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22 JUILLET 2026
GUSTAVE LE BON : L'HOMME QUI A APPRIS À PARLER AUX FOULES
C’est un petit livre de 1895, écrit par un médecin sans chaire, sans laboratoire et sans disciples, méprisé par l’université de son temps. Il a connu quinze rééditions…
C’est un petit livre de 1895, écrit par un médecin sans chaire, sans laboratoire et sans disciples, méprisé par l’université de son temps. Il a connu quinze rééditions en vingt-cinq ans, a été traduit dans le monde entier. Gordon Allport, figure tutélaire de la psychologie sociale américaine, le tenait pour le livre le plus influent jamais écrit dans sa discipline. Mussolini le qualifiait d’« œuvre capitale ». Freud lui a consacré les premières pages d’un de ses ouvrages majeurs. Et les départements marketing du monde entier en appliquent les recettes chaque jour sans le savoir. Ce livre, c’est Psychologie des foules, de Gustave Le Bon.
La thèse tient en une phrase qui a fait scandale : plongé dans une foule, l’individu civilisé disparaît. Sa personnalité consciente s’évanouit, une « âme collective » prend le relais: impulsive, crédule, intolérante, incapable de raisonnement, mais formidablement apte à l’action. Et cette âme collective se gouverne : par des images, par des affirmations, par la répétition, par le prestige d’un meneur. Le Bon croyait décrire un danger. Il a écrit un mode d’emploi.
Car c’est là l’ironie centrale de cette histoire : Gustave Le Bon détestait les foules. Réactionnaire, élitiste, hanté par le souvenir de la Commune de 1871 et effrayé par la poussée boulangiste, il voulait armer les élites contre la démagogie. Un siècle plus tard, son nom est associé à tout ce qu’il redoutait : les tyrans qui l’ont lu, les propagandes qui l’ont appliqué, les industries de la persuasion qui l’ont industrialisé.
Comprendre Le Bon, c’est donc comprendre trois choses à la fois : ce que son livre dit vraiment, ce que le XXᵉ siècle en a fait (en distinguant les influences documentées des légendes) et pourquoi, à l’ère des réseaux sociaux, ce texte de 1895 décrit notre présent avec une précision qui devrait nous inquiéter davantage que son auteur.
La thèse tient en une phrase qui a fait scandale : plongé dans une foule, l’individu civilisé disparaît. Sa personnalité consciente s’évanouit, une « âme collective » prend le relais: impulsive, crédule, intolérante, incapable de raisonnement, mais formidablement apte à l’action. Et cette âme collective se gouverne : par des images, par des affirmations, par la répétition, par le prestige d’un meneur. Le Bon croyait décrire un danger. Il a écrit un mode d’emploi.
Car c’est là l’ironie centrale de cette histoire : Gustave Le Bon détestait les foules. Réactionnaire, élitiste, hanté par le souvenir de la Commune de 1871 et effrayé par la poussée boulangiste, il voulait armer les élites contre la démagogie. Un siècle plus tard, son nom est associé à tout ce qu’il redoutait : les tyrans qui l’ont lu, les propagandes qui l’ont appliqué, les industries de la persuasion qui l’ont industrialisé.
Comprendre Le Bon, c’est donc comprendre trois choses à la fois : ce que son livre dit vraiment, ce que le XXᵉ siècle en a fait (en distinguant les influences documentées des légendes) et pourquoi, à l’ère des réseaux sociaux, ce texte de 1895 décrit notre présent avec une précision qui devrait nous inquiéter davantage que son auteur.
