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28 MAI 2026
MILEI : LA TRONÇONNEUSE AU POUVOIR
En novembre 2023, l’Argentine élit un économiste qui brandit une tronçonneuse en meeting et promet d’exterminer l’inflation, de dollariser l’économie et de fermer la banque centrale…
En novembre 2023, l’Argentine élit un économiste qui brandit une tronçonneuse en meeting et promet d’exterminer l’inflation, de dollariser l’économie et de fermer la banque centrale. La presse internationale prédit le chaos en trois mois. Près de trente mois plus tard, l’inflation annuelle est passée de 211,4 % à 31,5 %, le pays a affiché son premier excédent budgétaire en quatorze ans et la dette publique a fondu de plus de soixante points de PIB. La question n’est plus de savoir si Milei a tenu ses promesses. Elle est de savoir à quel prix.
Pour comprendre l’expérience Milei, il faut comprendre 2023. L’Argentine vient d’enchaîner cinq années de stagnation et termine l’année avec une inflation annuelle de 211,4 % — la plus élevée depuis trente-deux ans selon l’INDEC. Le peso a perdu plus de cinq sixièmes de sa valeur en quatre ans face au dollar. La dette publique est passée de 84,5 % du PIB en 2022 à 155,4 % en 2023 selon le FMI, sous l’effet combiné de la dévaluation et de la fuite des réserves. La pauvreté touche 41,7 % de la population à la prise de fonction. Quarante mille soupes populaires fonctionnent à plein régime. Le pays vit son neuvième défaut souverain en deux siècles.
Dans ce contexte, l’économiste anarcho-capitaliste Javier Milei — élu député deux ans plus tôt, à la tête d’un parti fondé en 2021 — réunit 30 % des voix au premier tour le 22 octobre 2023, puis l’emporte au second tour avec 55,7 % le 19 novembre, grâce au report des voix de Patricia Bullrich et au soutien de Mauricio Macri. Plus de 14 millions de bulletins : le score le plus élevé depuis le retour à la démocratie en 1983. Son programme tient en trois promesses : exterminer l’inflation, dollariser l’économie et tronçonner l’État.
La méthode est connue sous le nom de plan motosierra. Cinq grandes mesures structurent les dix premiers mois du mandat : une dévaluation choc, la fin des subventions et des prix administrés, le démantèlement de l’État central, un mégadécret de désrégulation de 366 articles et une loi-cadre adoptée six mois plus tard. Chacune répond à un problème précis. Chacune produit un effet macroéconomique mesurable. Chacune a un coût social documenté.
Le pays a échappé à l’hyperinflation prédite par les économistes signataires d’une lettre publiée dans The Guardian quelques jours avant le scrutin. Mais la pauvreté a culminé à 52,9 % au premier semestre 2024 avant de redescendre à 31,6 % au premier semestre 2025. Aux élections de mi-mandat du 26 octobre 2025, La Libertad Avanza obtient 40,84 % des voix et triple sa représentation au Congrès. Le verdict des urnes est sans ambiguïté. Le verdict économique demande à être lu de plus près.
Pour comprendre l’expérience Milei, il faut comprendre 2023. L’Argentine vient d’enchaîner cinq années de stagnation et termine l’année avec une inflation annuelle de 211,4 % — la plus élevée depuis trente-deux ans selon l’INDEC. Le peso a perdu plus de cinq sixièmes de sa valeur en quatre ans face au dollar. La dette publique est passée de 84,5 % du PIB en 2022 à 155,4 % en 2023 selon le FMI, sous l’effet combiné de la dévaluation et de la fuite des réserves. La pauvreté touche 41,7 % de la population à la prise de fonction. Quarante mille soupes populaires fonctionnent à plein régime. Le pays vit son neuvième défaut souverain en deux siècles.
