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26 MAI 2026

MELONI: RADICALITÉ DU DISCOURS, PRAGMATISME DE LA PRATIQUE (2022-2026)

Giorgia Meloni a pris ses fonctions le 22 octobre 2022, première femme à diriger un gouvernement italien et première dirigeante d’Europe occidentale issue d’un parti revendiquant l’héritage post-fasciste. Trois ans et demi plus tard, son bilan est devenu l’un des objets politiques les plus scrutés du continent. Pour ses partisans, il démontre qu’une droite nationale peut exercer le pouvoir de manière responsable, rassurer les marchés et tenir une coalition stable — chose rare dans l’Italie de la Première République comme de la Deuxième….
Giorgia Meloni a pris ses fonctions le 22 octobre 2022, première femme à diriger un gouvernement italien et première dirigeante d’Europe occidentale issue d’un parti revendiquant l’héritage post-fasciste. Trois ans et demi plus tard, son bilan est devenu l’un des objets politiques les plus scrutés du continent. Pour ses partisans, il démontre qu’une droite nationale peut exercer le pouvoir de manière responsable, rassurer les marchés et tenir une coalition stable — chose rare dans l’Italie de la Première République comme de la Deuxième. Pour ses détracteurs, il illustre surtout la domestication progressive du populisme par les institutions européennes, au prix de promesses abandonnées et d’entorses à l’État de droit que personne n’aurait toléré chez un gouvernement d’une autre couleur.

Les chiffres bruts plaident d’abord pour la première lecture. Le déficit public italien est passé de 7,4 % du PIB en 2023 à 3,4 % en 2024 puis 3,1 % en 2025 selon l’Istat — l’une des consolidations budgétaires les plus rapides de la zone euro depuis quinze ans. Le taux de chômage est tombé à 5,1 % en janvier 2026, son plus bas niveau depuis le début de la série statistique en 2004. Les marchés financiers ont validé la trajectoire : les rendements obligataires italiens à dix ans, à 5 % en 2023, sont retombés autour de 3,6 % en septembre 2025, et le spread avec le Bund allemand s’est réduit à des niveaux qui ne s’étaient plus vus depuis 2010.

Mais les fondamentaux structurels de l’économie italienne, eux, n’ont pas bougé. La croissance s’est limitée à 0,5 % en 2025, quatrième année consécutive sous 1 %. La dette publique reste à 137 % du PIB, deuxième plus élevée de la zone euro après la Grèce. La productivité italienne est inférieure de 7 % à son niveau de 2007. Le taux de fécondité, à 1,18 enfant par femme en 2024, est l’un des plus bas du monde et se traduit par un déclin démographique qui aspire mécaniquement la croissance future. Sans les 191,5 milliards d’euros du plan européen de relance — dont l’Italie est le premier bénéficiaire —, la trajectoire serait beaucoup moins flatteuse.

Sur le plan politique, le tableau est plus nuancé encore. Sur la migration, les arrivées maritimes ont chuté de 157 651 en 2023 à environ 66 600 en 2024, soit une baisse de 57 % — succès réel, salué par Frontex et brandi sans relâche par le gouvernement. Mais en 2025, la route centrale méditerranéenne s’est partiellement rouverte : +12 % d’entrées au premier semestre selon Frontex, signe que les accords avec la Tunisie et la Libye ne tiennent qu’au prix d’efforts diplomatiques constants. Sur la liberté de la presse, le classement de Reporters sans frontières a fait reculer l’Italie de la 41e place en 2023 à la 49e en 2025 — derrière le Gabon et la Macédoine du Nord. Sur l’État de droit, les rapports successifs de la Commission européenne, du V-Dem et du CIVICUS Monitor ont signalé une « dégradation préoccupante ».