LE MÉDECIN QUI N’AIMAIT PAS LES FOULES
Charles-Marie Gustave Le Bon naît le 7 mai 1841 à Nogent-le-Rotrou. Docteur en médecine, il n’exercera presque jamais : c’est un polygraphe insatiable, touche-à-tout de génie…
Charles-Marie Gustave Le Bon naît le 7 mai 1841 à Nogent-le-Rotrou. Docteur en médecine, il n’exercera presque jamais : c’est un polygraphe insatiable, touche-à-tout de génie et de vulgarisation: anthropologie, archéologie, photographie, physique amateur. Il voyage, publie La Civilisation des Arabes en 1884, s’improvise théoricien des peuples avec les Lois psychologiques de l’évolution des peuples en 1894. L’université le snobe ; il se venge en devenant l’auteur français de sciences humaines le plus lu du monde, et en tenant des déjeuners hebdomadaires où défilent Henri Poincaré, Paul Valéry, Aristide Briand ou la princesse Marthe Bibesco. Il meurt en 1931, à 90 ans, couvert de tirages et privé d’honneurs académiques.
Il faut dire d’emblée ce que fut aussi cet homme, car sa postérité l’oublie volontiers. Le Bon fut un théoricien de la hiérarchie des races, dont les Lois psychologiques classent les peuples en « supérieurs » et « inférieurs ». Il fut un misogyne à prétention scientifique : ses travaux de craniométrie de 1879, démontés depuis — Stephen Jay Gould en a fait un cas d’école de la science biaisée dans La Mal-Mesure de l’homme —, prétendaient prouver l’infériorité cérébrale des femmes. La lucidité de Psychologie des foules ne rachète pas ces pages ; elle oblige seulement à constater qu’un esprit peut voir juste sur un mécanisme et faux sur l’essentiel.
Le contexte du livre éclaire tout. Le Bon écrit dans une France traumatisée par la Commune de Paris, ébranlée par la montée du mouvement ouvrier, du syndicalisme et du suffrage universel, et qui vient de voir le général Boulanger porté au bord du pouvoir par la ferveur populaire. Son constat d’ouverture est célèbre : « L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules. » La voix du nombre devient souveraine ; ceux qui gouvernent devront désormais composer avec elle — ou apprendre à la conduire. Le Bon, lui, avait choisi son camp : celui de la digue. L’histoire a préféré s’en servir comme d’un canal.
Il faut dire d’emblée ce que fut aussi cet homme, car sa postérité l’oublie volontiers. Le Bon fut un théoricien de la hiérarchie des races, dont les Lois psychologiques classent les peuples en « supérieurs » et « inférieurs ». Il fut un misogyne à prétention scientifique : ses travaux de craniométrie de 1879, démontés depuis — Stephen Jay Gould en a fait un cas d’école de la science biaisée dans La Mal-Mesure de l’homme —, prétendaient prouver l’infériorité cérébrale des femmes. La lucidité de Psychologie des foules ne rachète pas ces pages ; elle oblige seulement à constater qu’un esprit peut voir juste sur un mécanisme et faux sur l’essentiel.
Le contexte du livre éclaire tout. Le Bon écrit dans une France traumatisée par la Commune de Paris, ébranlée par la montée du mouvement ouvrier, du syndicalisme et du suffrage universel, et qui vient de voir le général Boulanger porté au bord du pouvoir par la ferveur populaire. Son constat d’ouverture est célèbre : « L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules. » La voix du nombre devient souveraine ; ceux qui gouvernent devront désormais composer avec elle — ou apprendre à la conduire. Le Bon, lui, avait choisi son camp : celui de la digue. L’histoire a préféré s’en servir comme d’un canal.
LES TROIS LEVIERS DU MENEUR — CE QUE LE LIVRE DIT VRAIMENT
Le cœur du livre est une loi que Le Bon nomme « l’unité mentale des foules ». Réunis en foule — physique ou psychologique —, les individus cessent d’être eux-mêmes…
Le cœur du livre est une loi que Le Bon nomme « l’unité mentale des foules ». Réunis en foule — physique ou psychologique —, les individus cessent d’être eux-mêmes : le sentiment d’anonymat dissout la responsabilité, la contagion mentale propage les émotions comme une épidémie, la suggestibilité place le groupe dans un état voisin de l’hypnose. La foule qui en résulte n’est ni la somme ni la moyenne de ses membres : c’est un être nouveau, inférieur intellectuellement à chacun d’eux, mais supérieur en énergie. « Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l’action » : la formule résume le diagnostic.
