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31 JUILLET 2026
LE CONCOURS LÉPINE : 125 ANS DE GÉNIE SANS EMPIRE
Le stylo à bille, le moulin à légumes qui fera la fortune de Moulinex, le fer à repasser à vapeur, les verres de contact, le jeu des 1000 Bornes, l’Aspivenin…
Le stylo à bille, le moulin à légumes qui fera la fortune de Moulinex, le fer à repasser à vapeur, les verres de contact, le jeu des 1000 Bornes, l’Aspivenin : toutes ces inventions ont un point commun. Elles sont passées par les allées du Concours Lépine. Depuis 1901, cette institution est devenue le plus célèbre tremplin français pour les inventeurs indépendants — et l’un des rares événements au monde où un anonyme peut présenter son idée directement au grand public, avec l’espoir d’entrer dans l’Histoire.
Peu d’événements ont traversé autant d’époques. Deux guerres mondiales, la télévision, Internet, l’intelligence artificielle : le Concours Lépine est toujours là. Sa 125ᵉ édition s’est tenue du 30 avril au 11 mai 2026 à Paris Expo Porte de Versailles, dans le cadre de la Foire de Paris, avec plus de 400 000 visiteurs accueillis en douze jours et plus de 200 inventions en compétition, évaluées sur place par un jury d’une cinquantaine de membres.
Mais derrière les succès qui ont changé notre quotidien se cache un paradoxe très français. Le pays qui dépose des milliers de brevets, forme d’excellents ingénieurs et célèbre ses inventeurs depuis trois républiques n’a presque jamais transformé une invention du Lépine en géant industriel mondial. Le concours récompense l’invention. Le marché, lui, récompense l’innovation qui rencontre son public. Ce n’est pas la même chose. Et c’est toute l’histoire qui suit.
Peu d’événements ont traversé autant d’époques. Deux guerres mondiales, la télévision, Internet, l’intelligence artificielle : le Concours Lépine est toujours là. Sa 125ᵉ édition s’est tenue du 30 avril au 11 mai 2026 à Paris Expo Porte de Versailles, dans le cadre de la Foire de Paris, avec plus de 400 000 visiteurs accueillis en douze jours et plus de 200 inventions en compétition, évaluées sur place par un jury d’une cinquantaine de membres.
Mais derrière les succès qui ont changé notre quotidien se cache un paradoxe très français. Le pays qui dépose des milliers de brevets, forme d’excellents ingénieurs et célèbre ses inventeurs depuis trois républiques n’a presque jamais transformé une invention du Lépine en géant industriel mondial. Le concours récompense l’invention. Le marché, lui, récompense l’innovation qui rencontre son public. Ce n’est pas la même chose. Et c’est toute l’histoire qui suit.
1901, UNE IDÉE DE PRÉFET
Tout commence avec des fabricants de jouets. En 1901, Louis Lépine, préfet de police de Paris, cherche une solution pour les petits fabricants français, étranglés…
Tout commence avec des fabricants de jouets. En 1901, Louis Lépine, préfet de police de Paris, cherche une solution pour les petits fabricants français, étranglés par la concurrence étrangère — certains en sont réduits à vendre leurs créations à même la rue. Son idée est simple : organiser une exposition où chacun pourra présenter ses inventions au public. Il y ajoute une innovation décisive : les objets seront également jugés par un jury qui récompensera les meilleurs. Le Concours Lépine est né, porté par l’Association des Inventeurs et Fabricants Français, fondée la même année — et toujours organisatrice de l’événement cent vingt-cinq ans plus tard.
Le format n’a pratiquement pas changé : un concours-exposition où chaque inventeur loue un stand, présente un prototype et défend son projet pendant douze jours, face au public et face au jury. Les conditions d’accès sont restées exigeantes : être adhérent de l’association, présenter une invention réellement nouvelle, protégée par un brevet ou un dessin et modèle déposé, et en montrer un prototype. Certains domaines sont exclus d’office : la diététique, l’alimentaire, la cosmétique, le pharmaceutique et le militaire. Presque tout le monde peut concourir — étudiant, retraité, ingénieur, artisan, entrepreneur — mais pas avec n’importe quoi.