L’expérience Meloni constitue un laboratoire politique majeur pour les droites européennes — au premier rang desquelles le Rassemblement national, dont la principale figure, Marine Le Pen, a été déclarée inéligible le 31 mars 2025 pour détournement de fonds européens, avec exécution provisoire l’empêchant de se présenter en 2027 (sauf renversement en appel à l’été 2026). La question n’est plus de savoir si Meloni constitue un modèle. C’est de comprendre ce qu’elle a fait, ce qu’elle a renoncé à faire, ce que cela coûte, et ce que cela suggère pour les configurations politiques à venir en France et en Europe.
BILAN ÉCONOMIQUE: UNE ORTHODOXIE BUDGÉTAIRE INATTENDUE. Le bilan budgétaire est l’aspect le plus contre-intuitif du gouvernement Meloni. Une dirigeante issue d’un parti longtemps présenté comme eurosceptique et dépensier a appliqué l’une des politiques de consolidation les plus orthodoxes d’Europe occidentale….
BILAN ÉCONOMIQUE: UNE ORTHODOXIE BUDGÉTAIRE INATTENDUE. Le bilan budgétaire est l’aspect le plus contre-intuitif du gouvernement Meloni. Une dirigeante issue d’un parti longtemps présenté comme eurosceptique et dépensier a appliqué l’une des politiques de consolidation les plus orthodoxes d’Europe occidentale. Le déficit public, à 7,4 % du PIB en 2023 — niveau gonflé par le Superbonus, dispositif de rénovation énergétique laissé par le gouvernement Conte —, est tombé à 3,4 % en 2024, puis à 3,1 % en 2025. La trajectoire est validée par la Commission européenne, qui maintient l’Italie sous procédure de déficit excessif mais reconnaît la conformité aux exigences de réduction structurelle de 0,5 point par an.

Le marché du travail affiche des records. À 5,1 % en janvier 2026, le taux de chômage italien est le plus bas depuis le début de la série en 2004 ; 24,18 millions de personnes sont en emploi, niveau historique. La dynamique repose en partie sur des facteurs structurels favorables — Jubilé 2025 à Rome (33 millions de visiteurs), boom touristique, démographie déclinante qui réduit mécaniquement la population active —, mais également sur les réformes du marché du travail menées depuis 2022, notamment l’assouplissement des règles d’embauche pour les PME. Le taux d’emploi reste cependant l’un des plus bas de la zone euro à 62,6 %, contre 70,4 % en moyenne OCDE, et le taux d’inactivité demeure élevé à 33,9 %. La création d’emplois s’est concentrée sur des secteurs à faible productivité (tourisme, hôtellerie, construction), ce qui explique la baisse continue de la productivité italienne — recul de 7 % depuis 2007.

Cette stabilisation budgétaire a un prix politique : Meloni a renoncé aux baisses d’impôts massives qu’elle promettait. Au contraire, le taux de prélèvements obligatoires italien a augmenté à 43,1 % du PIB en 2025, en hausse de 0,7 point par rapport à 2024, fournissant des arguments aux oppositions. Les baisses ciblées sur les revenus moyens prévues par le budget 2026 sont modestes au regard des ambitions affichées en 2022. Sur ce terrain comme sur d’autres, la pratique gouvernementale s’est éloignée du programme de campagne — moins par renoncement idéologique que par contrainte arithmétique : avec 137 % de dette publique et une charge d’intérêts qui mobilise 4 % du PIB, l’Italie n’a pas les marges de manœuvre dont parlait l’opposition.

Le facteur souvent passé sous silence est l’apport du plan européen Next Generation EU. L’Italie est le premier bénéficiaire du programme, avec 191,5 milliards d’euros alloués (122 Md€ de prêts et 70 Md€ de subventions) — à comparer aux 39,4 milliards reçus par la France. Sans cet apport extérieur, le déficit primaire italien serait beaucoup plus difficile à contenir, et l’investissement public se serait probablement effondré. Le gouvernement Meloni, parti pris contre l’intégration européenne dans la rhétorique, en est aujourd’hui le principal bénéficiaire pratique. Le paradoxe est assumé en privé par les responsables italiens, peu commenté en public. Il rappelle qu’une partie de la stabilisation italienne ne tient pas à une gestion vertueuse, mais à une transfusion européenne dont rien ne garantit la prolongation après 2026.
MIGRATION: UN SUCCÈS RÉEL, UNE TRAJECTOIRE INSTABLE. La politique migratoire est l’axe sur lequel le gouvernement a obtenu son succès de communication le plus visible. Les arrivées maritimes en Italie sont passées d’un pic de 157 651 personnes en 2023 à environ 66 600 en 2024 selon le ministère de l’Intérieur — soit une baisse de 57 %, la plus forte enregistrée depuis 2018….
MIGRATION: UN SUCCÈS RÉEL, UNE TRAJECTOIRE INSTABLE. La politique migratoire est l’axe sur lequel le gouvernement a obtenu son succès de communication le plus visible. Les arrivées maritimes en Italie sont passées d’un pic de 157 651 personnes en 2023 à environ 66 600 en 2024 selon le ministère de l’Intérieur — soit une baisse de 57 %, la plus forte enregistrée depuis 2018. Cette diminution résulte d’une combinaison de mesures : protocole bilatéral avec l’Albanie pour le traitement extraterritorial des demandes d’asile (signé en novembre 2023), accord avec la Tunisie de juillet 2023 (105 millions d’euros sur trois ans pour le contrôle des départs), coopération renforcée avec les autorités libyennes, et campagne diplomatique européenne pour faire monter en puissance les retours.

