Dette publique : quand la France va-t-elle enfin se réveiller ?
La dette bat des records. L’indifférence aussi.

Entre avril et juin, la dette française a gonflé de 59,4 milliards d’euros. Près de 650 millions par jour, 27 millions par heure, 450 000 euros chaque minute. Le compteur tourne pendant votre café, pendant votre sommeil, pendant la lecture de ces lignes. Et le pays dort.
Ce mardi, l’Insee a publié un chiffre qui devrait faire trembler les murs :
3 595,5 milliards d’euros.
La dette publique atteint désormais 119 % de la richesse produite en un an par la nation, contre 117,5 % trois mois plus tôt.
Un sommet jamais atteint depuis le début des séries, en 1978. La nouvelle a tenu quelques heures dans les fils d’actualité, coincée entre la météo et les résultats sportifs. Voilà le vrai scandale.
Le chiffre choque moins que l’indifférence qui l’accueille.
À force d’en battre un record de l’effondrement chaque trimestre, la France a cessé de les entendre.
Au début des années 2000, mille milliards passaient pour une borne infranchissable. Trois mille six cents milliards ne font plus lever un sourcil. Chaque seuil franchi devient la nouvelle normalité, et cette normalité agit comme une drogue dont on augmente la dose sans plus ressentir l’effet.
Le mécanisme se révèle d’une simplicité brutale. Bercy le qualifie lui-même de mécanique : un déficit qui reste élevé alimente une dette qui enfle. Le déficit public atteignait 5,1 % du PIB en 2025. Il grimpe à 5,4 % en 2026. La pente monte là où chaque plan jurait de la faire descendre. Le ministère prévoit 119,3 % de dette en fin d’année, puis 121,7 % en 2027. Plus du double du plafond européen de 60 %.
Imaginez une voiture lancée sur l’autoroute. Le conducteur aperçoit le mur au bout de la ligne droite. Il annonce qu’il va freiner. L’an prochain, promet-il. L’arrêt complet, sous les 3 % de déficit fixés par les règles européennes, attendra 2029. Même l’effort annoncé d’environ 54 milliards d’euros ramène seulement le déficit à 5 %. Traduction : la dette continuera de croître, simplement un peu moins vite. Le pied reste collé à l’accélérateur, et chacun à bord règle la radio.
Beaucoup de Français imaginent la dette comme une abstraction comptable, un jeu d’écritures entre Bercy et les marchés. En réalité, elle mord déjà dans le quotidien. Chaque euro versé aux créanciers manque à l’hôpital, à l’école, à la défense, à la recherche. La charge des intérêts s’installe parmi les tout premiers postes de dépense de l’État. Rapportée à chaque habitant, la dette dépasse 52 000 euros, nourrissons compris.
Chaque enfant né ce matin dans une maternité française hérite d’une créance de 52 000 euros avant même son premier biberon.
Il y a quinze ans, au plus fort de la crise de l’euro, les salles de marché avaient forgé un acronyme méprisant pour désigner les cancres du Sud : les PIGS. Portugal, Italie, Grèce, Espagne.
Paris toisait ce club méditerranéen, distribuait les sermons, enseignait le sérieux budgétaire à des voisins jugés incorrigibles. Les cancres ont rendu leur copie. La France sèche au fond de la classe.
Le Portugal a bu le calice jusqu’à la lie. Sa dette dépassait 130 % du PIB au pic de la crise de 2011, et le pays avait dû avaler une cure d’austérité sévère en échange d’un plan d’aide international. Quinze ans plus tard, il a dégagé un excédent de 0,7 % du PIB en 2025, et sa dette doit reculer à 87,5 % fin 2026, contre 89,2 % un an plus tôt. Lisbonne rembourse. Paris emprunte pour payer ses intérêts.
L’Espagne raconte la même histoire à l’envers de la nôtre. Sa dette avait culminé à 124,2 % du PIB en mars 2021 ; elle est redescendue à 99,9 % en juillet 2026. Son déficit est tombé à 2,2 % du PIB en 2025, au plus bas depuis dix-huit ans, avec une croissance de 2,8 % quand la France plafonnait à 0,8 %. Madrid descend la pente pendant que Paris l’escalade.
Même la Grèce, la lettre maudite de l’acronyme, le pays que l’Europe entière donnait pour perdu, a bouclé 2025 sur un excédent de 1,7 % de son PIB. Athènes dégage des surplus. Paris creuse des trous.
Reste l’Italie, et c’est ici que l’humiliation méridionale devient totale. Rome traîne une dette plus lourde que la nôtre, à 137,1 % de son PIB, mais elle a ramené son déficit à 3,1 % en 2025, avec un solde primaire positif pour la deuxième année consécutive. Autrement dit, hors intérêts, l’État italien encaisse plus qu’il ne dépense.
Le verdict des marchés tombe comme un couperet. Fin 2022, l’Italie payait 158 points de plus que la France pour emprunter à dix ans ; elle paie aujourd’hui 18,5 points de moins. L’acronyme mériterait une lettre de plus. Un F.
Le Sud nous dépasse. Le Nord nous regarde de très haut. Et la vue d’en bas donne le vertige.
L’Allemagne affiche une dette d’environ 64 % de son PIB, à peine au-dessus du plafond européen. Chaque Allemand porte 34 000 euros de dette publique. Chaque Français, plus de 52 000. Berlin a assoupli son frein à l’endettement et lancé un plan d’investissement de 500 milliards d’euros. Là-bas, l’emprunt bâtit des ponts, des voies ferrées, une défense. Ici, il paie les fins de mois. Sur les marchés, le Bund allemand se négociait à 3,60 % fin septembre, l’OAT française à 4,73 %, son plus haut depuis l’été 2008. L’écart entre les deux a franchi les 100 points le 18 septembre, du jamais-vu depuis 2012.
Les Pays-Bas jouent dans une autre division. Leur dette s’établissait à 43,3 % du PIB en 2024. Même en creusant leur déficit pour financer la défense et une réforme des retraites militaires, La Haye prévoit une dette de 47,9 % en 2026. Moins de la moitié de la nôtre. Le pays des digues sait qu’une brèche ignorée finit toujours par noyer la plaine.
Plus au nord, le contraste confine à la cruauté. Le Danemark a clos 2025 sur un excédent de 2,9 % de son PIB, avec une dette stabilisée autour de 30 %. Entre 2000 et 2025, Copenhague n’a jamais franchi le plafond des 60 %. Stockholm non plus. Et le Danemark prouve que la pente se remonte : de 1993 à 2007, il a effacé près de 53 points de dette grâce à un excédent primaire moyen supérieur à 4,6 % du PIB. Quatorze ans d’effort. Une génération libérée.
Le tableau d’ensemble tient en une ligne. La dette de l’Union européenne pèse 81,7 % du PIB en moyenne, celle de la France 115,6 % en 2025. Fin 2024, l’Hexagone portait déjà la troisième dette la plus lourde de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie.
L’ancien professeur occupe désormais le banc des redoublants. Au sud comme au nord, la France sert de contre-exemple.
Un basculement s’est opéré sans bruit. Autrefois, la dette bâtissait l’avenir : des autoroutes, des centrales, des lignes à grande vitesse, des universités. Aujourd’hui, elle paie le présent, les fins de mois de l’État et son fonctionnement courant. Le pays emprunte pour régler ses factures, puis emprunte encore pour honorer les intérêts de ses emprunts. Une spirale qui se nourrit d’elle-même.
Et tandis que s’ouvre la campagne présidentielle, le débat oscille entre le déni et la tentation de l’effacement, comme si une dette annulée cessait d’avoir des créanciers, parmi lesquels l’épargne des Français elle-même.
Voilà le visage de la crise : une démocratie somnambule, qui marche les yeux ouverts vers le précipice en se persuadant qu’elle rêve.
Le réveil débute par trois actes simples. Assumer : c’est à dire chaque trimestre, en tête de l’actualité, le coût réel de la dette pour chaque foyer, en euros et en services publics sacrifiés. Transmettre : choisir ce que l’État veut vraiment préserver et passer aux générations suivantes, de plus essentiel et de plus solide, ce qu’il confie, ce qu’il abandonne, au lieu de “raboter” ici et là, sans rien réformer nulle part. Tenir : graver une trajectoire sur dix ans, au-dessus des alternances, comme Copenhague, Lisbonne et Madrid ont su le faire sous nos yeux. Voilà ce qu’exige tout mandat digne de ce nom en 2027. Un candidat qui refuse de chiffrer le freinage réclame en vérité un permis de foncer.
Le temps du déni, des mensonges, des promesses, de la politique est épuisé.
Le temps de la vérité, du courage, de l’effort: le mandat du sursaut est venu.
Paul Corey