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2027 : LAST CALL (PROJET LIVRE 15/15) L’Europe des Nations

Anatomie d'un sursaut

2027 : LAST CALL (PROJET LIVRE 15/15) L’Europe des Nations

CHAPITRE 12 — L’Europe des Nations

Une France réformée n’a plus à se soumettre à l’UE. Elle influence son agenda.

Les chiffres du chapitre précédent ont une dernière implication, politique celle-là. Une France à 3 % de déficit ne parle pas la même langue à Bruxelles qu’une France à 6 %. Le verrou de 1992 et la fuite en avant vers une UE fédérale et germanophile ne constitue pas un avenir désirable pour la nation.

Le redressement doit s'accompagner d’une nouvelle stratégie pour l’UE. Depuis trente ans, le débat européen français est enfermé dans une fausse alternative. D’un côté, les progressistes, pro-européens inconditionnels, pour qui toute critique de l’UE est un premier pas vers le nationalisme. De l’autre, les souverainistes radicaux pour qui le Frexit est la seule réponse cohérente.

Entre les deux, un désert intellectuel, l’espace où devrait se trouver une doctrine sérieuse, articulée, praticable. La réflexion débute avec un prémisse simple : on ne renégocie pas les règles d’un système dont on viole les principes depuis trente ans. On les renégocie quand on a fait ce qu’on refusait de faire, que les autres ont fait, et que les résultats le prouvent. Une France qui a engagé le mandat précédemment évoqué n’est plus en position de soumission vis-à-vis de l’UE. Elle peut défendre utilement son agenda. Mais pour savoir quel agenda imposer, encore faut-il nommer ce qui ne fonctionne plus.

Une communauté politique ne tient jamais par magie. Elle tient parce qu’elle remplit une fonction fondamentale : protéger, c’est à dire rendre rationnel, pour ceux qui la composent, le fait d’y rester attachés.

En l’état, l’UE à 27 a échoué. Elle s’est bâtie comme espace d’ouverture, pas comme espace de protection. Face à la concurrence perçue comme injuste sur les marchés du travail, du logement ou des ressources publiques, elle n’est pas apparue comme un bouclier. Elle est apparue comme le cadre légal dans lequel cette concurrence s’exerçait librement.

Trois mythes fondateurs ont porté la construction européenne depuis Maastricht et se sont effondrés. Celui de la globalisation heureuse : l’ouverture devait enrichir tout le monde, elle a produit la désindustrialisation et la dépendance aux terres rares chinoises, aux semi-conducteurs taïwanais, aux médicaments indiens.

Celui de la paix garantie par le commerce, le Wandel durch Handel érigé en loi universelle : l’interdépendance n’apaise pas les régimes qui n’ont pas internalisé les mêmes contraintes que les démocraties libérales — elle leur donne des leviers, et le 24 février 2022 a balayé trente ans de cette certitude.

Celui de la convergence des normes : la Chine de 2025 est plus autoritaire que celle de 2001, année de son entrée à l’OMC, et le dumping ne s’est pas atténué avec la prospérité.

Aujourd’hui, l’UE à 27 est en échec sur une multitude de dimensions : prospérité, croissance, industrie, innovation, numérique, énergie, frontières, défense, souveraineté, démocratie...

Le bilan est désormais chiffré et incontestable, commandé par la Commission elle-même. Draghi chiffre l’effort de rattrapage nécessaire à 800 milliards d’euros d’investissement annuel, deux fois l’effort relatif du plan Marshall.

En 2008, l’économie européenne était d’une taille comparable à celle des États-Unis. En 2022, l’UE27 était déjà un tiers plus petite. Le PIB par habitant rapporté à celui des États-Unis est tombé de 76,5 % en 2008 à 50 % en 2023. Le rattrapage est devenu décrochage.

La comparaison avec les États fédérés américains achève la démonstration : la France affiche un PIB par habitant de 42 670 euros, l’Allemagne de 51 820 euros ; en face, le Texas est à 82 060, la Californie à 96 890, New York à 108 440. Si la France était un État américain en 2021, elle serait plus pauvre que l’Arkansas, le 48ᵉ sur 50.