Dans ce contexte, l’économiste anarcho-capitaliste Javier Milei — élu député deux ans plus tôt, à la tête d’un parti fondé en 2021 — réunit 30 % des voix au premier tour le 22 octobre 2023, puis l’emporte au second tour avec 55,7 % le 19 novembre, grâce au report des voix de Patricia Bullrich et au soutien de Mauricio Macri. Plus de 14 millions de bulletins : le score le plus élevé depuis le retour à la démocratie en 1983. Son programme tient en trois promesses : exterminer l’inflation, dollariser l’économie et tronçonner l’État.
La méthode est connue sous le nom de plan motosierra. Cinq grandes mesures structurent les dix premiers mois du mandat : une dévaluation choc, la fin des subventions et des prix administrés, le démantèlement de l’État central, un mégadécret de désrégulation de 366 articles et une loi-cadre adoptée six mois plus tard. Chacune répond à un problème précis. Chacune produit un effet macroéconomique mesurable. Chacune a un coût social documenté.
Le pays a échappé à l’hyperinflation prédite par les économistes signataires d’une lettre publiée dans The Guardian quelques jours avant le scrutin. Mais la pauvreté a culminé à 52,9 % au premier semestre 2024 avant de redescendre à 31,6 % au premier semestre 2025. Aux élections de mi-mandat du 26 octobre 2025, La Libertad Avanza obtient 40,84 % des voix et triple sa représentation au Congrès. Le verdict des urnes est sans ambiguïté. Le verdict économique demande à être lu de plus près.
LA DÉVALUATION CHOC ET LA FIN DES PRIX ADMINISTRÉS. Le 12 décembre 2023, deux jours après l’investiture, le ministre de l’Économie Luis Caputo annonce à la télévision…
LA DÉVALUATION CHOC ET LA FIN DES PRIX ADMINISTRÉS. Le 12 décembre 2023, deux jours après l’investiture, le ministre de l’Économie Luis Caputo annonce à la télévision la dévaluation du peso de 54 %, faisant passer le taux officiel de 366,5 à 800 pesos pour un dollar. La banque centrale fixe ensuite un objectif de dévaluation mensuelle de 2 %. Le geste aligne le cours officiel sur le cours parallèle, qui s’établissait alors autour de 1 000 pesos, et supprime l’arbitrage qui parasitait l’économie depuis quinze ans. Le coût immédiat est l’envolée des prix importés : l’inflation mensuelle bondit à 25,5 % en décembre 2023. Le bénéfice est l’arrêt de l’hémorragie de réserves et la fin de la fiction du double cours.
Dans la foulée, le gouvernement supprime progressivement les subventions à l’énergie et au transport qui maintenaient artificiellement les factures à une fraction de leur coût réel. Les tarifs d’électricité, de gaz et de transports en commun montent de plusieurs centaines de pour cent au premier semestre 2024. Le coût social est massif, particulièrement pour les ménages modestes : la pauvreté grimpe à 52,9 % en six mois selon l’INDEC. Le coût budgétaire, lui, s’évapore — cette ligne du déficit, qui pesait plusieurs points de PIB, disparaît en un trimestre.
Le résultat est documenté. L’inflation annuelle, partie de 211,4 % fin 2023, redescend à 117,8 % fin 2024 puis à 31,5 % fin 2025 — le niveau le plus bas depuis 2017. L’inflation mensuelle, qui culminait à 25,5 % en décembre 2023, tombe sous les 2 % à partir de l’été 2025. La balance commerciale, déficitaire depuis des années, affiche un excédent record de 18,9 milliards de dollars en 2024. Depuis le 14 avril 2025, le peso flotte librement dans une bande de 1 000 à 1 400 pesos pour un dollar, dans le cadre d’un nouvel accord avec le FMI.
Mais l’autre lecture est moins flatteuse. Selon The Conversation, le ralentissement des prix n’est pas le produit d’un gain de productivité : il est la conséquence d’un effondrement de la demande intérieure. Plus de 2 000 entreprises ont fermé, 73 000 emplois ont disparu dans l’industrie manufacturière, et les salaires réels du secteur public ont chuté de 34,1 % entre novembre 2023 et novembre 2025 selon le CEPA. Quand personne ne peut acheter, les prix cessent d’augmenter. L’inflation s’éteint par épuisement de la demande, non par retour de la productivité.