Mais la trajectoire de 2025 oblige à nuancer. Les données Frontex pour le premier semestre 2025 indiquent une augmentation de 12 % des passages sur la route centre-méditerranéenne par rapport à la même période en 2024, principalement portée par les départs depuis la Libye (+80 %). Sur l’année 2025, la baisse cumulée des entrées irrégulières dans l’Union à fin novembre n’était plus que de 1 % sur cette route, contre des baisses fortes (-43 %, -60 %) sur les autres routes terrestres. Le ralentissement n’est pas une réouverture brutale ; mais il rappelle que les accords avec les pays de transit dépendent d’équilibres politiques fragiles, et qu’une réorientation des réseaux de passage suffit à effacer l’effet d’une année de mesures.

Le protocole avec l’Albanie illustre les difficultés juridiques croissantes. Les centres ouverts à Shëngjin et Gjadër en octobre 2024 ont été paralysés à plusieurs reprises par des décisions de la Cour de cassation italienne et de la Cour de justice de l’Union européenne, qui ont contesté la qualification de pays sûrs invoquée par Rome. Le coût budgétaire du dispositif (estimé à 670 millions d’euros sur cinq ans pour quelques centaines de placements effectifs en 2024-2025) a relancé le débat sur le rapport coût-efficacité de la politique. En mai 2025, une nouvelle loi a permis le transfert forcé en Albanie de migrants déjà détenus en Italie sans nouvelle approbation judiciaire — disposition critiquée par le HCR et plusieurs ONG comme affaiblissant le contrôle juridictionnel.

Parallèlement, et c’est l’aspect le moins commenté de la politique migratoire italienne, le gouvernement Meloni a ouvert l’un des plus larges programmes d’immigration légale de travail de la décennie : 452 000 visas de travail prévus pour la période 2023-2025, avec une nouvelle programmation triennale de 497 550 visas pour 2026-2028 destinés à compenser la pénurie de main-d’œuvre dans l’agriculture, le tourisme, la construction et les soins. Le discours public reste ferme sur l’immigration irrégulière ; la pratique administrative organise un afflux légal sans précédent. Cette dissociation entre rhétorique et politique effective est l’une des signatures du gouvernement Meloni — et l’une des raisons pour lesquelles ni la base militante de la droite radicale, ni les associations défenseuses des droits des migrants, n’y trouvent vraiment leur compte.
GÉOPOLITIQUE : LE REPOSITIONNEMENT ATLANTISTE. Le repositionnement diplomatique est sans doute la transformation la plus profonde du gouvernement Meloni — et celle qui a le plus rassuré les partenaires occidentaux. Issue d’un parti longtemps eurosceptique, ayant flirté avec les positions pro-Poutine d’autres formations populistes européennes (Salvini, Le Pen avant 2022), Meloni a opéré dès son arrivée au pouvoir un alignement sans ambiguïté sur les positions de l’OTAN….
GÉOPOLITIQUE : LE REPOSITIONNEMENT ATLANTISTE. Le repositionnement diplomatique est sans doute la transformation la plus profonde du gouvernement Meloni — et celle qui a le plus rassuré les partenaires occidentaux. Issue d’un parti longtemps eurosceptique, ayant flirté avec les positions pro-Poutine d’autres formations populistes européennes (Salvini, Le Pen avant 2022), Meloni a opéré dès son arrivée au pouvoir un alignement sans ambiguïté sur les positions de l’OTAN. Soutien militaire et financier ininterrompu à l’Ukraine, vote en faveur de tous les paquets de sanctions européens contre la Russie, hausse des dépenses de défense vers la cible OTAN de 2 % du PIB d’ici 2028 — l’Italie est devenue, paradoxalement, l’un des États membres les plus prévisibles de l’Alliance atlantique.