Ce retard s’enracine dans une révolution que l’Europe a manquée. La productivité européenne culminait à 95 % du niveau américain à la fin du XXᵉ siècle. Elle est retombée à 75-80 % aujourd’hui.

Draghi le nomme sans détour : « La principale raison pour laquelle la productivité de l’UE a divergé de celle des États-Unis au milieu des années 1990 est l’échec de l’Europe à capitaliser sur la première révolution numérique. »

L’échec technologique tient en deux chiffres. Aucune entreprise européenne créée à partir de zéro depuis cinquante ans n’atteint 100 milliards d’euros de capitalisation. Dans le même temps, les six entreprises américaines valorisées à plus de 1 000 milliards ont toutes été créées pendant cette période — Amazon, Apple, Microsoft, Alphabet, Meta, Nvidia n’existaient pas en 1975 et pèsent aujourd’hui plus lourd que l’économie de l’Allemagne tout entière.

Le prix de l’énergie achève le tableau. L’électricité coûte deux à trois fois plus cher en Europe qu’aux États-Unis, le gaz quatre à cinq fois. Ce n’est pas un écart statistique : c’est un impôt silencieux prélevé sur chaque chaîne de montage, chaque aciérie, chaque usine chimique du continent.

Un an après la publication du rapport, Draghi lui-même constate que seulement 10 % de ses recommandations ont été mises en œuvre.

La gouvernance européenne produit treize mille actes législatifs en cinq ans, contre trois mille cinq cents pour le Congrès américain. Cette hyperactivité normative ne produit pas de compétitivité — elle produit des coûts de conformité qui pèsent plus lourd sur les PME européennes que sur les géants américains ou chinois.

L’Europe sait. L’Europe s’enferme dans sa bureaucratie. L’Europe légifère.

Pire. Une communauté politique, ici un projet implicite de meta nation, ne tient que sur une promesse : protéger mieux que les nations qui la composent. Quand cette promesse n’est plus tenue, la construction ne peut plus avancer par adhésion. Restent deux voies. La contrainte des traités imposés sans débat démocratique. L’exception des crises qui dispensent du consentement — l’invasion de l’Ukraine en février 2022, le choc énergétique lié au blocus du Détroit d’Ormuz de 2026. Aucun peuple, en temps ordinaire, ne consent à abandonner sa souveraineté à une instance supranationale qui ne le protège pas plus.

Une tradition intellectuelle

Pour desserrer le verrou de Maastricht 1992, avec le référendum contourné de 2005, Last Call: Anatomie d’un sursaut revendique une généalogie intellectuelle précise.

De Gaulle l’a formulée au tournant des années 1960 : l’Europe des patries, coopération sans supranationalité, souveraineté préservée dans la coopération choisie.

Depuis 2006, Édouard Balladur n’a cessé de défendre une seule et même idée, déclinée en trois temps. Dans L’Europe autrement (Fayard, 2006), il propose de construire l’Europe des cercles, articulée autour de coopérations spécialisées entre les États qui veulent progresser plus rapidement dans certains domaines, sans imposer leur rythme aux autres.

Dans Pour une Union occidentale (Fayard, 2007), il inscrit cette architecture dans une ambition géopolitique plus large, avec un noyau central à vocation politique, un anneau intermédiaire à vocation commerciale et un cercle extérieur de partenaires privilégiés, le tout formant le socle d’un Occident réorganisé.

Dans L’Europe et notre souveraineté (Fondapol, 2023), il tire le bilan : la logique des cercles existait déjà en pratique — zone euro, Schengen — mais la majorité des États n’avaient jamais voulu en faire un principe, laissant la confusion persister. Il convient d’aller plus loin : remplacer le principe d’une intégration uniforme par celui des confédérations thématiques à géométrie variable.

Sur chaque grand sujet de politique publique, les nations européennes qui veulent coopérer le font dans un cadre contractuel clair, avec des règles de décision adaptées au sujet, et avec la possibilité pour chaque nation d’entrer ou de sortir selon son intérêt et sa volonté démocratique. C’est l’Europe des engagements choisis librement par des nations souveraines : ceux qui entrent dans un cercle en acceptent les règles entièrement ; ceux qui n’y entrent pas n’en bénéficient pas.