Dans la foulée, le gouvernement supprime progressivement les subventions à l’énergie et au transport qui maintenaient artificiellement les factures à une fraction de leur coût réel. Les tarifs d’électricité, de gaz et de transports en commun montent de plusieurs centaines de pour cent au premier semestre 2024. Le coût social est massif, particulièrement pour les ménages modestes : la pauvreté grimpe à 52,9 % en six mois selon l’INDEC. Le coût budgétaire, lui, s’évapore — cette ligne du déficit, qui pesait plusieurs points de PIB, disparaît en un trimestre.
Le résultat est documenté. L’inflation annuelle, partie de 211,4 % fin 2023, redescend à 117,8 % fin 2024 puis à 31,5 % fin 2025 — le niveau le plus bas depuis 2017. L’inflation mensuelle, qui culminait à 25,5 % en décembre 2023, tombe sous les 2 % à partir de l’été 2025. La balance commerciale, déficitaire depuis des années, affiche un excédent record de 18,9 milliards de dollars en 2024. Depuis le 14 avril 2025, le peso flotte librement dans une bande de 1 000 à 1 400 pesos pour un dollar, dans le cadre d’un nouvel accord avec le FMI.
Mais l’autre lecture est moins flatteuse. Selon The Conversation, le ralentissement des prix n’est pas le produit d’un gain de productivité : il est la conséquence d’un effondrement de la demande intérieure. Plus de 2 000 entreprises ont fermé, 73 000 emplois ont disparu dans l’industrie manufacturière, et les salaires réels du secteur public ont chuté de 34,1 % entre novembre 2023 et novembre 2025 selon le CEPA. Quand personne ne peut acheter, les prix cessent d’augmenter. L’inflation s’éteint par épuisement de la demande, non par retour de la productivité.
LE DÉMANTÈLEMENT DE L’ÉTAT — DU GESTE THÉÂTRAL AU PLAN MOTOSIERRA. Dès l’investiture, Milei monte à la tribune avec une liste d’étiquettes représentant les ministères…
LE DÉMANTÈLEMENT DE L’ÉTAT — DU GESTE THÉÂTRAL AU PLAN MOTOSIERRA. Dès l’investiture, Milei monte à la tribune avec une liste d’étiquettes représentant les ministères et arrache une à une celles qu’il supprime : afuera. Le décret 8/2023, publié le lendemain, ramène le gouvernement de dix-huit ministères à neuf. Femme, Culture, Éducation, Travail, Environnement, Tourisme, Science et Technologie perdent leur autonomie et sont absorbés sous le grand portefeuille du Capital humain, confié à Sandra Pettovello. Le geste théâtral cache une opération réelle : élimination de directions, de secrétariats, d’organismes parapublics, et instruction officielle de non-renouvellement des contrats temporaires.
Le plan motosierra dans la fonction publique suit immédiatement. Sur l’ensemble de 2024, le ministère de la Dérégulation conduit par Federico Sturzenegger documente 37 595 suppressions de postes, dont 22 302 dans l’administration centralisée, 12 410 dans les entreprises publiques et 2 883 dans les forces de sécurité et l’armée. En 2025, le rythme se poursuit : 21 742 départs supplémentaires selon l’INDEC, soit -7,2 % sur un an. Au total, entre octobre 2023 et décembre 2025, l’effectif de l’Administration publique nationale et des entreprises d’État a fondu de 58 903 postes, soit -17 %. Trois entités concentrent les pertes : le Correo Argentino, l’Operadora Ferroviaria et l’AFIP reconvertie en ARCA.
Le coût budgétaire de cette réduction est mesurable. Le gouvernement chiffre à 2 444 millions de dollars l’économie annuelle générée par les départs cumulés. Combinée à la fin des subventions à l’énergie, à la suspension quasi totale des travaux publics et au gel des transferts aux provinces, cette compression de la masse salariale permet à l’Argentine de signer dès janvier 2024 ses premiers excédents primaires mensuels en quatorze ans. L’exercice 2024 se referme sur un excédent primaire de 1,8 % du PIB et un excédent financier de 0,3 % du PIB selon les données du ministère de l’Économie.
