +5 points, 57 % des jeunes prêts à s’engager militairement — est documenté. Anne Muxel, directrice de recherche au CNRS, le confirme dans son étude DGRIS 2024 : ce patriotisme de crise est réel mais fragile. Il repose sur la peur plus que sur un projet partagé. La peur passe. Le projet, lui, doit être construit.

Le patriotisme sain ne peut pas compter sur la guerre ou sa menace pour exister.

Ce que révèle le fossé entre les 81 % patriotes en privé et l’impossibilité de le dire en public, c’est une pathologie spécifiquement française : la culpabilisation systématique de l’attachement national.

L’école a substitué la repentance à la fierté. Les élites ont confondu ouverture sur le monde et déracinement volontaire. Une nation adulte peut être fière de ses Lumières et assumer les pages sombres de son histoire coloniale — les deux à la fois, sans contradiction. Ce que la France n’arrive plus à faire, c’est à la fois ne pas regarder son passé en face et regarder son présent sans honte.

Et tant que la patrie ne tient pas ses promesses concrètes — services publics accessibles, égalité réelle des chances, dignité dans les territoires délaissés — le mot restera ce qu’il est aujourd’hui : interdit aux uns, instrumentalisé par les autres, et confisqué à tous.

En 2026, les Français aiment leur pays — comme on aime quelqu’un à qui on n’ose plus le dire.

Clamons le haut et fort ! Laissons pas une majorité se taire sur ce qu’elle ressent le plus.

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Paul Corey