Une confédération, pas une fédération.

Cette Europe est une synthèse de trois formes d’organisation politique qui fonctionnent déjà, séparément, depuis des décennies.

La forme la plus ancienne — Articles of Confederation américains, Confédération germanique du XIXᵉ siècle — respectait une réalité que ses successeurs ont voulu effacer : la légitimité politique est nationale avant d’être supranationale. Si l’échec venait de l’absence d’outils communs, et non de la souveraineté elle-même, alors la solution n’était pas de supprimer les États mais de mieux organiser leur coopération.

La deuxième brique est contemporaine : l’ASEAN. Dix États d’Asie du Sud-Est, près de sept cents millions d’habitants, cinquième économie mondiale par le PIB agrégé. Du Vietnam communiste à la monarchie de Brunei, de la démocratie indonésienne au régime militaire birman, l’organisation tient ensemble des régimes que tout oppose. Aucune monnaie commune. Aucune cour suprême. Aucun parlement. Le consensus comme règle, la non-ingérence comme principe. Cinquante-huit ans depuis 1967, quatre crises majeures traversées — crise asiatique de 1997, pandémie, rivalité sino-américaine, coup d’État birman — sans que la construction se fissure. Ses détracteurs y voient une organisation trop molle pour décider. Mais c’est cette modestie même qui a permis à des régimes aussi divers de coopérer six décennies durant. La flexibilité n’y est pas un signe de faiblesse. Elle est la condition de la durée.

La troisième brique est la plus convaincante, parce qu’elle est la plus proche : l’OTAN. Trente-deux États aujourd’hui, contre douze à sa fondation en 1949. Un engagement contraignant — l’article 5 —, invoqué une seule fois en bientôt quatre-vingts ans, au lendemain du 11 septembre 2001. Aucun gouvernement supranational, aucun parlement, aucune cour suprême : chaque nation garde la pleine souveraineté de ses forces armées. Tous ne contribuent pas pareillement — les États-Unis portent près des deux tiers des budgets ; l’engagement de 2 % du PIB, porté à 3,5 % au sommet de La Haye en juin 2025, structure les efforts sans uniformiser les capacités. L’organisation a survécu à l’effacement (provisoire) de son adversaire fondateur en 1991, aux tensions transatlantiques répétées, à l’élargissement à des régimes aussi différents que la Turquie et la Norvège. Elle tient depuis 1949.

En novembre 2019, Emmanuel Macron diagnostiquait à l’OTAN une « mort cérébrale ». La formule visait la cacophonie stratégique entre Washington, Ankara et Paris au moment du retrait américain du nord-est syrien. Mais elle se trompait de pathologie. Une OTAN sans cerveau central n’est pas une OTAN morte — c’est précisément l’OTAN. L’organisation n’a jamais été conçue pour penser à la place de ses membres ; elle est conçue pour les engager les uns envers les autres.

Ce qui défaillait en 2019, ce n’était pas la cohésion intellectuelle d’une fédération qui n’existe pas — c’était la contribution effective de plusieurs membres : neuf États sur vingt-neuf seulement atteignaient le seuil de 2 %. Pas une mort cérébrale, une hypotension budgétaire.

Six ans plus tard, l’hypotension est traitée. La totalité des membres atteint désormais le seuil de 2 %, contre trois seulement en 2014. Le sommet de La Haye, en juin 2025, est allé plus loin : engagement à 5 % du PIB d’ici 2035, souscrit par tous les membres sauf l’Espagne. Le test n’est pas qu’elle pense ensemble. C’est que chaque membre paie sa juste part.

Cette discipline est la condition qui permet la crédibilité de sa ligne rouge. Depuis 1949, aucun État membre n’a été attaqué — ni l’Estonie, qui partage 294 kilomètres de frontière avec la Russie, ni la Lettonie, ni la Lituanie, ni la Pologne. La Russie a attaqué la Géorgie en 2008, l’Ukraine en 2014 puis en 2022, et maintient la Moldavie sous pression continue. Aucune n’était membre.