De ce diagnostic, Le Bon tire une grammaire de la persuasion dont la postérité fut immense. Les foules pensent par images, non par concepts : qui veut les toucher doit frapper l’imagination, pas démontrer. Elles obéissent à trois procédés que le livre énumère froidement : l’affirmation — « pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve » —, la répétition — ce qui est répété finit par s’installer « dans les régions profondes de l’inconscient » —, et la contagion — les opinions se propagent d’elles-mêmes une fois la masse critique atteinte. S’y ajoute le levier suprême : le prestige du meneur, cette « domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine », qui paralyse la critique et remplit la foule « d’étonnement et de respect ».
Relisons cette liste avec des yeux de 2026 : slogans assénés sans preuve, éléments de langage répétés en boucle sur tous les canaux, viralité organisée, storytelling d’image, culte de la personnalité des dirigeants politiques comme des patrons de la tech. Tout y est. Le Bon n’a pas découvert des lois éternelles de la psychologie — la science a sérieusement corrigé ses excès —, mais il a inventorié, avec un cynisme d’observateur, la boîte à outils de la persuasion de masse. C’est précisément pour cela qu’on l’a tant lu, et rarement pour les bonnes raisons.
De ce diagnostic, Le Bon tire une grammaire de la persuasion dont la postérité fut immense. Les foules pensent par images, non par concepts : qui veut les toucher doit frapper l’imagination, pas démontrer. Elles obéissent à trois procédés que le livre énumère froidement : l’affirmation — « pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve » —, la répétition — ce qui est répété finit par s’installer « dans les régions profondes de l’inconscient » —, et la contagion — les opinions se propagent d’elles-mêmes une fois la masse critique atteinte. S’y ajoute le levier suprême : le prestige du meneur, cette « domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine », qui paralyse la critique et remplit la foule « d’étonnement et de respect ».
Relisons cette liste avec des yeux de 2026 : slogans assénés sans preuve, éléments de langage répétés en boucle sur tous les canaux, viralité organisée, storytelling d’image, culte de la personnalité des dirigeants politiques comme des patrons de la tech. Tout y est. Le Bon n’a pas découvert des lois éternelles de la psychologie — la science a sérieusement corrigé ses excès —, mais il a inventorié, avec un cynisme d’observateur, la boîte à outils de la persuasion de masse. C’est précisément pour cela qu’on l’a tant lu, et rarement pour les bonnes raisons.
DE MUSSOLINI À MEIN KAMPF — LA POSTÉRITÉ NOIRE, LÉGENDES COMPRISES
Sur la descendance dictatoriale de Le Bon, la rigueur impose de trier le documenté du fantasmé. Le cas Mussolini est établi : le Duce déclarait avoir lu la Psychologie des foules…
Sur la descendance dictatoriale de Le Bon, la rigueur impose de trier le documenté du fantasmé. Le cas Mussolini est établi : le Duce déclarait avoir lu la Psychologie des foules et la considérait comme « une œuvre capitale » — le propos figure dans son Opera Omnia. Les historiens du fascisme, George Mosse en tête, ont montré ce que les théories fascistes du chef doivent à la psychologie des foules : Mussolini a repris les intuitions de Le Bon en inversant leur signe — là où le Français voyait dans le meneur charismatique un péril pour la République, l’Italien en a fait un programme de gouvernement. Le danger diagnostiqué est devenu la méthode revendiquée.