Au sommet du palmarès trône le Grand Prix du Concours Lépine — Prix du Président de la République, matérialisé par un vase en porcelaine de la Manufacture de Sèvres, doté par l’Élysée. En 2026, il a couronné Mr Turbino, un robot sous-marin autonome conçu pour dépolluer les fonds marins sans perturber la vie aquatique, imaginé par Alan D’Alfonso Peral, fondateur de l’association Recyclamer. Le deuxième prix est allé à Skwheel, les premiers skis électriques sur roues. Le concours accueille désormais des délégations étrangères — Taïwan, la Pologne et la Chine en 2026 — preuve que son influence dépasse largement les frontières françaises.
Le format n’a pratiquement pas changé : un concours-exposition où chaque inventeur loue un stand, présente un prototype et défend son projet pendant douze jours, face au public et face au jury. Les conditions d’accès sont restées exigeantes : être adhérent de l’association, présenter une invention réellement nouvelle, protégée par un brevet ou un dessin et modèle déposé, et en montrer un prototype. Certains domaines sont exclus d’office : la diététique, l’alimentaire, la cosmétique, le pharmaceutique et le militaire. Presque tout le monde peut concourir — étudiant, retraité, ingénieur, artisan, entrepreneur — mais pas avec n’importe quoi.
Au sommet du palmarès trône le Grand Prix du Concours Lépine — Prix du Président de la République, matérialisé par un vase en porcelaine de la Manufacture de Sèvres, doté par l’Élysée. En 2026, il a couronné Mr Turbino, un robot sous-marin autonome conçu pour dépolluer les fonds marins sans perturber la vie aquatique, imaginé par Alan D’Alfonso Peral, fondateur de l’association Recyclamer. Le deuxième prix est allé à Skwheel, les premiers skis électriques sur roues. Le concours accueille désormais des délégations étrangères — Taïwan, la Pologne et la Chine en 2026 — preuve que son influence dépasse largement les frontières françaises.
LE PALMARÈS QUI A MEUBLÉ NOS VIES
La défense du modèle tient en une liste. Dès sa première édition, en 1901, le concours prime le mouchoir jetable de M. Bleton. Suivent le lave-vaisselle de Mme Labrousse…
La défense du modèle tient en une liste. Dès sa première édition, en 1901, le concours prime le mouchoir jetable de M. Bleton. Suivent le lave-vaisselle de Mme Labrousse (1912), le stylo à bille de M. Pasquis (1919), le fer à repasser à vapeur de M. Caroni (1921), le presse-purée de Jean Mantelet (1931), les verres de contact de M. Rouvereau (1948), le jeu des 1000 Bornes d’Edmond Dujardin (1956), le marchepied élévateur de Manuvit (1980), l’Aspivenin d’André Emerit (médaille d’or 1983) ou encore le fauteuil roulant électrique Boxway de Dupont Médical (2004). Un siècle de quotidien français tient dans ce palmarès.
L’histoire de Jean Mantelet résume la promesse du concours. Un soir, sa femme lui sert une purée pleine de grumeaux. Il invente le moulin à légumes, le fait primer en 1931, en vend plus de deux millions en quelques années, puis fonde en 1957 Moulinex — contraction de « Moulin Express ». Un repas raté devenu le point de départ d’un empire français de l’électroménager. C’est exactement ce que Louis Lépine avait imaginé : donner à l’ingéniosité ordinaire une scène, un jury et un débouché.
Le concours fonctionne aujourd’hui comme un label. Ses prix sont honorifiques, mais ils crédibilisent les projets auprès des distributeurs, des investisseurs et du public : près d’une invention primée sur deux a historiquement trouvé le chemin de la commercialisation. Et la ligne directrice des dernières éditions est restée fidèle à l’esprit d’origine : dispositifs médicaux, solutions environnementales, aides aux personnes âgées ou en situation de handicap — systèmes de freinage de fauteuils roulants, casques d’assistance aux malentendants, lunettes connectées pour déficients visuels. Le génie populaire, orienté vers l’utile.
L’histoire de Jean Mantelet résume la promesse du concours. Un soir, sa femme lui sert une purée pleine de grumeaux. Il invente le moulin à légumes, le fait primer en 1931, en vend plus de deux millions en quelques années, puis fonde en 1957 Moulinex — contraction de « Moulin Express ». Un repas raté devenu le point de départ d’un empire français de l’électroménager. C’est exactement ce que Louis Lépine avait imaginé : donner à l’ingéniosité ordinaire une scène, un jury et un débouché.