La Finlande a rejoint l’Alliance en 2023 après soixante-quinze ans de neutralité ; la Suède en 2024, après deux siècles de non-alignement. Ils n’ont pas adhéré par calcul opportuniste — ils ont adhéré parce que l’article 5 fonctionne, et qu’il fonctionne parce que les autres membres ont signé. Parce que le traité les protège.

Démanteler l’OTAN, ou la laisser dépérir par sous-financement, serait une erreur sans équivalent. Ce que près de quatre-vingts ans de discipline collective ont construit, aucune architecture européenne autonome, aucune coopération bilatérale, aucune force commune embryonnaire ne peut le remplacer dans des délais qui comptent. La dissuasion ne se reconstruit pas. Elle se transmet, ou elle s’éteint.

L’Europe des Nations

L'idée est cohérente avec ce qui existe et ce qui fonctionne. Ce n' est pas un projet géopolitique confus en derive.

La défense d’abord

L’OTAN reste l’ossature transatlantique pour la défense du territoire allié — l’article 5, la dissuasion principale, la frontière avec la Russie. Mais elle ne couvre pas ce qui se joue hors de sa zone. Là où les États-Unis ont besoin de partenaires européens capables d’agir avec eux, l’Europe arrive sans force commune. Quand Washington cherche à contenir la Chine en mer de Chine du Sud, à stabiliser un théâtre africain, à projeter sa puissance au Levant, il ne trouve pas un pilier européen organisé en face — il trouve des contributions nationales fragmentées, parfois absentes. C’est cette lacune que la défense européenne doit combler.

Construire une telle puissance à vingt-sept est impossible. La voie réaliste est celle des cercles. Le noyau dur est naturellement franco-britannique : les deux seules puissances européennes capables de projeter une force expéditionnaire à dix mille kilomètres, les deux seuls membres européens permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les deux signataires des accords de Lancaster House qui formalisent depuis 2010 leur coopération militaire — et les deux seules puissances nucléaires du continent, assurance ultime si Washington venait à se retirer.

Cette réalité ne dépend d’aucun traité européen. Elle est structurelle, opérationnelle, déjà en place. À ce noyau s’adossent la Pologne et les pays baltes sur la sécurité continentale face à la Russie — leur effort relatif a rejoint, voire dépassé celui de plusieurs fondateurs de l’Union —, l’Italie et l’Espagne pour le flanc méditerranéen.

Ce que cette architecture suppose n’est pas un état-major européen parallèle qui doublerait le commandement intégré de l’OTAN. Un commandement intégré pour les opérations extérieures du noyau dur, capable d’agir en heures et non en mois. Une planification capacitaire commune sur les manques de la projection européenne — ravitaillement en vol, transport stratégique, renseignement spatial. Une base industrielle de défense partagée qui cesse de fragmenter ce que les Américains, les Russes et les Chinois consolident. Rien qui empiète sur la dissuasion principale de l’Alliance. Tout ce qui comble ce qu’elle ne fait pas.

Le pivot, c’est l’intervention extra-territoriale. Quand les États-Unis font monter la pression sur le programme nucléaire iranien, l’Europe doit pouvoir mobiliser ses capacités navales et aériennes en quelques jours, pas en plusieurs mois. Quand un coup d’État au Sahel menace l’approvisionnement énergétique européen, le noyau dur doit pouvoir extraire ses ressortissants et stabiliser une zone sans dépendre du calendrier américain. Quand la mer Rouge devient impraticable pour le commerce mondial, l’Europe doit pouvoir y déployer une force d’escorte propre. Aucun de ces engagements ne relève de l’article 5. Tous demandent une capacité collective que l’Europe n’a pas, et que l’OTAN n’est ni dimensionnée ni mandatée pour faire à sa place.

Cesser de fragmenter l’effort. Cesser de dupliquer les programmes nationaux. Cesser de mendier à Washington des capacités que nous pourrions construire. Trois renoncements pour faire enfin de l’Europe ce qu’elle n’a jamais été depuis 1945 : un acteur stratégique, pas un théâtre d’opérations.