Le cas Hitler est plus instructif encore, parce qu’il est incertain. Aucune preuve matérielle n’atteste que le dictateur nazi ait lu Le Bon — le livre ne figure pas dans sa bibliothèque connue, et les travaux récents invitent à la prudence sur cette filiation trop souvent affirmée. Et pourtant, les chapitres de Mein Kampf consacrés à la propagande — s’adresser au sentiment et jamais à l’intelligence, marteler quelques idées simples, les répéter inlassablement — recoupent la grammaire lebonienne avec une fidélité troublante, au point que nombre de commentateurs ont conclu à une influence directe. La vérité est peut-être plus dérangeante : nul besoin d’avoir lu Le Bon pour appliquer Le Bon. Ses recettes circulaient déjà dans l’air du temps, digérées par les mouvements nationalistes — jusqu’aux Jeunes-Turcs, qui le lisaient assidûment. Quant au monde intellectuel, il a pris le livre au sérieux : Freud ouvre sa Psychologie des masses et analyse du moi (1921) par une longue discussion de Le Bon, et Serge Tchakhotine, dans Le Viol des foules par la propagande politique (1939), analysera les régimes totalitaires avec des outils directement hérités de lui — livre amputé par la censure française, interdit par l’occupant, réédité intégralement en 1952. On mesure la portée d’un auteur au zèle qu’on met à le censurer.
Le cas Hitler est plus instructif encore, parce qu’il est incertain. Aucune preuve matérielle n’atteste que le dictateur nazi ait lu Le Bon — le livre ne figure pas dans sa bibliothèque connue, et les travaux récents invitent à la prudence sur cette filiation trop souvent affirmée. Et pourtant, les chapitres de Mein Kampf consacrés à la propagande — s’adresser au sentiment et jamais à l’intelligence, marteler quelques idées simples, les répéter inlassablement — recoupent la grammaire lebonienne avec une fidélité troublante, au point que nombre de commentateurs ont conclu à une influence directe. La vérité est peut-être plus dérangeante : nul besoin d’avoir lu Le Bon pour appliquer Le Bon. Ses recettes circulaient déjà dans l’air du temps, digérées par les mouvements nationalistes — jusqu’aux Jeunes-Turcs, qui le lisaient assidûment. Quant au monde intellectuel, il a pris le livre au sérieux : Freud ouvre sa Psychologie des masses et analyse du moi (1921) par une longue discussion de Le Bon, et Serge Tchakhotine, dans Le Viol des foules par la propagande politique (1939), analysera les régimes totalitaires avec des outils directement hérités de lui — livre amputé par la censure française, interdit par l’occupant, réédité intégralement en 1952. On mesure la portée d’un auteur au zèle qu’on met à le censurer.
DE LA PROPAGANDE À LA PUBLICITÉ — L’AUTRE DESCENDANCE
La seconde lignée de Le Bon est plus discrète et plus durable : elle passe par les démocraties. Ses lecteurs revendiqués ou attestés incluent Theodore Roosevelt, Clemenceau…
La seconde lignée de Le Bon est plus discrète et plus durable : elle passe par les démocraties. Ses lecteurs revendiqués ou attestés incluent Theodore Roosevelt, Clemenceau, Briand, et des militaires comme Foch ou de Gaulle — toute une génération de dirigeants qui y ont cherché, non un manuel de tyrannie, mais une science du gouvernement des opinions. C’est l’Amérique qui en tirera l’industrie : Edward Bernays, neveu de Freud et père des « relations publiques », bâtit dans Propaganda (1928) une doctrine assumée — la manipulation consciente des opinions est un rouage nécessaire des démocraties — dont les fondations psychologiques doivent tout à la psychologie des foules. La publicité moderne, le marketing politique, la communication de crise, les focus groups : toute cette ingénierie descend en droite ligne du triptyque affirmation-répétition-contagion.
Le XXIᵉ siècle a fait mieux : il a automatisé Le Bon. Les plateformes sociales sont des machines à fabriquer des foules psychologiques permanentes — anonymat, contagion émotionnelle en temps réel, pensée par images, prime algorithmique à l’affirmation simple et à la répétition virale. Ce que le meneur de 1895 obtenait par le verbe et le prestige, un système de recommandation l’obtient à l’échelle industrielle, sans meneur, sans place publique, sans même que la foule sache qu’elle en est une. Les études sur la viralité des contenus indignés, sur les chambres d’écho, sur la polarisation en ligne redécouvrent, avec l’appareil statistique en plus, ce que le médecin de Nogent-le-Rotrou décrivait à main levée. Le Bon n’avait pas prévu Internet. Internet, en revanche, semble avoir lu Le Bon.