Le revers est l’érosion documentée des services publics. Le syndicat ATE dénonce un « plancher historique » de la capacité prestataire de l’État. Le Service météorologique national perd 15 % de ses effectifs. L’INADI a disparu. La Defensoría del Público a été désactivée. L’agence de presse Télam a fermé : 597 des 790 employés ont été licenciés. Le mégadécret 7/2025 a même institué une prime salariale pour les fonctionnaires qui réduisent leur propre dotation. L’État se réorganise en se mangeant lui-même.
Le plan motosierra dans la fonction publique suit immédiatement. Sur l’ensemble de 2024, le ministère de la Dérégulation conduit par Federico Sturzenegger documente 37 595 suppressions de postes, dont 22 302 dans l’administration centralisée, 12 410 dans les entreprises publiques et 2 883 dans les forces de sécurité et l’armée. En 2025, le rythme se poursuit : 21 742 départs supplémentaires selon l’INDEC, soit -7,2 % sur un an. Au total, entre octobre 2023 et décembre 2025, l’effectif de l’Administration publique nationale et des entreprises d’État a fondu de 58 903 postes, soit -17 %. Trois entités concentrent les pertes : le Correo Argentino, l’Operadora Ferroviaria et l’AFIP reconvertie en ARCA.
Le coût budgétaire de cette réduction est mesurable. Le gouvernement chiffre à 2 444 millions de dollars l’économie annuelle générée par les départs cumulés. Combinée à la fin des subventions à l’énergie, à la suspension quasi totale des travaux publics et au gel des transferts aux provinces, cette compression de la masse salariale permet à l’Argentine de signer dès janvier 2024 ses premiers excédents primaires mensuels en quatorze ans. L’exercice 2024 se referme sur un excédent primaire de 1,8 % du PIB et un excédent financier de 0,3 % du PIB selon les données du ministère de l’Économie.
Le revers est l’érosion documentée des services publics. Le syndicat ATE dénonce un « plancher historique » de la capacité prestataire de l’État. Le Service météorologique national perd 15 % de ses effectifs. L’INADI a disparu. La Defensoría del Público a été désactivée. L’agence de presse Télam a fermé : 597 des 790 employés ont été licenciés. Le mégadécret 7/2025 a même institué une prime salariale pour les fonctionnaires qui réduisent leur propre dotation. L’État se réorganise en se mangeant lui-même.
LE MÉGADÉCRET 70/2023 — LA DÉRÉGULATION PAR ORDONNANCE. Le 20 décembre 2023, dix jours après l’investiture, Milei publie le DNU 70/2023, intitulé « Bases pour la…
LE MÉGADÉCRET 70/2023 — LA DÉRÉGULATION PAR ORDONNANCE. Le 20 décembre 2023, dix jours après l’investiture, Milei publie le DNU 70/2023, intitulé « Bases pour la reconstruction de l’économie argentine ». Le texte compte 366 articles et modifie ou abroge plus de soixante-dix lois. L’encadrement des loyers est supprimé (Ley de Alquileres), la loi d’approvisionnement disparaît (Ley de Abastecimiento), les conventions collectives deviennent renégociables, la période d’essai passe de trois à huit mois, les indemnités de licenciement sont réduites, le rachat de terres par des étrangers est libéralisé. Une quarantaine d’entreprises publiques sont initialement déclarées sujettes à privatisation.
L’instrument est constitutionnellement contestable. L’article 99 alinéa 3 de la Constitution argentine n’autorise les décrets de nécessité et d’urgence que dans des « circonstances exceptionnelles » rendant impossible le passage par le Congrès. Or, le Congrès était précisément convoqué en session extraordinaire à partir du 26 décembre. La mécanique de la loi 26.122 protège néanmoins l’exécutif : un DNU ne tombe que par rejet conjoint des deux chambres, situation quasi-impossible avec un Parlement fragmenté où La Libertad Avanza détient moins de 15 % des sièges.
