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Hannah Arendt : apprendre à penser

Elle a traversé les tragédies du XXe siècle pour nous avertir du plus grand danger : cesser de penser par soi-même.

Hannah Arendt : apprendre à penser

Elle a consacré sa vie à une seule question : pourquoi des hommes ordinaires cessent-ils de penser, et que devient alors le monde ?

Hannah Arendt naît le 14 octobre 1906 près de Hanovre et grandit à Königsberg, dans une famille juive laïque. Son père meurt en 1913. En 1924, à dix-huit ans, elle s’inscrit à Marbourg chez Martin Heidegger (philosophe de 35 ans, dont Être et temps, en 1927, marquera Sartre et toute la pensée d’après-guerre). Il est marié, père de deux fils. Elle devient sa maîtresse.

Le 1er mai 1933, Heidegger adhère au parti nazi et prend la tête de l’université de Fribourg.

Quelques semaines plus tard, la Gestapo arrête Arendt huit jours : elle collectait des propos antisémites pour une organisation sioniste. Elle fuit par Prague et Genève jusqu’à Paris. En 1937, le Reich la déchoit de sa nationalité.

Quatorze ans d’apatridie commencent.

En mai 1940, la France l’interne au camp de Gurs (Basses-Pyrénées) comme « étrangère ennemie ». Elle s’évade dans la débâcle.

En septembre, son ami Walter Benjamin (critique juif allemand, réfugié comme elle) se suicide à la frontière espagnole.

En mai 1941, elle débarque à New York avec ses derniers manuscrits.

En 1951 paraissent Les Origines du totalitarisme. Pour la première fois, nazisme et stalinisme sont analysés comme un même système : la terreur ne cherche pas seulement à punir, elle rend les hommes superflus. Arendt y forge une idée née de son exil, le « droit d’avoir des droits ». La gauche intellectuelle lui reproche le parallèle.

Le livre devient une référence mondiale.

En 1959, elle refuse que l’État impose l’entrée d’élèves noirs dans les lycées blancs du Sud. L’école relève selon elle de la sphère sociale, où chacun choisit ses fréquentations. Le rôle de l’État est l’égalité devant la loi, encore bafouée par l’interdiction des mariages mixtes dans une vingtaine d’États.

En 1965, elle concède à Ralph Ellison (romancier noir américain) n’avoir pas compris le sacrifice consenti par ces familles.

En avril 1961, elle couvre pour le New Yorker (hebdomadaire new-yorkais) le procès Adolf Eichmann (organisateur des déportations de la Shoah, capturé à Buenos Aires par Israël en 1960). Elle attend un monstre. Elle voit un fonctionnaire qui récite des formules administratives. Elle en tire l’idée qui domine son œuvre.

Le pire ne naît pas toujours de la haine, il naît de l’incapacité à penser.

C’est la « banalité du mal ».

En 1963, le livre déclenche une tempête. Quelques pages accusent les Judenräte (conseils juifs imposés par les nazis dans les ghettos) d’avoir facilité les déportations. Gershom Scholem (historien de la mystique juive, son ami) lui reproche de ne pas aimer le peuple juif.

Elle répond n’avoir jamais aimé un peuple, seulement des personnes. Plusieurs amis rompent.

En 1950, elle avait renoué avec Heidegger, interdit d’enseigner jusqu’en 1951. Elle aide à faire publier son œuvre aux États-Unis.

En 1969, pour ses 80 ans, elle réduit son engagement nazi à l’égarement d’un penseur attiré par les tyrans. Lui ne s’est jamais excusé publiquement.

En 2014, ses Cahiers noirs (carnets personnels publiés après sa mort) révèlent des passages antisémites.

Le 4 décembre 1975, elle meurt à New York d’une crise cardiaque, à 69 ans.

Dans sa machine à écrire, une page de titre : « Juger ».

En 2011, Bettina Stangneth (philosophe allemande) montre qu’Eichmann était un idéologue fanatique, pas un bureaucrate sans pensée.

Le cas est contesté mais ’idée tient. En 1992, Christopher Browning (historien américain) étudie un bataillon de 500 policiers de Hambourg envoyé en Pologne, des pères de famille sans passé nazi. En juillet 1942, leur commandant leur permet de refuser, sans sanction, de participer au massacre des Juifs du village de Józefów. Une douzaine seulement sortent du rang. Les autres fusillent 1 500 hommes, femmes et enfants, pour ne pas paraître lâches devant leurs camarades.

Aucun n’a pris le temps de penser ce qu’il faisait.

Ainsi, Hannah Arendt s’est trompée sur un accusé, sur un maître et sur une école, mais elle a nommé le danger que chaque génération retrouve.

Des hommes ordinaires qui obéissent sans plus jamais penser.

Paul Corey