Le XXIᵉ siècle a fait mieux : il a automatisé Le Bon. Les plateformes sociales sont des machines à fabriquer des foules psychologiques permanentes — anonymat, contagion émotionnelle en temps réel, pensée par images, prime algorithmique à l’affirmation simple et à la répétition virale. Ce que le meneur de 1895 obtenait par le verbe et le prestige, un système de recommandation l’obtient à l’échelle industrielle, sans meneur, sans place publique, sans même que la foule sache qu’elle en est une. Les études sur la viralité des contenus indignés, sur les chambres d’écho, sur la polarisation en ligne redécouvrent, avec l’appareil statistique en plus, ce que le médecin de Nogent-le-Rotrou décrivait à main levée. Le Bon n’avait pas prévu Internet. Internet, en revanche, semble avoir lu Le Bon.
« Les foules n’ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit…
« Les foules n’ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime. » — Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895. Cent trente ans avant les fake news et les algorithmes d’engagement, tout était dit — y compris le sort réservé aux vérificateurs de faits.
POUR ALLER PLUS LOIN
Que vaut scientifiquement Le Bon aujourd’hui ? La réponse honnête est : peu de chose et beaucoup à la fois. La psychologie sociale contemporaine a démonté ses excès…
Que vaut scientifiquement Le Bon aujourd’hui ? La réponse honnête est : peu de chose et beaucoup à la fois. La psychologie sociale contemporaine a démonté ses excès. Les foules réelles ne sont pas les hordes hypnotisées qu’il décrivait : les travaux sur les comportements collectifs ont montré que les mouvements de panique sont plus rares qu’on ne le croit, que les foules en situation d’urgence coopèrent souvent remarquablement, et que l’« irrationalité » collective relève davantage de dynamiques d’identité sociale — on agit selon le groupe auquel on s’identifie — que d’une dissolution magique de la raison. Le Bon projetait sur « la foule » ses peurs de classe : derrière son âme collective, il y avait surtout la Commune, les grèves et le suffrage universel, c’est-à-dire le peuple entrant en politique. Une part de sa « science » n’était que sa politique déguisée.
Et pourtant, le livre survit à sa réfutation, et il faut se demander pourquoi. La réponse est que Psychologie des foules n’est pas vraiment un livre sur les foules : c’est un livre sur les techniques de pouvoir. Ses descriptions des masses sont datées ; son inventaire des méthodes de persuasion — simplifier, affirmer, répéter, incarner, frapper l’imagination — reste opératoire parce qu’il ne décrit pas la psychologie des gouvernés mais la pratique des gouvernants. C’est un manuel écrit du point de vue du manipulateur, par un homme qui prétendait vacciner et qui a inoculé. Chaque époque le redécouvre pour cette raison : les années 1920 y ont lu la propagande, les années 1950 la publicité, les années 2000 le marketing politique, les années 2020 les mécaniques virales. Le texte n’a pas changé. Les foules non plus, dira-t-on ; en réalité, ce sont les instruments qui ont grandi.
Il y a enfin une leçon proprement politique dans cette histoire, et elle concerne les démocraties plus que les dictatures. Le Bon pensait que la foule était le contraire de la raison, et que la démocratie, gouvernement des foules, était donc condamnée à la démagogie. Les totalitarismes du XXᵉ siècle ont semblé lui donner raison ; les démocraties libérales ont semblé lui donner tort, en inventant des institutions — presse libre, débat contradictoire, contre-pouvoirs, éducation — dont la fonction exacte est de transformer la foule en public : un collectif capable de délibérer. Or c’est précisément cette machinerie que l’écosystème numérique actuel court-circuite. Quand l’information arrive par flux émotionnels individualisés, quand l’indignation est le carburant du modèle économique des plateformes, quand la répétition algorithmique remplace la vérification, la démocratie retrouve face à elle la foule de Le Bon — sans les digues que le XXᵉ siècle avait mises un siècle à construire.