Le concours fonctionne aujourd’hui comme un label. Ses prix sont honorifiques, mais ils crédibilisent les projets auprès des distributeurs, des investisseurs et du public : près d’une invention primée sur deux a historiquement trouvé le chemin de la commercialisation. Et la ligne directrice des dernières éditions est restée fidèle à l’esprit d’origine : dispositifs médicaux, solutions environnementales, aides aux personnes âgées ou en situation de handicap — systèmes de freinage de fauteuils roulants, casques d’assistance aux malentendants, lunettes connectées pour déficients visuels. Le génie populaire, orienté vers l’utile.
L’INVENTION N’EST PAS L’INNOVATION
Mais pour une invention devenue célèbre, combien ont disparu ? Des milliers. Chaque édition voit des objets très ingénieux séduire le jury sans jamais trouver leur marché…
Mais pour une invention devenue célèbre, combien ont disparu ? Des milliers. Chaque édition voit des objets très ingénieux séduire le jury sans jamais trouver leur marché — skis électriques, parapluies révolutionnaires, robots de jardin, gadgets culinaires, systèmes anti-inondation. Parce qu’une bonne invention ne suffit pas : il faut produire, financer, distribuer, convaincre les consommateurs — et parfois simplement avoir de la chance. Le jury récompense l’ingéniosité technique. Le marché sanctionne tout le reste.
Le stylo à bille raconte l’envers du décor. M. Pasquis est primé en 1919, mais ne parvient jamais à industrialiser son invention. C’est le Hongrois László Bíró qui affine le concept, et c’est Marcel Bich qui rachète le brevet des frères Bíró en 1949 pour lancer, deux ans plus tard, le Bic Cristal — l’un des objets de consommation les plus vendus de l’histoire. L’idée primée à Paris, la fortune faite ailleurs. Le Lépine a distribué la gloire ; d’autres ont encaissé la valeur.
Même Moulinex, le seul véritable empire né dans les allées du concours, s’est effondré : l’entreprise dépose le bilan en 2001, avant d’être partiellement reprise par SEB. Et un angle mort persiste, que la direction du concours reconnaît elle-même : en 2022, sur 358 candidats en lice, huit inventrices seulement concouraient seules — à peine 2 %. Le génie français que célèbre le Lépine reste, statistiquement, un génie masculin. L’institution a traversé le siècle ; ses déséquilibres aussi.
Le stylo à bille raconte l’envers du décor. M. Pasquis est primé en 1919, mais ne parvient jamais à industrialiser son invention. C’est le Hongrois László Bíró qui affine le concept, et c’est Marcel Bich qui rachète le brevet des frères Bíró en 1949 pour lancer, deux ans plus tard, le Bic Cristal — l’un des objets de consommation les plus vendus de l’histoire. L’idée primée à Paris, la fortune faite ailleurs. Le Lépine a distribué la gloire ; d’autres ont encaissé la valeur.
Même Moulinex, le seul véritable empire né dans les allées du concours, s’est effondré : l’entreprise dépose le bilan en 2001, avant d’être partiellement reprise par SEB. Et un angle mort persiste, que la direction du concours reconnaît elle-même : en 2022, sur 358 candidats en lice, huit inventrices seulement concouraient seules — à peine 2 %. Le génie français que célèbre le Lépine reste, statistiquement, un génie masculin. L’institution a traversé le siècle ; ses déséquilibres aussi.
UNE SINGULARITÉ FRANÇAISE
Existe-t-il des équivalents ailleurs ? Oui, mais aucun n’occupe exactement la même place. Aux États-Unis, les grandes innovations émergent des universités…
Existe-t-il des équivalents ailleurs ? Oui, mais aucun n’occupe exactement la même place. Aux États-Unis, les grandes innovations émergent des universités, des laboratoires, des incubateurs et du capital-risque — l’inventeur y est une start-up en puissance, pas une figure romantique. En Allemagne, les concours d’innovation sont adossés à l’industrie. Le Japon privilégie les salons technologiques. Le Concours Lépine reste une singularité française : un événement où un inventeur indépendant présente son idée directement au grand public, sans passer par les filières institutionnelles de l’innovation.