Le 14 mars 2024, le Sénat rejette le DNU par 42 voix contre 25 et 4 abstentions. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une chambre rejette explicitement un décret présidentiel d’urgence. Mais la Chambre des députés ne se prononce pas, et le texte reste pleinement en vigueur. Sur le volet du travail (titre IV, articles 53 à 97), la Chambre nationale d’appel du travail a déclaré l’inconstitutionnalité dès janvier 2024, suspendant l’application des réformes les plus contestées par la CGT et la CTA. Le décret survit, amputé de sa réforme sociale mais intact dans son volet économique.
L’effet mesuré est paradoxal. La désrégulation des loyers a fait remonter l’offre locative mais aussi triplé les loyers à Buenos Aires. La libéralisation pharmaceutique a réduit les marges des chaînes de pharmacie. La fin de la loi d’approvisionnement a normalisé les rayonnages des supermarchés. L’ouverture du capital étranger des terres a réveillé un investissement bloqué depuis 2011. Sur 76 DNU émis depuis décembre 2023 selon le décompte du collectif Palabras del Derecho, aucun n’a été frappé d’inconstitutionnalité par la Cour suprême, qui conserve huit dossiers en délibéré. Milei a contourné les vetos institutionnels, sans les désarmer.
L’instrument est constitutionnellement contestable. L’article 99 alinéa 3 de la Constitution argentine n’autorise les décrets de nécessité et d’urgence que dans des « circonstances exceptionnelles » rendant impossible le passage par le Congrès. Or, le Congrès était précisément convoqué en session extraordinaire à partir du 26 décembre. La mécanique de la loi 26.122 protège néanmoins l’exécutif : un DNU ne tombe que par rejet conjoint des deux chambres, situation quasi-impossible avec un Parlement fragmenté où La Libertad Avanza détient moins de 15 % des sièges.
Le 14 mars 2024, le Sénat rejette le DNU par 42 voix contre 25 et 4 abstentions. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une chambre rejette explicitement un décret présidentiel d’urgence. Mais la Chambre des députés ne se prononce pas, et le texte reste pleinement en vigueur. Sur le volet du travail (titre IV, articles 53 à 97), la Chambre nationale d’appel du travail a déclaré l’inconstitutionnalité dès janvier 2024, suspendant l’application des réformes les plus contestées par la CGT et la CTA. Le décret survit, amputé de sa réforme sociale mais intact dans son volet économique.
L’effet mesuré est paradoxal. La désrégulation des loyers a fait remonter l’offre locative mais aussi triplé les loyers à Buenos Aires. La libéralisation pharmaceutique a réduit les marges des chaînes de pharmacie. La fin de la loi d’approvisionnement a normalisé les rayonnages des supermarchés. L’ouverture du capital étranger des terres a réveillé un investissement bloqué depuis 2011. Sur 76 DNU émis depuis décembre 2023 selon le décompte du collectif Palabras del Derecho, aucun n’a été frappé d’inconstitutionnalité par la Cour suprême, qui conserve huit dossiers en délibéré. Milei a contourné les vetos institutionnels, sans les désarmer.
LA LOI BASES — LE PASSAGE OBLIGÉ PAR LE PARLEMENT. Présentée le 27 décembre 2023 avec 664 articles, la « Ley de Bases y Puntos de Partida para la Libertad de los Argentinos »…
LA LOI BASES — LE PASSAGE OBLIGÉ PAR LE PARLEMENT. Présentée le 27 décembre 2023 avec 664 articles, la « Ley de Bases y Puntos de Partida para la Libertad de los Argentinos » — improprement appelée Ley Ómnibus par la presse — devait être le second pilier de la refonte juridique. Sa première version a échoué en commission à la Chambre basse en février 2024. Une seconde version, réécrite et négociée pendant six mois, est finalement adoptée au Sénat le 12 juin 2024 par 36 voix contre 36, départagées par la vice-présidente Victoria Villarruel, puis validée par les députés le 27 juin. Promulguée le 8 juillet sous le numéro 27.742, la loi compte alors 238 articles — soit un peu plus du tiers du texte initial.
