Les quatre Fantastiques
Roland-Garros, 27 août. Six mille patrons, un orage, et un thème choisi par le Medef : le courage.

Dans la version originale de chez Marvel, quatre astronautes traversent un nuage de rayons cosmiques et redescendent transformés. L’un s’étire, l’une disparaît, l’un s’enflamme, le dernier devient un bloc de pierre.
Dans la version française, il n’y a pas eu de rayons cosmiques mais huit ans d’exposition prolongée au déficit public. Le résultat est le même : quatre mutants et un problème qu’aucun d’eux ne peut résoudre seul.
Ils étaient sept sur le court Philippe-Chatrier, interrogés trois heures durant par cinq chefs d’entreprise sur la dette, les retraites, le coût du travail, l’industrie et les normes. Tondelier et Glucksmann tenaient les petits rôles.
Mélenchon, lui, avait changé d’auteur. Docteur Diafoirus observait les quatre autres se disputer le traitement, en attendant de récupérer le malade.
Mais quatre d’entre eux formaient une équipe sans le savoir. Une équipe se reconnaît à ceci qu’elle ne dit jamais tout à fait la même chose tout en disant exactement la même chose.
Le thème de la soirée, affiché partout par le Medef, était : le courage. Retenez-le. Il servira à la fin.
MISTER FANTASTIC
Édouard Philippe s’étire depuis dix ans, et il le fait mieux que personne.
Juppéiste, puis Premier ministre du président qu’il combattait, puis fondateur de son propre parti, puis candidat contre une partie du bilan qu’il a inauguré : le corps se déforme, se replie, se reforme et arrive intact de l’autre côté. Entre 14,5 et 21 % selon les configurations, ce qui est précisément le rendement de l’élasticité.
Il a aussi fait rire deux fois, soit le double du score de tous les autres réunis. « Après une éruption vocale sur ma gauche, un déluge qui vient du ciel. » Un homme qui commente la météo pendant un grand oral sur la dette est un homme parfaitement à son aise.
Le pouvoir a ses limites : un élastique revient toujours à sa position d’origine, et la sienne reste ce bloc central qui gouverne sans majorité depuis 2022. Très pratique pour traverser une décennie.
Plus embarrassant quand on promet de forcer une porte.
LA FEMME INVISIBLE
Marine Le Pen a montré un chiffre en gardant le reste derrière une vitre.
L’État, a-t-elle expliqué, doit « baisser drastiquement son train de vie ». Suit une trajectoire de 125 milliards d’euros d’économies, seul montant global de cette ampleur posé sur la table ce soir-là, ce qu’il faut porter à son crédit puisque ni Philippe ni Attal n’ont produit l’équivalent. Puis le champ de force se referme. Le détail viendra juste avant le débat budgétaire d’automne. Pas ce soir. Pas devant les patrons. Plus tard.
Son vrai pouvoir n’a jamais été de disparaître. Il consiste à rendre invisible ce qu’elle choisit tout en restant parfaitement visible pour le reste.
Les retraites l’ont prouvé. Devant six mille chefs d’entreprise venus entendre travailler plus longtemps, elle a confirmé le retour à 62 ans, voire 60 pour ceux ayant commencé avant vingt ans, avec une convergence vers quarante-deux annuités. Elle en a reconnu le coût et l’a assumé comme un choix de société, dans l’une des salles les moins disposées de France à l’applaudir, et contre la ligne de celui qu’elle présente comme son futur Premier ministre.
Ce choix a coûté. Pendant qu’elle parlait, son ancien conseiller économique quittait le parti. Le seul, ce soir-là, à avoir réellement disparu.
Le champ de force protège admirablement. Il ne finance rien.
LA TORCHE HUMAINE
Gabriel Attal s’enflamme, monte très vite, et éclaire de préférence la période où il n’était plus aux affaires.
Sa proposition principale : revenir sur les hausses du coût du travail intervenues depuis 2024, c’est-à-dire, comme il l’a lui-même précisé, après son départ de Matignon. La flamme a cette élégance de ne jamais brûler que la pièce d’à côté.
C’est un vrai pouvoir. Il rend jeune, rapide, visible. Il soulage celui qui devait payer la hausse. Il ne dit toujours pas où trouver l’économie correspondante. Beaucoup de lumière, et toujours aussi froid.
Des quatre, il est le seul à n’avoir donné ni total, ni perdant.