Cette singularité éclaire le paradoxe national. La France invente beaucoup et industrialise peu. Transformer une invention en entreprise mondiale exige d’autres compétences que le génie technique : financement, industrialisation, marketing, distribution internationale. Inventer est une chose. Construire un géant en est une autre. Le Concours Lépine révèle le premier talent. Il n’a jamais garanti le second — et ce n’est d’ailleurs pas sa fonction. Le problème n’est pas que le Lépine existe. C’est que, trop souvent, rien n’existe après lui.
L’intelligence artificielle rebat déjà les cartes : elle aide à imaginer de nouveaux objets, à concevoir des prototypes, à tester des solutions, à rédiger des brevets. Mais l’idée initiale — celle qui répond à un besoin réel, née d’un agacement ordinaire — reste profondément humaine. La promotion 2026 le confirme : dépollution des fonds marins, capteurs de sécurité connectés, objets du quotidien repensés. Plus que jamais, le concours demeure la vitrine d’une créativité ordinaire que ni les laboratoires ni les algorithmes ne produisent à sa place.
Cette singularité éclaire le paradoxe national. La France invente beaucoup et industrialise peu. Transformer une invention en entreprise mondiale exige d’autres compétences que le génie technique : financement, industrialisation, marketing, distribution internationale. Inventer est une chose. Construire un géant en est une autre. Le Concours Lépine révèle le premier talent. Il n’a jamais garanti le second — et ce n’est d’ailleurs pas sa fonction. Le problème n’est pas que le Lépine existe. C’est que, trop souvent, rien n’existe après lui.
L’intelligence artificielle rebat déjà les cartes : elle aide à imaginer de nouveaux objets, à concevoir des prototypes, à tester des solutions, à rédiger des brevets. Mais l’idée initiale — celle qui répond à un besoin réel, née d’un agacement ordinaire — reste profondément humaine. La promotion 2026 le confirme : dépollution des fonds marins, capteurs de sécurité connectés, objets du quotidien repensés. Plus que jamais, le concours demeure la vitrine d’une créativité ordinaire que ni les laboratoires ni les algorithmes ne produisent à sa place.
« Le génie, c’est un pour cent d’inspiration et quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. » — Thomas Edison, formule rapportée par le Harper’s Monthly…
« Le génie, c’est un pour cent d’inspiration et quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. » — Thomas Edison, formule rapportée par le Harper’s Monthly Magazine en 1932.
Le Lépine célèbre le un pour cent. Les quatre-vingt-dix-neuf restants (financer, produire, distribuer) se jouent ailleurs.
C’est précisément là que la France perd ses inventeurs.
Le Lépine célèbre le un pour cent. Les quatre-vingt-dix-neuf restants (financer, produire, distribuer) se jouent ailleurs.
C’est précisément là que la France perd ses inventeurs.
POUR ALLER PLUS LOIN
Le Concours Lépine n’est pas, au fond, un concours d’inventions. C’est une institution qui raconte, depuis cent vingt-cinq ans, le rapport ambivalent de la France…
Le Concours Lépine n’est pas, au fond, un concours d’inventions. C’est une institution qui raconte, depuis cent vingt-cinq ans, le rapport ambivalent de la France au génie individuel. Le pays adore ses inventeurs — à condition qu’ils restent des inventeurs. La figure célébrée Porte de Versailles est celle de l’artisan solitaire, du bricoleur inspiré, de l’idée née sur une table de cuisine. Une figure sympathique, romanesque, profondément française. Et structurellement condamnée à rester petite, dans un écosystème qui ne sait pas transformer ses idées en industries.
La longévité de l’institution est elle-même un indice. Le concours a survécu à deux guerres mondiales, à trois républiques, à la mondialisation et à la révolution numérique précisément parce qu’il ne demande rien au système économique : il récompense le talent sans exiger le succès. Ses prix sont des labels, pas du capital. Un vase de Sèvres, pas un tour de table. Cette gratuité fait son charme — et sa limite. Là où le capital-risque américain sélectionne des entreprises, le jury du Lépine sélectionne des idées. Les deux modèles ne produisent pas le même monde.