Cette ligne lui a valu une légitimation rapide auprès des chancelleries occidentales. Reçue à la Maison-Blanche par Joe Biden en mars 2024, en visite officielle à Washington par Donald Trump en avril 2025, partenaire de travail régulière d’Ursula von der Leyen, Meloni est devenue un pivot diplomatique entre l’Europe traditionnelle, les États-Unis trumpistes et certaines droites populistes du continent. Sa relation avec Elon Musk, ses interventions au CPAC, son rôle de médiatrice supposée entre la Maison-Blanche et Bruxelles depuis le retour de Trump : autant de positions inédites pour une dirigeante venue d’un parti que les libéraux européens jugeaient infréquentable trois ans plus tôt.

Sur les dossiers européens, la pratique est plus mesurée que la rhétorique. Le projet d’« Italexit », jamais formellement défendu mais évoqué dans les marges de la coalition, a été enterré. La règle de discipline budgétaire est respectée. La participation aux mécanismes communs (Next Generation EU, marchés des capitaux, plan ReArm Europe en 2025) est assumée. Sur la migration, Meloni a obtenu, par négociation classique, un assouplissement des règles européennes (pacte migratoire de 2024, accords avec les pays tiers) plutôt qu’une rupture frontale. Le bilan diplomatique est celui d’une intégration plutôt que d’une contestation : Meloni a fait avancer ses thèses dans le langage des institutions européennes, sans en sortir.

Cette transformation a un effet d’entraînement non négligeable sur d’autres droites européennes. Le Rassemblement national français, depuis l’abandon du Frexit en 2017 puis le tournant atlantiste post-2022, suit une trajectoire conceptuelle proche : conserver une rhétorique souverainiste sur l’identité et la migration, tout en acceptant les contraintes de l’appartenance européenne et atlantique. Vox en Espagne, l’AfD allemande dans une moindre mesure, le PVV néerlandais — toutes ces formations regardent Rome comme un précédent à étudier. Le « modèle Meloni » n’est pas une idéologie ; c’est une méthode d’insertion.
ÉTAT DE DROIT : LE POINT NOIR DU BILAN. C’est sur ce terrain que le bilan est le plus contesté, et il l’est de manière convergente par des observateurs très différents. Le classement de Reporters sans frontières a fait reculer l’Italie de la 41e place en 2023 à la 46e en 2024, puis à la 49e en 2025 — derrière le Gabon, la Macédoine du Nord et la Pologne….
ÉTAT DE DROIT : LE POINT NOIR DU BILAN. C’est sur ce terrain que le bilan est le plus contesté, et il l’est de manière convergente par des observateurs très différents. Le classement de Reporters sans frontières a fait reculer l’Italie de la 41e place en 2023 à la 46e en 2024, puis à la 49e en 2025 — derrière le Gabon, la Macédoine du Nord et la Pologne. Le Media Pluralism Monitor 2025 de l’Institut universitaire européen a relevé le risque global pour la pluralité des médias italiens à « moyen-élevé ». Le rapport État de droit 2025 de la Commission européenne pointe les ingérences politiques dans le service public, le recours systématique aux décrets-lois pour contourner le débat parlementaire, et la lenteur du système judiciaire. Le V-Dem Institute classe l’Italie parmi les démocraties libérales en « déclin préoccupant ».

Le service public RAI illustre la tension. Depuis l’arrivée de Meloni, plusieurs nominations à la direction et aux postes éditoriaux clés ont été contestées comme politiquement motivées. Des programmes d’enquête ont été déprogrammés (l’affaire Scurati en avril 2024 — monologue antifasciste annulé veille de la commémoration du 25 avril), plusieurs journalistes ont été poursuivis pour diffamation par des ministres en exercice. En octobre 2025, la maison du journaliste d’enquête Sigfrido Ranucci, animateur de l’émission Report, a fait l’objet d’une attaque à l’engin explosif — non revendiquée et toujours non élucidée. Selon l’observatoire Ossigeno per l’Informazione, 677 journalistes ont été menacés en Italie en 2025, soit une hausse de 31 % par rapport à 2024.