L’industrie ensuite

C’est là que le retard se creuse le plus vite. Sur l’énergie et les secteurs stratégiques — semi-conducteurs, pharmacie, batteries, hydrogène — un cercle plus large incluant l’Allemagne, la France, le Benelux, l’Italie, l’Espagne. Ces six économies représentent plus de deux tiers du PIB industriel européen. Une politique industrielle commune entre elles n’exige pas l’accord de Malte ou de la Slovénie. Elle exige leur volonté.

Cette volonté manque depuis vingt ans parce que l’Union a traité la politique industrielle comme une distorsion de concurrence plutôt que comme une nécessité stratégique. Le rapport Draghi a posé le diagnostic. Il ne manque que les actes.

Le marché unique, lui, doit être maintenu dans son périmètre actuel. Cet acquis bénéficie concrètement aux entreprises et aux citoyens.

Le commerce et l’immigration

Dans ces deux domaines, la délégation de souveraineté a produit les dégâts les plus concrets et les plus ressentis par les populations.

Sur le commerce, la Commission négocie seule, au nom des 27, sans droit de veto national. L’épisode Mercosur en est l’illustration brutale. Après vingt-cinq ans de négociations intermittentes, l’accord a été conclu politiquement le 6 décembre 2024 à Montevideo. Il prévoit la suppression progressive de 91 % des droits de douane et expose l’agriculture française à une concurrence à normes inégales : le bœuf sud-américain est élevé avec des antibiotiques activateurs de croissance interdits dans l’Union depuis 2006, alimenté par du soja produit sur des terres déforestées, traité par des pesticides que l’Europe a interdits.

La France s’y est opposée publiquement dès septembre 2024, arguant qu’elle constituait avec l’Irlande, la Pologne et l’Autriche une minorité de blocage suffisante. Cette confiance reposait sur une mauvaise lecture du mécanisme : l’accord étant présenté sous sa forme scindée, le volet commercial n’exige plus qu’une majorité qualifiée au Conseil. La France, deuxième économie de l’Union, membre fondateur, puissance nucléaire, a été mise en minorité sur un accord qui menace directement son agriculture. Pas par une décision hostile. Par une règle de procédure à laquelle elle avait elle-même consenti en 2007. Ce n’est pas une anomalie du système : c’est le système.

La logique du marché unique impose l’uniformité commerciale, ce qui revient à aligner les économies les plus exposées sur les préférences des économies les plus exportatrices, l’Allemagne en tête, dont l’industrie automobile a longtemps trouvé dans ces accords des débouchés que l’agriculture française payait. La solution est le rétablissement d’un droit de veto national sur les accords commerciaux qui affectent des secteurs stratégiques — agriculture, défense, énergie, santé. Pas sur tous les accords : sur ceux dont l’impact sur un pays dépasse un seuil à définir précisément.

Les États-Unis le pratiquent depuis toujours : le Trade Promotion Authority est strictement encadré, révocable, soumis à des auditions publiques sectorielles avant tout vote final. L’Europe pratique l’inverse : une délégation pleine et entière, sans filet national, jusqu’à ce qu’un État se réveille pour constater que son agriculture a été négociée sans lui.

Sur l’immigration, la perte de contrôle est plus ancienne et plus profonde.

Schengen, signé en 1985 et appliqué à partir de 1995, a supprimé les frontières intérieures sans jamais construire une frontière extérieure réellement commune. Pour un territoire de quatre cents millions d’habitants, la frontière extérieure représente quarante-quatre mille kilomètres de côtes et huit mille kilomètres de frontières terrestres. Frontex, créée en 2004, n’a pas compétence pour refouler un demandeur d’asile : elle peut surveiller, secourir, enregistrer ; elle ne peut pas refuser. Son budget reste dérisoire — 1,1 milliard d’euros en 2025, vingt-cinq fois moins que ce que les États-Unis consacrent à la sécurité de leur seule frontière sud.

Depuis la crise migratoire de 2015, chaque État a rétabli ses contrôles intérieurs : la France à sa frontière italienne, l’Allemagne à sa frontière autrichienne, l’Autriche à sa frontière hongroise. Ces contrôles n’ont jamais été complètement levés depuis. Le principe de Schengen est suspendu de fait, sans que personne ose ni le rétablir, ni l’abolir.