Le texte instaure un état d’urgence économique d’un an, autorise la privatisation de huit entreprises publiques (l’Operadora Ferroviaria, AySA, Belgrano Cargas, Intercargo, Energía Argentina, Nucleoeléctrica et Yacimientos Carboníferos Río Turbio notamment), allège la fiscalité, et crée le Régime d’Incitation aux Grandes Investissements (RIGI), qui offre des avantages fiscaux, douaniers et de change aux projets de plus de 200 millions de dollars sur trente ans. Le volet du blanqueo — régularisation des avoirs détenus hors système — fait également partie du paquet fiscal annexe. Trois entreprises stratégiques sont retirées de la liste après négociation : Aerolíneas Argentinas, le Correo Argentino et la Radio et Télévision Argentine.
La loi marque le passage du décret unilatéral à la délégation parlementaire négociée. Sur les douze mois de pouvoirs spéciaux accordés, le gouvernement a publié 96 décrets délégués selon le décompte officiel, dissolvant ou fusionnant une cinquantaine d’organismes. Onze projets ont sollicité le RIGI à la date de novembre 2025, cinq ont été approuvés : un parc solaire, un oléoduc, une usine de liquéfaction de gaz naturel, un projet minier de lithium à Salta et une aciérie à San Nicolás dans la province de Buenos Aires. Le scandale Kueider — sénateur dont le vote a été décisif pour l’adoption, arrêté en décembre 2024 au Paraguay avec 200 000 dollars non déclarés — jette une ombre durable sur la régularité du processus.
Le bilan parlementaire est néanmoins solide pour un président minoritaire. La Ley Bases représente, avec le DNU 70/2023, l’ossature juridique de la transformation économique en cours. Les élections de mi-mandat d’octobre 2025 ont presque triplé la représentation de La Libertad Avanza à la Chambre des députés, qui passe de 37 à 95 sièges, et lui donnent désormais le tiers de chaque chambre — seuil critique pour préserver le veto présidentiel et bloquer toute tentative de destitution. La seconde moitié du mandat se joue désormais sur la capacité du gouvernement à transformer cet acquis législatif en croissance soutenable.
Le texte instaure un état d’urgence économique d’un an, autorise la privatisation de huit entreprises publiques (l’Operadora Ferroviaria, AySA, Belgrano Cargas, Intercargo, Energía Argentina, Nucleoeléctrica et Yacimientos Carboníferos Río Turbio notamment), allège la fiscalité, et crée le Régime d’Incitation aux Grandes Investissements (RIGI), qui offre des avantages fiscaux, douaniers et de change aux projets de plus de 200 millions de dollars sur trente ans. Le volet du blanqueo — régularisation des avoirs détenus hors système — fait également partie du paquet fiscal annexe. Trois entreprises stratégiques sont retirées de la liste après négociation : Aerolíneas Argentinas, le Correo Argentino et la Radio et Télévision Argentine.
La loi marque le passage du décret unilatéral à la délégation parlementaire négociée. Sur les douze mois de pouvoirs spéciaux accordés, le gouvernement a publié 96 décrets délégués selon le décompte officiel, dissolvant ou fusionnant une cinquantaine d’organismes. Onze projets ont sollicité le RIGI à la date de novembre 2025, cinq ont été approuvés : un parc solaire, un oléoduc, une usine de liquéfaction de gaz naturel, un projet minier de lithium à Salta et une aciérie à San Nicolás dans la province de Buenos Aires. Le scandale Kueider — sénateur dont le vote a été décisif pour l’adoption, arrêté en décembre 2024 au Paraguay avec 200 000 dollars non déclarés — jette une ombre durable sur la régularité du processus.
Le bilan parlementaire est néanmoins solide pour un président minoritaire. La Ley Bases représente, avec le DNU 70/2023, l’ossature juridique de la transformation économique en cours. Les élections de mi-mandat d’octobre 2025 ont presque triplé la représentation de La Libertad Avanza à la Chambre des députés, qui passe de 37 à 95 sièges, et lui donnent désormais le tiers de chaque chambre — seuil critique pour préserver le veto présidentiel et bloquer toute tentative de destitution. La seconde moitié du mandat se joue désormais sur la capacité du gouvernement à transformer cet acquis législatif en croissance soutenable.