L’affaire dite « Paragon » a révélé en 2025 l’utilisation, par des services italiens non identifiés, d’un logiciel espion israélien contre plusieurs journalistes et activistes — dont des personnes travaillant sur les ONG de sauvetage en Méditerranée. Le gouvernement a démenti toute implication directe, mais l’enquête parlementaire menée par le COPASIR (commission de renseignement) n’a pas pu identifier le commanditaire. Le directive européenne anti-SLAPP (« loi Daphné »), qui devait protéger les journalistes contre les poursuites bâillons, n’a pas été incluse dans la loi de transposition italienne 2025 — au-delà de l’échéance européenne de mai 2026.

Une partie de ces tensions reste dans la zone grise du fonctionnement démocratique normal — toutes les majorités politiques tentent d’influencer le service public audiovisuel ; toutes utilisent les décrets-lois en cas d’urgence ; toutes ont des frictions avec leur magistrature. Mais l’accumulation d’incidents, la convergence des observateurs externes et la trajectoire continue (cinquante-huit incidents répertoriés par le Mapping Media Freedom italien en 2025, contre quarante-deux en 2024) dessinent un mouvement de fond. Pour les défenseurs du modèle Meloni, ce sont les attaques classiques d’institutions de gauche contre une droite enfin victorieuse. Pour ses critiques, c’est la lente reproduction d’un schéma déjà observé en Hongrie et en Pologne avant 2023 : capture progressive des médias publics, intimidation procédurale des opposants, contournement institutionnel des contre-pouvoirs. Le débat ne se tranche pas en trois ans. Il se tranchera, probablement, en dix.

« Si nous voulons que tout reste comme c’est, il faut que tout change » Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)...
« Si nous voulons que tout reste comme c’est, il faut que tout change » Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)

POUR ALLER PLUS LOIN… La phrase de Lampedusa, prononcée par Tancredi à son oncle le prince de Salina au moment de l’unification italienne en 1860, est probablement l’analyse la plus juste qu’on ait jamais faite de l’art politique italien. Pour qu’une certaine forme d’ordre demeure, il faut accepter qu’il change d’habit. Pour qu’une élite continue de gouverner, elle doit en apparence se renouveler….
POUR ALLER PLUS LOIN… La phrase de Lampedusa, prononcée par Tancredi à son oncle le prince de Salina au moment de l’unification italienne en 1860, est probablement l’analyse la plus juste qu’on ait jamais faite de l’art politique italien. Pour qu’une certaine forme d’ordre demeure, il faut accepter qu’il change d’habit. Pour qu’une élite continue de gouverner, elle doit en apparence se renouveler. Pour qu’un pays préserve son identité profonde, il doit en superposer une autre, plus visible, qui rassure ou trouble selon le moment. L’expérience Meloni s’inscrit, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en inquiète, dans cette tradition cinq fois centenaire.

Le bilan brut est ambigu, et c’est sa force. Les partisans peuvent légitimement souligner la stabilité politique retrouvée — chose exceptionnelle dans une République qui a connu soixante-dix gouvernements depuis 1946 —, la consolidation budgétaire spectaculaire, la chute initiale des arrivées migratoires, le repositionnement diplomatique réussi, le retour de la confiance des marchés. Les détracteurs peuvent légitimement signaler la dégradation continue des indicateurs de liberté de la presse et d’État de droit, l’abandon des promesses fiscales, la dépendance aux fonds européens, la stagnation économique de fond, l’impasse démographique, et l’érosion progressive des contre-pouvoirs. Les deux lectures s’appuient sur des faits réels. Aucune ne suffit à elle seule.

Trois éléments méritent d’être retenus pour l’analyse comparée. Le premier est la durée : Meloni a passé dix ans à transformer un parti marginal de 4 % en formation gouvernementale crédible, par alliances locales successives, modération sélective du discours, professionnalisation des cadres. Le deuxième est la coalition : contrairement à de nombreux mouvements populistes isolés, elle s’appuie sur Forza Italia (héritage berlusconien) et la Lega (Salvini), ce qui lui assure une majorité parlementaire stable et un ancrage institutionnel élargi. Le troisième est la dissociation entre rhétorique et pratique : maintenir un langage identitaire mobilisateur pour la base militante tout en exécutant une politique d’orthodoxie budgétaire et d’intégration européenne pour les acteurs institutionnels — exercice difficile, qui exige une discipline tactique inhabituelle.