La question n’est donc pas de savoir si Le Bon avait raison sur les foules. Elle est de savoir qui, aujourd’hui, applique ses recettes, avec quels moyens et sous quel contrôle. En 1895, il fallait un tribun, un balcon et une place. En 2026, il faut une plateforme, un modèle d’engagement et un budget publicitaire — et les balcons sont dans toutes les poches. Le vieux réactionnaire de Nogent-le-Rotrou, qui craignait tant le pouvoir des masses, n’avait pas imaginé le renversement final : ce ne sont plus les foules qui menacent ceux qui les manipulent. Ce sont les manipulateurs qui fabriquent les foules dont ils ont besoin. Son livre voulait apprendre aux élites à se protéger des foules. Il aura surtout appris à tous les pouvoirs — politiques, commerciaux, algorithmiques — qu’une foule, cela ne se subit pas : cela se produit. C’est la découverte la plus dangereuse du XXᵉ siècle en sciences humaines. Elle tient en 200 pages, elle date de 1895, et elle n’a jamais été aussi rentable.
Et pourtant, le livre survit à sa réfutation, et il faut se demander pourquoi. La réponse est que Psychologie des foules n’est pas vraiment un livre sur les foules : c’est un livre sur les techniques de pouvoir. Ses descriptions des masses sont datées ; son inventaire des méthodes de persuasion — simplifier, affirmer, répéter, incarner, frapper l’imagination — reste opératoire parce qu’il ne décrit pas la psychologie des gouvernés mais la pratique des gouvernants. C’est un manuel écrit du point de vue du manipulateur, par un homme qui prétendait vacciner et qui a inoculé. Chaque époque le redécouvre pour cette raison : les années 1920 y ont lu la propagande, les années 1950 la publicité, les années 2000 le marketing politique, les années 2020 les mécaniques virales. Le texte n’a pas changé. Les foules non plus, dira-t-on ; en réalité, ce sont les instruments qui ont grandi.
Il y a enfin une leçon proprement politique dans cette histoire, et elle concerne les démocraties plus que les dictatures. Le Bon pensait que la foule était le contraire de la raison, et que la démocratie, gouvernement des foules, était donc condamnée à la démagogie. Les totalitarismes du XXᵉ siècle ont semblé lui donner raison ; les démocraties libérales ont semblé lui donner tort, en inventant des institutions — presse libre, débat contradictoire, contre-pouvoirs, éducation — dont la fonction exacte est de transformer la foule en public : un collectif capable de délibérer. Or c’est précisément cette machinerie que l’écosystème numérique actuel court-circuite. Quand l’information arrive par flux émotionnels individualisés, quand l’indignation est le carburant du modèle économique des plateformes, quand la répétition algorithmique remplace la vérification, la démocratie retrouve face à elle la foule de Le Bon — sans les digues que le XXᵉ siècle avait mises un siècle à construire.
La question n’est donc pas de savoir si Le Bon avait raison sur les foules. Elle est de savoir qui, aujourd’hui, applique ses recettes, avec quels moyens et sous quel contrôle. En 1895, il fallait un tribun, un balcon et une place. En 2026, il faut une plateforme, un modèle d’engagement et un budget publicitaire — et les balcons sont dans toutes les poches. Le vieux réactionnaire de Nogent-le-Rotrou, qui craignait tant le pouvoir des masses, n’avait pas imaginé le renversement final : ce ne sont plus les foules qui menacent ceux qui les manipulent. Ce sont les manipulateurs qui fabriquent les foules dont ils ont besoin. Son livre voulait apprendre aux élites à se protéger des foules. Il aura surtout appris à tous les pouvoirs — politiques, commerciaux, algorithmiques — qu’une foule, cela ne se subit pas : cela se produit. C’est la découverte la plus dangereuse du XXᵉ siècle en sciences humaines. Elle tient en 200 pages, elle date de 1895, et elle n’a jamais été aussi rentable.
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