Le Pacte sur la migration et l’asile adopté en avril 2024 ne règle ni la question des retours effectifs — seuls un quart des personnes frappées d’une obligation de quitter le territoire européen sont effectivement renvoyées —, ni celle du contrôle de la frontière extérieure. La solution est la construction de coalitions bilatérales volontaires entre pays partageant les mêmes contraintes géographiques.

L’accord italo-albanais signé en novembre 2023, qui délocalise le traitement des demandes d’asile hors du territoire européen, est le prototype d’un modèle nouveau : pas une rupture avec Schengen, mais une extension contractuelle de ses frontières opérationnelles. Le modèle danois, qui a ramené les demandes d’asile de 21 000 en 2015 à 2 400 en 2024 par une combinaison de critères d’éligibilité durcis, de politique de retour effective et d’absence de regroupement familial quasi-automatique, montre qu’un État peut reprendre le contrôle sans sortir.

Moins d’uniformité imposée, plus de coopération choisie. La formule vaut pour le commerce comme pour l’immigration.

L’euro

L’euro pose un problème distinct et plus difficile. On ne peut pas en sortir dans des délais politiquement pertinents. On ne peut pas y rester dans les conditions actuelles. 3 460 milliards d’euros de dette libellée en euros, un système bancaire intégré à la zone, des contrats commerciaux et financiers qui supposent la continuité monétaire : une sortie précipitée produirait une crise financière dont les coûts immédiats seraient insupportables.

Les Grecs en 2015 n’ont pas sorti un euro de la zone, ils auraient perdu la moitié de leur pouvoir d’achat en six mois. La France de 2027 est encore plus exposée.

Par contre, une renégociation des conditions de fonctionnement de la zone s’impose. Le problème central est simple : quand un pays perd en compétitivité, il ne peut plus dévaluer sa monnaie. Il ne lui reste qu’une option, baisser les salaires, comprimer la demande, serrer les budgets — la dévaluation interne. Elle fonctionne, mais elle est socialement destructrice et profondément asymétrique : rien n’oblige le pays excédentaire, l’Allemagne, à rééquilibrer de son côté. Les États-Unis ont le budget fédéral pour corriger ces déséquilibres entre États. La zone euro a l’austérité asymétrique.

L’Union dispose depuis 2011 d’une procédure pour déséquilibres macroéconomiques qui pourrait contraindre les excédentaires à jouer le jeu dans les deux sens. Elle n’a jamais été appliquée sérieusement : l’Allemagne affiche un excédent courant qui a dépassé 8 % de son PIB en 2016, bien au-delà du seuil de 6 %, sans qu’aucune sanction n’ait été ouverte. Le déséquilibre déficitaire, en revanche, déclenche immédiatement la procédure de déficit excessif. Deux poids, deux mesures, inscrits dans le fonctionnement même de la zone.

La réforme du Pacte de stabilité entrée en vigueur en avril 2024 a remplacé les règles mécaniques par des plans pluriannuels négociés État par État. Elle a individualisé les trajectoires nationales mais n’a pas réglé la confusion économique fondamentale : les critères continuent de traiter sur un pied d’égalité un euro dépensé en transferts sociaux et un euro investi dans une infrastructure qui produira de la croissance pendant trente ans.

Cette confusion dissuade les investissements mêmes dont le rapport Draghi chiffre l’urgence à 750 milliards par an. Cette modification est nommée depuis longtemps : une règle d’or budgétaire qui sort l’investissement productif du périmètre du déficit. L’Allemagne l’a adoptée en 2009 pour son propre droit interne, en exemptant depuis 2022 les investissements de recherche, de transition énergétique et de défense. Ce qu’elle a fait chez elle, elle peut l’accepter pour la zone entière. Reste à le vouloir.

Une France qui tient ses 3 % de déficit courant dispose pour la première fois depuis trente ans du levier politique pour l’exiger.

Enfin, il faut revenir au vote à l’unanimité sur les accords commerciaux majeurs, non pour dresser des murs, mais parce que la délégation inconditionnelle de la souveraineté commerciale à la Commission a produit des accords que les peuples n’auraient pas approuvés. Ce n'est donc pas un chemin viable pour l’UE.