« No hay plata. » — Javier Milei, discours d’investiture, 10 décembre 2023. La phrase, devenue mantra, a justifié à elle seule deux ans d’ajustement…
« No hay plata. » — Javier Milei, discours d’investiture, 10 décembre 2023. La phrase, devenue mantra, a justifié à elle seule deux ans d’ajustement. Elle est désormais inscrite sur les casquettes que Milei distribue à Davos.
POUR ALLER PLUS LOIN… Trois enseignements se dégagent à mi-parcours. Le premier est que la séquence compte davantage que l’idéologie. Milei n’a finalement ni dollarisé l’économie…
POUR ALLER PLUS LOIN…
Trois enseignements se dégagent à mi-parcours. Le premier est que la séquence compte davantage que l’idéologie. Milei n’a finalement ni dollarisé l’économie, ni fermé la banque centrale — ses deux promesses les plus radicales de campagne. Il a appliqué une politique monétaire orthodoxe sous l’habillage anarcho-capitaliste : arrêt de l’émission monétaire pour financer le déficit, équilibre budgétaire atteint dès janvier 2024, recapitalisation de la BCRA. Le « plan de stabilisation par le choc » que Caputo expose au FMI ressemble bien davantage aux programmes de la Banque mondiale des années 1990 qu’à une expérience libertarienne inédite. La rupture est dans le rythme, pas dans la grammaire.
Le deuxième enseignement est que le coût social est immédiat, massif et inégalement distribué. La pauvreté a frôlé 53 % au premier semestre 2024, soit le pire niveau enregistré depuis la sortie de la crise de 2001. Elle a depuis reflué à 31,6 % au premier semestre 2025 — sous le niveau hérité de l’administration Fernández. Mais l’Université catholique argentine et le sociologue Daniel Schteingart soulignent les limites méthodologiques de la mesure officielle. La pauvreté structurelle — accès à l’eau, au logement, à la scolarisation — n’a pas reculé proportionnellement au revenu. Et 14 millions d’Argentins restent sous le seuil. La patience démocratique a été testée jusqu’à la limite, mais elle a tenu : les mid-terms d’octobre 2025 ont confirmé Milei avec 40,84 % des voix, soit dix points de plus qu’au premier tour de 2023.
Le troisième enseignement est que la dérégulation par décret n’est ni gratuite ni durable. Le DNU 70/2023 a été rejeté par le Sénat ; la Loi Bases n’a passé qu’amputée des deux tiers ; chaque mois consomme du capital politique. Milei a contourné les vetos institutionnels — Comisión Bicameral assoupie, Cour suprême prudente, Chambre basse partagée — sans les désarmer. Le décret 7/2025 instituant une prime à la réduction d’effectifs, signé par Sturzenegger et Caputo, illustre la dérive vers une gouvernance d’exception qui s’installe : ce qui devait être transitoire devient mode de fonctionnement courant. La Constitution argentine n’autorise les DNU que dans des « circonstances exceptionnelles ». Trente mois plus tard, l’exception est devenue la règle.
La dimension internationale conditionne désormais l’expérience. Le sauvetage américain négocié par Donald Trump en octobre 2025 — un swap de devises de 20 milliards de dollars signé par le Trésor américain, complété par une facilité d’investissement de 20 milliards en discussion — a permis à l’Argentine d’éviter un défaut de paiement de cinq milliards de dollars en janvier 2026. Le prix politique est l’alignement explicite sur Washington : retrait des BRICS, vote isolé aux Nations unies, déclarations en faveur d’Israël et contre Pékin. Le modèle économique repose désormais sur la stabilité d’un partenariat bilatéral qu’aucune élection américaine ne garantit au-delà de 2028.