Pour la France, la comparaison est désormais altérée par une variable nouvelle. Le 31 mars 2025, Marine Le Pen a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris pour détournement de fonds européens (3 millions d’euros sur la période 2004-2016), avec quatre ans de prison (deux fermes aménageables sous bracelet électronique), une amende de 100 000 euros et une peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire. La Cour d’appel rendra son arrêt à l’été 2026. En l’état actuel, Le Pen ne pourra pas se présenter en 2027 — pour la quatrième fois. La candidature du Rassemblement national reposera donc, sauf renversement judiciaire, sur Jordan Bardella, président du parti depuis 2022, âgé de trente ans.

Cette configuration française est paradoxalement plus proche du modèle Meloni que ne l’était la situation Le Pen. Bardella incarne une figure plus jeune, médiatiquement plus polie, avec un ancrage idéologique radical mais une pratique de communication adoucie — en miroir de la trajectoire Meloni entre 2018 et 2022. Le Rassemblement national a opéré un mouvement comparable : abandon du Frexit en 2017, normalisation diplomatique progressive, modération sélective sur certains dossiers économiques, recherche d’une crédibilité gouvernementale. La principale différence tient à la coalition : alors que Meloni s’appuie sur deux partenaires (Forza Italia, Lega), le RN reste, en France, un parti pivot sans alliés naturels capables de fournir la masse critique d’une majorité parlementaire stable. Cette différence n’est pas mineure : c’est elle qui détermine la possibilité même d’un gouvernement, et la stabilité éventuelle d’une coalition.

Une autre différence structurelle pèse : le rôle des institutions. Le système italien est parlementaire avec un président de la République garant institutionnel, et un système électoral qui favorise les coalitions. Le système français est présidentiel, avec un mode de scrutin majoritaire à deux tours qui force le rassemblement et donne au président élu une légitimité personnelle massive. Meloni n’aurait pas pu, dans le système français, accéder au pouvoir avec 26 % des voix au premier tour. Et un Bardella élu président aurait, à l’inverse de Meloni, des leviers exécutifs immédiats — décrets, nominations, dissolution — sans avoir besoin d’une coalition parlementaire stable. La transposition n’est donc pas mécanique : ce qui marche à Rome ne marche pas nécessairement de la même façon à Paris, ni dans la même direction.

Reste la question la plus difficile, et la moins discutée : celle du prix démocratique. La stabilité italienne actuelle s’accompagne d’une dégradation mesurable et convergente des indicateurs d’État de droit. Les défenseurs du modèle considèrent que ces indicateurs reflètent les biais des institutions qui les produisent, et que la respectabilité internationale obtenue par Meloni vaut bien quelques attaques rhétoriques. Les critiques considèrent qu’aucune démocratie n’a vu ses libertés régresser de manière durable sans une période préalable où ces régressions étaient présentées comme acceptables, marginales, ou exagérées par leurs adversaires. Les deux camps ont raison sur l’insuffisance des indicateurs pris isolément. La question de fond n’est pas leur précision, mais leur convergence, et la trajectoire qu’ils dessinent.

Le « modèle Meloni » est un objet politique réel, mais c’est aussi une projection. Pour les droites européennes, il offre une matrice tactique précise — comment accéder au pouvoir et y rester. Pour les gauches européennes, il représente un avertissement — comment des institutions démocratiques peuvent être progressivement infléchies sans rupture spectaculaire. Pour la France de 2027, il pose une question que ni la victoire ni la défaite d’un candidat de la droite radicale ne tranchera : que peut-on conserver d’une démocratie quand on accepte que tout change pour qu’elle reste, en apparence, ce qu’elle est ? Tancredi, dans Le Guépard, prononce sa phrase pour convaincre son oncle de soutenir Garibaldi. L’oncle, prudemment, s’y rallie. La fin du roman montre que le résultat n’est ni la révolution ni le maintien : c’est une autre Sicile, plus moderne en surface, plus inégalitaire en profondeur, et dans laquelle la mémoire de l’ancien régime se dissout sans qu’aucune grandeur ne lui succède. Lampedusa savait ce que coûte la stabilité. Il est trop tôt pour dire si l’Italie de Meloni le saura aussi.

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