Le levier politique

Ces leviers de droit ne valent que si la France dispose d’un levier politique. Or une France à 5,8 % de déficit, en procédure de déficit excessif, structurellement dépendante de la mansuétude de ses partenaires, ne peut pas simultanément tendre la main et claquer la porte.

Quand elle dit non au Mercosur, ses partenaires lui répondent qu’elle viole le Pacte de stabilité depuis dix ans. L’argument est retourné contre elle avant même d’avoir été entendu.

Une France à 3 % parle d’une position radicalement différente. Elle n’a besoin d’aucune mansuétude. Elle occupe la table de négociation comme un pays dont la parole a du poids parce que ses actes sont cohérents avec ses exigences. Les grandes batailles européennes se gagnent ou se perdent avant d’arriver en séance. La crédibilité budgétaire est un instrument de souveraineté et de puissance.

La question italienne

L’alliance naturelle de la France se trouve peut-être moins avec l’Allemagne qu’avec l’Italie.

Les deux pays représentent ensemble 28,8 % du PIB de l’Union européenne et 28,3 % de sa population. La France est le premier investisseur étranger en Italie et son premier employeur étranger. Les similitudes structurelles sont plus profondes qu’elles ne le paraissent : même fragilité industrielle héritée des années 1990, même exposition méditerranéenne aux flux migratoires, même défi démographique, même tension entre une dette héritée qui pèse sur les marges de manœuvre et un appareil productif qui reste, quand il fonctionne, parmi les plus performants d’Europe.

L’Italie boucle 2025 avec 50 milliards d’excédent commercial. La France creuse, la même année, 70 milliards de déficit. 120 milliards d’euros séparent désormais les deux rives latines, chaque année.

Derrière ce gouffre comptable, c’est une autre histoire qui commence — celle d’une civilisation qui se relève. Trois fois déjà, l’Italie a refondé l’Occident. Rome lui a donné son droit et son art de gouverner. L’Église a façonné son âme. La Renaissance a rouvert ses imaginaires de l’art, de la science et de la pensée. À chaque cycle, l’Europe est sortie transformée. Un quatrième acte se prépare désormais sous nos yeux, méthodique, sans tapage, presque silencieux.

La grammaire du renouveau italien est patiente et devrait nous inspirer.

Le patrimoine : 61 sites au patrimoine mondial, premier rang planétaire, contre 54 côté français.

La modernité : 5,2 gigawatts solaires installés en 2023, là où nous en posions moins de 3.

La tradition : un “Made in Italy” vivant, à 54 milliards d’euros en 2024, porté par des milliers d’ateliers familiaux ancrés dans leur territoire. Un savoir-faire qui se transmet de génération en génération.

Une singularité : la moitié des exports italiens transitent par des PME, contre un quart chez nous. Là où l’Hexagone parie sur quelques champions, la péninsule fait travailler ses milliers d’ateliers. La fragmentation est devenue agilité.

Cette puissance s’est conquise par l’épreuve. L’Italie a touché le fond entre 2008 et 2018 : crise bancaire, instabilité chronique, jeunes diplômés exilés, Mezzogiorno laissé à sa désindustrialisation. Le pays a accepté de regarder son désastre en face. C’est dans ce miroir lucide qu’a germé sa renaissance.

Giambattista Vico l’avait pressenti dès 1725 lorsqu’il décrivait les corsi e ricorsi, ces cycles où chaque effondrement contient déjà sa résurrection. L’Italie pratique Vico sans le citer. La France récite Bossuet sans plus l’appliquer.

La péninsule construit son avenir sans renier son passé. L’Hexagone rêve de son passé par peur de l’avenir ?

Hier encore, nous regardions Rome avec une condescendance polie, république bananière aux gouvernements évanescents. Aujourd’hui, son pragmatisme nous dépasse. La République latine a compris ce que la Monarchie administrative refuse encore d’entendre : la grandeur naît de la vulnérabilité assumée, et jamais d’une posture maintenue contre les faits.

Accepter la fragilité.

