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Depuis 1983, le pouvoir ignore ce que vote la France

Depuis 1983, les présidents changent de cap sans revenir devant les électeurs. Les promesses s'effacent, le pouvoir reste, et la facture revient aux Français.

Depuis 1983, le pouvoir ignore ce que vote la France

En mars 1983, le pouvoir déchire son programme en trois semaines et garde les clés de l’Élysée. Aucun référendum, aucune dissolution, aucune démission. Le pays encaisse sans broncher. Ce jour-là, la classe dirigeante apprend la leçon la plus rentable de son histoire : le vote engage l’électeur, jamais l’élu.

Deux ans plus tôt, un président s’était fait élire sur cent dix propositions pour « changer la vie ».

Le franc s’effondre, les devises fuient, l’inflation reste à deux chiffres.

Alors on sort la rigueur, l’emprunt forcé, le contrôle des changes.

Le programme file à la corbeille, le fauteuil reste occupé.

Le virage était peut-être inévitable. Le silence qui l’accompagne, lui, était un choix. On a changé le contrat sans prévenir le signataire.

Le fondateur de la Ve République avait une autre idée de l’honneur. Chaque décision majeure, il la soumettait au peuple, et il mettait sa tête sur la table. Quatre fois, les Français l’ont suivi. En avril 1969, ils disent non. Il part dans la nuit.

Aucun texte ne l’y contraignait. Il connaissait simplement le prix d’une parole donnée.

En 1983, ce prix tombe à zéro. Et le pouvoir découvre qu’on peut trahir sans payer.

Qu’on peut renier un mandat le lundi et inaugurer un rond-point le mardi. Ainsi naît la démocratie du bail rompu : un locataire qui déchire le contrat le jour de la signature, change les serrures et réclame encore le respect du voisinage.

Ce pouvoir sans boussole se fabrique aussitôt des alibis.

L’Europe d’abord. On ne cède plus, on « applique les contraintes ». La lâcheté prend le nom de responsabilité, et Maastricht pousse sur le terreau de 1983. Les valeurs ensuite.

Incapable de redistribuer la richesse, on distribue des symboles, qui coûtent moins cher et rapportent davantage. En 2011, le think tank Terra Nova théorise froidement l’abandon de l’électorat ouvrier au profit d’une majorité plus diplômée, plus urbaine, plus docile.

L’ouvrier devient une perte comptable.

Les alternances suivantes ne corrigent rien. Elles héritent, elles gèrent, elles prospèrent. Toutes ont compris qu’un mandat flou vaut une assurance tous risques.

Le registre des contrats rompus s’allonge alors avec une régularité de métronome.

En 1992, Maastricht passe à 51 % ; un pays fendu en deux, et l’on continue comme si de rien n’était.

En 1995, un président élu sur la « fracture sociale » dégaine six mois plus tard une réforme jamais annoncée ; trois semaines de grève le renvoient dans les cordes.

En 2002, l’élection se réduit à un barrage, le mandat à un veto.

En 2005, 55 % des Français rejettent le traité constitutionnel européen. Trois ans plus tard, Lisbonne en recycle l’essentiel, ratifié par le Congrès.

Le peuple a voté. On a revoté sans lui.

Puis la machine s’emballe.

En 2022, faute de majorité, le 49.3 claque vingt-trois fois en quatorze mois.

En 2024, une dissolution lancée sur un coup de dés accouche d’une Assemblée en trois tranches ; trois Premiers ministres défilent en quinze mois, aucun sorti d’une majorité élue.

En juin 2026, pendant qu’on multiplie les grands débats et les conventions citoyennes, les présidents de groupe renoncent pour une session entière à leur droit de tirage sur les commissions d’enquête. Prétexte : le calendrier.

On invite le peuple à s’exprimer. Mais il n’a pas son mot à dire.

Un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne finit par ne servir qu’un seul maître : sa propre survie. Survivre, c’est acheter la paix au détail.

Une colère, un chèque. Une crise, un chèque. Une élection, une pluie de chèques.

Le dernier budget de l’État voté à l’équilibre remonte à 1974. En 1983, la dette pesait un quart de la richesse nationale. Elle dépasse aujourd’hui 115 %. Les taux à dix ans frôlent 5 %, du jamais vu depuis 2002, et la France emprunte désormais plus cher que l’Italie. La charge de la dette atteint 79 milliards d’euros cette année, 91 l’an prochain, davantage que l’Éducation nationale tout entière.

Le pays paie plus cher ses créanciers que ses enfants.

Cette facture porte des noms et des visages. L’artisan qui cherche un apprenti en vain. L’infirmière qui enchaîne trois services. Le retraité qui calcule ses courses au centime. Derrière eux, l’usine murée, l’hôpital qui déborde, l’école qui renonce à apprendre à lire.

Voilà le bilan d’une caste occupée à durer.

Cette caste ne craint qu’une chose : un élu ligoté par son propre contrat. Un mandat qui annonce d’avance ce qui sera fait, comment, en combien de temps, à quel prix. Un mandat qu’on peut vérifier, mesurer, sanctionner. Un programme se promet. Un mandat se paie.

En 2027, ils solliciteront vos voix. Exigez qu’ils signent avant.

Depuis 1983, ils nous gouvernent sans mandat. Il est temps de leur présenter la note.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey