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Sauver le climat en se tirant une balle dans le PIB ?

Édito WOW! · 9 mai 2026

Sauver le climat en se tirant une balle dans le PIB ?

En 2025, l’humanité a émis plus de carbone fossile qu’au cours d’aucune autre année de son histoire. Dix ans après l’Accord de Paris, le constat dépasse l’échec environnemental. Il signe une faillite institutionnelle. La démocratie représentative se révèle incapable de gouverner ce qui se mesure en siècles.

La concentration atmosphérique de CO₂ a atteint 425,7 ppm en 2025 — 52 % au-dessus des niveaux préindustriels et un sommet inégalé depuis trente millions d’années. La température moyenne globale a franchi le seuil de +1,5 °C en 2024 selon Copernicus.

Le « budget carbone » désigne la quantité maximale de CO₂ que l’humanité peut encore émettre tout en gardant une probabilité raisonnable de contenir le réchauffement sous un seuil donné. C’est une comptabilité physique, pas politique : la température de surface monte de manière quasi linéaire avec le cumul des émissions depuis l’ère industrielle. Chaque tonne émise creuse irréversiblement la marge restante. Le budget résiduel pour tenir l’objectif de Paris est désormais qualifié de « pratiquement épuisé » par le Global Carbon Project.

Trente ans de diagnostic. Aucune inflexion.

La France entretient une illusion comptable. Son secteur électrique figure parmi les plus décarbonés du monde ; les émissions territoriales ressortent à 5,9 tonnes par habitant. Mais l’empreinte réelle, importations comprises, atteint 8,2 tonnes : la moitié du total se joue à l’étranger. Depuis 1990, les émissions intérieures ont reculé de 39 % ; les émissions importées ont augmenté de 13 %. Décarboner le territoire. Carboner la consommation.

À l’échelle mondiale, le carbone redessine les rapports de force. La Chine pèse à elle seule un tiers des émissions — davantage que les États-Unis et l’Union européenne réunis. L’Inde a connu en 2024 la plus forte hausse des grandes économies (+5,3 %). L’UE ne représente plus que 7 % du total : ses baisses ne déplacent plus l’aiguille mondiale. L’Afrique émet moins de 4 % des émissions pour 18 % de la population. L’injustice est arithmétique avant d’être politique.

Le signal prix se heurte partout au même mur. La taxe carbone française reste gelée depuis les Gilets jaunes de 2018. Le Parlement européen a repoussé en novembre 2025 l’extension du marché ETS aux carburants et au chauffage. Aucun peuple ne vote pour son appauvrissement, même déguisé en vertu écologique.

Le Carbon Border Adjustment Mechanism, fixé à 75,36 €/tonne le 7 avril 2026, tente de corriger la fuite par la frontière. La Chine et l’Inde y voient un protectionnisme déguisé. Le contentieux a déjà commencé. L’angle mort est ailleurs : les subventions aux énergies fossiles sont estimées par le FMI à plus de 7 000 milliards de dollars par an, contre 1 800 milliards pour les renouvelables. Le marché carbone existe en parallèle du marché fossile, sans le remplacer. Tant que cette asymétrie persiste, le signal prix reste structurellement faussé.

Les conséquences ont quitté le terrain théorique. L’Europe a connu en 2025 ses émissions annuelles de feux de forêts les plus élevées jamais mesurées. Les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est et d’Amazonie sont passées de puits de carbone à sources nettes. Selon le PNUE, les engagements actuels conduisent à un réchauffement compris entre 2,6 °C et 3,1 °C d’ici 2100.

La science a fait son travail. La démocratie ne suit pas.

Hans Jonas avait formulé l’aporie dès 1979. Élève de Heidegger, exilé en 1933, il fut le premier à penser que la technique moderne avait changé l’échelle de l’action humaine — désormais capable de modifier durablement la planète. Il interrogeait notre droit de léguer aux générations futures un monde dégradé, et nommait déjà la tentation autoritaire qui guette ce diagnostic.

La pratique politique répond par la construction des systèmes représentatifs, qui privilégient les votants présents sur les non-encore-nés. Aucun chef d’État n’a jamais perdu une élection pour avoir préservé le climat. Aucun n’a jamais été reconduit non plus pour la même raison.

Le temps long défie le temps électoral.

Reste un motif d’espérance prudente. La projection de 3,7 à 4,8 °C d’ici 2100, encore d’actualité en 2015, a été ramenée à 2,4-2,6 °C par les engagements pris depuis. Trente-cinq pays ont réduit leurs émissions tout en faisant croître leur économie. La trajectoire reste mauvaise. Mais elle est moins catastrophique qu’elle ne l’aurait été sans Paris.

En 2026, la question climatique devient donc constitutionnelle. Aucun régime conçu pour gouverner cinq ans n’a jamais su décider pour cinq siècles. La démocratie représentative est l’institution la plus émancipatrice jamais inventée. Elle est aussi la moins outillée pour le temps long. Reconnaître cette aporie n’est pas la trahir. C’est commencer à la réparer.

Faute de quoi, deux tentations prendront le relais. Le déni, qui consiste à nier l’urgence pour préserver la liberté. L’autoritarisme, qui consiste à suspendre la liberté pour traiter l’urgence. Les deux mènent au même mur.

Comment inventer une démocratie qui vote pour ses petits-enfants ? Faut-il une règle d’or carbone, comme l’Allemagne a tenté la règle d’or budgétaire ? Inscrire dans la Constitution ce que les majorités refusent de tenir ? Et si l’on accepte le principe pour le climat, comment le refuser pour la dette publique — autre fardeau qu’aucune génération n’a voté pour celles qui suivent ?

Paul Corey