L’Italie a renoncé à l’illusion de puissance, ce qui constitue déjà tout un programme civilisationnel. Elle a converti chaque crise en matrice de renaissance, chaque district artisanal en poste avancé sur le marché mondial, chaque faiblesse en méthode.

Cette voie demande seulement le courage de cesser de se raconter pour commencer à se regarder.

La divergence récente entre les trajectoires des deux pays mérite d’être expliquée. En 2023, l’Italie affichait un déficit public de 7,2 % du PIB. En 2024, il était ramené à 3,4 % : une correction de près de quatre points en douze mois, sans crise financière, sans effondrement social, sans rupture démocratique. Dans le même temps, l’écart de PIB par habitant entre les deux pays, longtemps favorable à la France, s’est significativement réduit. C’est un fait politique de première importance : le pays que la France considère depuis trente ans comme son alter ego méditerranéen en difficulté a commencé à faire ce que la France reporte.

L’axe franco-allemand a longtemps fonctionné parce que l’Allemagne représentait pour la France un modèle de rigueur qu’elle n’assumait pas d’être. Cet axe a produit la zone euro dans des termes favorables à l’Allemagne. L’axe franco-italien n’a pas cette asymétrie : les deux pays ont les mêmes problèmes, les mêmes fragilités, les mêmes adversaires dans les négociations européennes, et des intérêts communs sur la réforme du Pacte de stabilité, la politique migratoire, la politique industrielle méditerranéenne, le financement de la défense.

Le Traité du Quirinal, signé le 26 novembre 2021 par Macron et Draghi, a donné à ce rapprochement le cadre institutionnel que le Traité de l’Élysée avait donné à l’axe franco-allemand soixante ans plus tôt. Le réflexe franco-italien existe désormais dans les faits, même si la France s’y investit avec moins de constance que l’Italie.

Le monde qui vient n’a plus grand-chose de rhénan. La ligne de fracture géopolitique du XXIᵉ siècle passe par la Méditerranée : flux migratoires, approvisionnement énergétique africain, concurrence commerciale avec la Chine sur les marchés du Maghreb et du Moyen-Orient, instabilité du Sahel. L’Italie a construit autour de ces enjeux sa doctrine africaine, le Plan Mattei, positionnant la péninsule comme puissance pivot entre l’Europe et l’Afrique. La France, présente sur le continent depuis deux siècles, dispose des mêmes atouts et souffre des mêmes défis.

Ensemble, France et Italie pèsent assez lourd pour corriger ce déséquilibre et imposer une politique méditerranéenne à une Union qui les a ignorés. C’est une coalition naturelle que ni l’une ni l’autre n’a encore eu le courage de former.

Une doctrine que peut signer toute majorité

L’Europe des Nations a une dernière vertu, politique celle-là : c’est la seule position européenne qui permette à toutes les composantes d’une majorité de gouvernement de la signer sans renier leur tradition propre. Un gaulliste y reconnaît l’Europe des patries. Un libéral-conservateur y reconnaît le marché unique préservé. Un souverainiste y reconnaît la souveraineté migratoire rapatriée. Un conservateur social y reconnaît la défense de l’agriculture française. Ce n’est pas un compromis mou, c’est une architecture qui tient parce qu’elle n’oblige personne à se renier.

De la parole à l’acte

Aucune doctrine ne vaut sans crédibilité pour la porter. Depuis trente ans, Paris envoie à Bruxelles des mémorandums sur la gouvernance de la zone euro, des propositions sur la politique industrielle, des projets de réforme de Schengen. Dans le même temps, il affiche les déficits les plus élevés de la zone, les dépenses sociales les plus lourdes du monde développé, la réforme institutionnelle la plus différée de l’Union.

Ce découplage entre la parole et l’acte est visible à Berlin, à Rome, à Madrid. Il retire à la France toute crédibilité dans les négociations européennes.

Une France qui a engagé les neuf leviers de ce mandat dispose enfin de l’argument que quarante ans de discours n’ont pas fourni : l’exemple. Elle ne demande plus à ses partenaires ce qu’elle s’est dispensée de faire ; elle leur propose de rejoindre une trajectoire qu’elle a engagée. Cette inversion rouvre la négociation européenne.

Paul Corey