En mai 2026, l’expérience argentine est un cas d’école que Trump, Orbán, Meloni et le Vox espagnol présentent comme un modèle exportable. Elle est aussi, selon le politologue Martin Mosquera, l’illustration de ce qui arrive quand la cure est plus létale que la maladie. Les deux lectures cohabitent, comme cohabitent dans les statistiques argentines un excédent budgétaire inédit et une industrie en chute libre, une inflation domptée et une demande effondrée, une stabilité du peso et une dépendance accrue aux financements externes. Milei a fait reculer l’hyperinflation. Reste encore à savoir s’il a construit autre chose qu’un répit.
Trois enseignements se dégagent à mi-parcours. Le premier est que la séquence compte davantage que l’idéologie. Milei n’a finalement ni dollarisé l’économie, ni fermé la banque centrale — ses deux promesses les plus radicales de campagne. Il a appliqué une politique monétaire orthodoxe sous l’habillage anarcho-capitaliste : arrêt de l’émission monétaire pour financer le déficit, équilibre budgétaire atteint dès janvier 2024, recapitalisation de la BCRA. Le « plan de stabilisation par le choc » que Caputo expose au FMI ressemble bien davantage aux programmes de la Banque mondiale des années 1990 qu’à une expérience libertarienne inédite. La rupture est dans le rythme, pas dans la grammaire.
Le deuxième enseignement est que le coût social est immédiat, massif et inégalement distribué. La pauvreté a frôlé 53 % au premier semestre 2024, soit le pire niveau enregistré depuis la sortie de la crise de 2001. Elle a depuis reflué à 31,6 % au premier semestre 2025 — sous le niveau hérité de l’administration Fernández. Mais l’Université catholique argentine et le sociologue Daniel Schteingart soulignent les limites méthodologiques de la mesure officielle. La pauvreté structurelle — accès à l’eau, au logement, à la scolarisation — n’a pas reculé proportionnellement au revenu. Et 14 millions d’Argentins restent sous le seuil. La patience démocratique a été testée jusqu’à la limite, mais elle a tenu : les mid-terms d’octobre 2025 ont confirmé Milei avec 40,84 % des voix, soit dix points de plus qu’au premier tour de 2023.
Le troisième enseignement est que la dérégulation par décret n’est ni gratuite ni durable. Le DNU 70/2023 a été rejeté par le Sénat ; la Loi Bases n’a passé qu’amputée des deux tiers ; chaque mois consomme du capital politique. Milei a contourné les vetos institutionnels — Comisión Bicameral assoupie, Cour suprême prudente, Chambre basse partagée — sans les désarmer. Le décret 7/2025 instituant une prime à la réduction d’effectifs, signé par Sturzenegger et Caputo, illustre la dérive vers une gouvernance d’exception qui s’installe : ce qui devait être transitoire devient mode de fonctionnement courant. La Constitution argentine n’autorise les DNU que dans des « circonstances exceptionnelles ». Trente mois plus tard, l’exception est devenue la règle.
La dimension internationale conditionne désormais l’expérience. Le sauvetage américain négocié par Donald Trump en octobre 2025 — un swap de devises de 20 milliards de dollars signé par le Trésor américain, complété par une facilité d’investissement de 20 milliards en discussion — a permis à l’Argentine d’éviter un défaut de paiement de cinq milliards de dollars en janvier 2026. Le prix politique est l’alignement explicite sur Washington : retrait des BRICS, vote isolé aux Nations unies, déclarations en faveur d’Israël et contre Pékin. Le modèle économique repose désormais sur la stabilité d’un partenariat bilatéral qu’aucune élection américaine ne garantit au-delà de 2028.
En mai 2026, l’expérience argentine est un cas d’école que Trump, Orbán, Meloni et le Vox espagnol présentent comme un modèle exportable. Elle est aussi, selon le politologue Martin Mosquera, l’illustration de ce qui arrive quand la cure est plus létale que la maladie. Les deux lectures cohabitent, comme cohabitent dans les statistiques argentines un excédent budgétaire inédit et une industrie en chute libre, une inflation domptée et une demande effondrée, une stabilité du peso et une dépendance accrue aux financements externes. Milei a fait reculer l’hyperinflation. Reste encore à savoir s’il a construit autre chose qu’un répit.
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