Deux absences qui, dans un grand oral sur la dette, finissent par constituer une réponse.
LA CHOSE
Reste Bruno Retailleau, et il faut ici renoncer à la blague.
La Chose est le personnage que personne ne veut être : lourd, minéral, incapable de se déformer, systématiquement le moins glamour de l’équipe. Il a désigné l’État bureaucratique comme premier problème. Il a chiffré la suppression de 250 000 à 300 000 postes de fonctionnaires. Il a proposé d’indexer l’âge de départ sur l’espérance de vie. Il a surtout prononcé le mot que les autres entourent de périphrases : l’âge. Aucun candidat, a-t-il expliqué, ne réglera le problème des finances publiques sans toucher aux retraites.
Devant un public dont une bonne moitié votera pour quelqu’un d’autre, ce n’était pas la meilleure manière de gagner une élection. C’était une manière de répondre à la question.
La pierre distribue aussi des cadeaux : quarante milliards de baisse de cotisations et d’impôts de production. La différence tient à ce qu’elle explique, dans le même mouvement, où chercher la contrepartie.
C’est la définition du personnage : celui qui encaisse pour que les autres restent souples.
Le problème du minéral, c’est qu’il ne bouge pas beaucoup non plus. Un socle électoral limité, un parti diminué, aucune majorité en vue. Il a le courage du détail sans les moyens du pouvoir, quand la Femme invisible a les moyens du pouvoir sans le courage du détail.
Un scénariste voit une équipe complémentaire. Un électeur voit qu’ils n’en forment pas une.
DOCTEUR DIAFOIRUS
Et puis il y avait Jean-Luc Mélenchon. Pas Marvel. Molière.
Dans Le Malade imaginaire, la médecine a réponse à tout avant même d’avoir compris le malade. Les symptômes changent, le diagnostic demeure, le remède aussi. La méthode a ceci de commode qu’elle survit à tous les examens.
Mélenchon est le seul, ce soir-là, à avoir contesté le diagnostic au lieu de discuter le traitement.
Les quatre autres voient un corps qui dépense trop : trop de dette, trop de normes, trop de prélèvements, pas assez de travail. Lui voit un corps qu’on saigne depuis vingt ans. Les retraites doivent revenir à 62 ans, puis à 60 aussi vite que possible. Les salaires sont trop faibles, et il l’a dit à des patrons qui l’interrogeaient sur la compétitivité. Quant à la dette, il propose d’annuler la part que la Banque de France détient pour le compte de l’Eurosystème.
Philippe a traduit sur-le-champ : vous voulez brûler la dette et faire finir la France interdit bancaire.
Le médecin ne s’est pas démonté,: “Le partage des richesses”, vous dis-je.
Les quatre annoncent que le modèle social va ruiner le pays. Diafoirus annonce que le pays est en train de ruiner le modèle social.
Même malade. Pas la même maladie.
LA MORALE, PUISQU’IL EN FAUT UNE
Les Quatre Fantastiques se disputent en permanence et finissent toujours par sauver le monde ensemble. Nos quatre-là font l’inverse.
Philippe, Le Pen, Attal et Retailleau partagent désormais l’essentiel du diagnostic : la dette contraint, l’État coûte trop cher, les normes étouffent, le statu quo ne tiendra pas. Ils divergent sur les retraites, l’ampleur de l’effort, la fiscalité, la méthode, et surtout sur celui qui doit commander. A quelques dosages près, ils ont la même ordonnance.
À l’autre bout du court, le Docteur Diafoirus leur explique que leur remède va tuer le malade. Le discours séduit.
Il manquait le consultant. Philippe le signale d’une phrase qui a fait rire le court : « C’est un débat présidentiel, François Hollande n’est pas là et pourtant il pleut. » L’intéressé écrit dans son château, publie le 3 septembre et tranche en décembre.
Le Medef avait choisi « le courage » comme thème. Il a eu un élastique, un champ de force, une flamme, un bloc de pierre et un médecin qui contestait l’ordonnance. Dehors, l’orage éclatait sur Paris. Dedans, chacun avait son pouvoir mais le courage s’est fait rare.
En 2026, le courage n’est plus de dire aux entrepreneurs ce qu’ils veulent entendre. C’est de dire aux électeurs ce qu’ils ne veulent pas entendre.
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Paul Corey