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EXTRÊME-GAUCHE (2/3)

WOW! Kit de survie lexical · 2026

EXTRÊME-GAUCHE (2/3)

EXTRÊME-GAUCHE

Deux mots qui voyagent moins. Deux mots qui mordent moins. Mais qui posent rigoureusement le même problème — un peu moins tiré.

Toute étiquette polémique fonctionne sur trois temps. Un passé imposé. Un présent occulté. Un futur anticipé. Le préfixe “extrême” ne fait pas exception, qu’il s’applique à droite ou à gauche.

“Extrême-gauche” convoque le passé révolutionnaire : Lénine, Trotski, Mao, Pol Pot. Le bolchevisme, la dictature du prolétariat, la collectivisation, le Goulag, le génocide cambodgien. La lignée est lourde, et plus sanglante encore que celle invoquée par “extrême-droite” — cent millions de morts au XXᵉ siècle, selon les chiffres rassemblés par Le Livre noir du communisme. Le label ignore le présent observable des partis qu’il qualifie : participation aux élections, dépôt d’amendements, gouvernance municipale, acceptation de la Constitution. Il anticipe un futur d’expropriation, de tribunaux populaires, d’effacement des libertés. Trois temps. Trois opérations. Une fonction : disqualifier sans démontrer.

La même mécanique que pour son symétrique de droite. La même question : le saut historique tient-il ?

Pour LFI, il tient un peu mieux que pour le RN — sans tenir tout à fait.

La généalogie n’est pas absente. Mélenchon a transité par l’OCI trotskyste dans les années 1970. Le Parti de Gauche, refondateur du Front de Gauche, puis de LFI en 2016, a entretenu des références marxistes assumées. Certains cadres revendiquent l’héritage de Robespierre, de la Commune, de mai 68. La parenté avec une tradition révolutionnaire française n’est pas inventée. Elle est référencée.

Mais le saut entre cette parenté et le label “extrême-gauche” historiquement entendu — révolutionnaire, anti-parlementaire, anti-démocratique — reste considérable. LFI siège, présente des candidats, accepte la Constitution qu’elle veut remplacer par voie institutionnelle. Une révolution constitutionnelle qui passe par les urnes n’est pas un putsch. Pas de milice. Pas d’appel à l’insurrection armée. Pas de refus du suffrage. Pas de remise en cause de la propriété privée comme catégorie. La radicalité est rhétorique et programmatique, pas insurrectionnelle.

Le futur anticipé n’est pas l’effondrement démocratique. Il est, pour le critique honnête, un risque sur certains contre-pouvoirs (la VIᵉ République proposée affaiblirait le Conseil constitutionnel), un risque sur l’orthodoxie économique (planification écologique, taxation à 100 % sur les hauts revenus, RIC), une rupture avec l’Union européenne dans sa forme actuelle. C’est lourd. Ce n’est pas le Goulag.

La science politique a forgé une catégorie pour cette zone : gauche radicale populiste. Elle désigne Podemos, Syriza, La France Insoumise. Elle nomme une famille politique qui critique le libéralisme économique et certains contre-pouvoirs sans appeler à la révolution. Elle capte la radicalité sans imposer la généalogie soviétique. Elle est plus précise. Elle ne disqualifie pas par mémoire d’emprunt.

Le terme “extrême-gauche”, appliqué à LFI, opère le même circuit court que “extrême-droite” appliqué au RN. Il homogénéise des positions hétérogènes — fiscalité, écologie, droit international, laïcité, justice sociale. Il transforme un adversaire en paria. Il dispense d’argumenter point par point.

Renoncer à “extrême-gauche” pour LFI, ce n’est pas faire l’apologie de LFI. C’est s’obliger à nommer précisément : telle proposition fiscale, tel vote sur la laïcité, telle position sur le Hamas, tel rapport au Conseil constitutionnel, telle conception de la créolisation, telle alliance électorale locale. Argumenter. Convaincre, ou perdre, mais loyalement.

WOW! On Words — Kit de survie lexical · 2026

Paul Corey