Lire le livre

Du 100 m. Haies au sumo...

Hier, un 100 mètres haies pour franchir le premier la ligne. Aujourd’hui, un sumo : occuper le terrain, imposer son poids et faire sortir les autres du cercle

Du 100 m. Haies au sumo...

La course à la Lune a changé de nature.

Au temps d’Apollo 11 Moon Landing, elle relevait d’un affrontement frontal, presque théâtral, entre deux blocs hermétiques. Les États-Unis et l’URSS ne cherchaient pas tant à s’installer qu’à prouver. La Lune était un symbole, un raccourci visuel de la supériorité idéologique. Une fois le drapeau planté, l’essentiel était accompli. Le reste du monde, lui, observait — périphérique, dépendant, souvent instrumentalisé.

Le paysage actuel est d’une tout autre complexité.

La rivalité entre Washington et Pékin ne vise plus un exploit ponctuel, mais une présence durable. Avec des programmes comme Artemis Program ou le Chinese Lunar Exploration Program, la Lune cesse d’être une destination pour devenir une infrastructure : base avancée, réserve de ressources, relais vers d’autres espaces…

Il ne s’agit plus d’arriver le premier, mais de rester, d’organiser, d’exploiter.

Ce basculement s’accompagne d’un autre, plus profond encore : la fin d’un monde strictement structuré par l’axe Est–Ouest. Certes, cette ligne de fracture est désormais traversée par une dynamique Nord–Sud qui reconfigure la compétition. Le “Sud global”, jadis spectateur, est devenu un espace de projection stratégique. Des acteurs émergents développent leurs propres capacités — à l’image de l’ISRO (Indian Space Research Organisation) — tandis que beaucoup d’autres deviennent des partenaires convoités.

Dans cette nouvelle configuration, la conquête spatiale sert aussi à structurer des alliances. Autour des Artemis Accords, les États-Unis structurent un réseau d’alliances fondé sur l’adhésion à des règles communes. Ce cercle regroupe d’abord le cœur occidental — États-Unis, Europe (notamment France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni), Canada — auquel s’ajoutent des puissances technologiques asiatiques comme le Japon et la Corée du Sud, ainsi que des partenaires stratégiques tels que l’Australie. Le dispositif s’élargit aussi vers le Moyen-Orient (Émirats arabes unis, Arabie saoudite) et l’Amérique latine (Brésil, Mexique), avec une ouverture progressive vers certains pays émergents comme l’Inde.

Piloté par la NASA, ce réseau fonctionne comme un “club” : chaque État reste souverain mais accepte un socle de principes juridiques et techniques, favorisant l’interopérabilité, la transparence et l’implication d’acteurs privés comme SpaceX. L’enjeu est d’étendre un ordre spatial libéral où les règles, largement définies par les États-Unis et leurs alliés, s’imposent progressivement comme standards internationaux.

En face, la Chine déploie un réseau plus intégré autour de son Chinese Lunar Exploration Program et du projet de base lunaire internationale. Ce dispositif s’appuie sur un noyau stratégique avec la Russie, et s’étend vers des régions clés du “Sud global” : Asie centrale et du Sud-Est (Pakistan, Thaïlande), Moyen-Orient (Iran), Afrique (Égypte, Afrique du Sud) et Amérique latine (Venezuela, Argentine). La logique est différente : il ne s’agit pas d’adhérer à des règles communes, mais de s’insérer dans un écosystème industriel et technologique piloté par Pékin.

La Chine propose des partenariats complets — financements, infrastructures, transferts de compétences — souvent liés à ses stratégies plus larges d’influence économique. Ce modèle, plus vertical et moins transparent, crée des relations de dépendance mais offre un accès rapide à des capacités spatiales à des pays qui en sont dépourvus, constituant ainsi une alternative crédible au bloc occidental.

L’enjeu n’est doncplus seulement de battre un rival, mais d’attirer, d’équiper, de rendre dépendant. L’espace devient un outil de puissance indirecte pour diffuser des standards, des technologies, des infrastructures.

Autre rupture majeure : les acteurs. Là où la guerre froide était une affaire d’États centralisés, la dynamique actuelle est hybride. Autour de la NASA gravitent des entreprises comme SpaceX ou Blue Origin, qui redéfinissent les coûts, les rythmes et les ambitions. La Chine reste plus étatique, mais s’inscrit elle aussi dans une logique d’écosystème industriel. La compétition devient alors autant économique que géopolitique.

Ainsi, la Lune n’est plus un trophée mais un levier. Un point d’appui pour organiser l’espace, fixer des règles, capter des ressources, structurer des dépendances. La rivalité est systémique: moins idéologique, mais plus concrète dans ses effets.

Hier, il suffisait d’être le premier. Aujourd’hui, il faut devenir le centre de gravité.

Paul Corey