La distinction entre invention et innovation, que le concours incarne malgré lui, est peut-être la clé de lecture la plus utile de la politique industrielle française. La France a inventé ou co-inventé une part considérable du monde moderne. Elle a rarement capté la valeur de ses propres idées — le stylo à bille primé en 1919 et industrialisé en 1950, après un détour par la Hongrie et l’Argentine, en est le résumé parfait. Les discours sur la « start-up nation » n’ont pas inversé cette mécanique : ils ont déplacé la scène, des allées de la Foire de Paris vers les open spaces, sans résoudre l’équation du financement de l’industrialisation.
Il faut pourtant se garder du mépris. Ce que le Lépine réussit, aucun incubateur ne le fait : offrir à n’importe qui — retraité de Haute-Vienne, mère de famille agacée par les chaussettes orphelines, ancien rugbyman reconverti dans la dépollution marine — douze jours face à 400 000 personnes pour défendre une idée protégée par un brevet. C’est une démocratie de l’invention. Elle ne garantit rien, mais elle ouvre une porte que le système institutionnel de l’innovation, avec ses dossiers, ses comités et ses métriques, tient soigneusement fermée aux anonymes.
Les grandes révolutions ne commencent pas toujours dans les laboratoires des multinationales. Elles naissent parfois dans un garage, un atelier, sur la table de cuisine d’un inventeur anonyme. Depuis 1901, des milliers de Français sont venus Porte de Versailles avec le même espoir : avoir imaginé l’objet qui changera le quotidien. La plupart repartiront dans l’anonymat. Quelques-uns entreront dans l’Histoire. Entre les deux, il y a tout ce que ce pays ne sait pas encore faire de ses idées — et c’est cela, bien plus que les gadgets qui font sourire, la vraie leçon des 125 ans du Concours Lépine.
La longévité de l’institution est elle-même un indice. Le concours a survécu à deux guerres mondiales, à trois républiques, à la mondialisation et à la révolution numérique précisément parce qu’il ne demande rien au système économique : il récompense le talent sans exiger le succès. Ses prix sont des labels, pas du capital. Un vase de Sèvres, pas un tour de table. Cette gratuité fait son charme — et sa limite. Là où le capital-risque américain sélectionne des entreprises, le jury du Lépine sélectionne des idées. Les deux modèles ne produisent pas le même monde.
La distinction entre invention et innovation, que le concours incarne malgré lui, est peut-être la clé de lecture la plus utile de la politique industrielle française. La France a inventé ou co-inventé une part considérable du monde moderne. Elle a rarement capté la valeur de ses propres idées — le stylo à bille primé en 1919 et industrialisé en 1950, après un détour par la Hongrie et l’Argentine, en est le résumé parfait. Les discours sur la « start-up nation » n’ont pas inversé cette mécanique : ils ont déplacé la scène, des allées de la Foire de Paris vers les open spaces, sans résoudre l’équation du financement de l’industrialisation.
Il faut pourtant se garder du mépris. Ce que le Lépine réussit, aucun incubateur ne le fait : offrir à n’importe qui — retraité de Haute-Vienne, mère de famille agacée par les chaussettes orphelines, ancien rugbyman reconverti dans la dépollution marine — douze jours face à 400 000 personnes pour défendre une idée protégée par un brevet. C’est une démocratie de l’invention. Elle ne garantit rien, mais elle ouvre une porte que le système institutionnel de l’innovation, avec ses dossiers, ses comités et ses métriques, tient soigneusement fermée aux anonymes.
Les grandes révolutions ne commencent pas toujours dans les laboratoires des multinationales. Elles naissent parfois dans un garage, un atelier, sur la table de cuisine d’un inventeur anonyme. Depuis 1901, des milliers de Français sont venus Porte de Versailles avec le même espoir : avoir imaginé l’objet qui changera le quotidien. La plupart repartiront dans l’anonymat. Quelques-uns entreront dans l’Histoire. Entre les deux, il y a tout ce que ce pays ne sait pas encore faire de ses idées — et c’est cela, bien plus que les gadgets qui font sourire, la vraie leçon des 125 ans du Concours Lépine.
WOW! World of Words est le prolongement de L’Édito de WOW!, newsletter quotidienne publiée sur Substack.
Le fond du fonds : non pas l’archive des éditos, mais ce qu’il faut en retenir. Ce qui résiste à la relecture est repris, synthétisé, structuré, écrit à nouveau. Le prospérisme y est devenu une méthode de gouvernement. 2027 : Last Call y est devenu un livre.
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Paul Corey — contact@wow-media.fr