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La France exporte son électricité propre et importe six fois plus d’énergie fossile

Édito WOW! · 21 août 2026

La France exporte son électricité propre et importe six fois plus d’énergie fossile

En 2025, la France a exporté 92 TWh d’électricité, l’équivalent de la consommation annuelle de la Belgique, et enregistré 513 heures de prix négatifs. La même année, 90 % de l’énergie consommée par ses transports restait fossile. Le pays produit les électrons les plus propres du monde industrialisé et les expédie décarboner ses voisins.

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Le bilan électrique 2025 se lit comme une victoire sans réserve. Une production décarbonée à plus de 95 %. Un contenu carbone tombé à 10,9 millions de tonnes, le plus bas depuis 1945. 19,6 grammes de CO₂ par kilowattheure. Un prix spot moyen de 61 euros le mégawattheure, inférieur à celui de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne.

Sur le terrain de la production, la bataille est gagnée.

La France a exporté 92 TWh d’électricité décarbonée en 2025. La même année, elle a importé l’équivalent de 546 TWh de pétrole brut. Elle exporte son électricité propre et importe encore six fois plus d’énergie fossile.

Sur le terrain de la consommation, la bataille n’a pas commencé.

Les énergies fossiles pesaient encore 56 % de la consommation finale d’énergie française en 2024, contre 27 % pour l’électricité. Et ce ratio ne bouge pas. Le 25 février 2026, le gestionnaire du réseau le constatait sans ménagement : « la part de l’électricité dans la consommation d’énergie finale, donc le taux d’électrification du pays, n’a pas non plus augmenté ».

Voilà une électricité propre que la France produit pour d’autres que ses propres usages.

Un système électrique se juge à ce qu’il permet plutôt qu’à ce qu’il produit. Le record d’exportation mesure autant une performance commerciale qu’une abondance que l’économie française ne consomme pas. Les 513 heures de prix négatifs, contre 352 l’année précédente, disent la même chose sous une autre forme : la production trouve preneur ailleurs, faute de débouché intérieur.

Une autoroute à huit voies qui débouche sur un chemin de terre reste une autoroute magnifique. Mais elle ne transporte rien de plus.

Le chiffre qui ne bouge pas est plus embarrassant que celui qui grandit.

La consommation électrique s’est établie à 451 TWh en 2025, en hausse de 0,4 %, encore inférieure d’environ 6 % à son niveau de 2014-2019. Quatre ans après la crise énergétique, la France consomme toujours moins d’électricité qu’avant. La part de l’électricité dans la consommation finale a progressé de six points en trente-quatre ans.

L’objectif de 38 % en 2035, inscrit dans la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie, suppose d’accomplir en neuf ans près du double de ce qui a été accompli en trois décennies.

Les énergies fossiles couvrent 90 % de la consommation énergétique des transports, 43 % de celle du chauffage résidentiel, 68 % de celle du chauffage tertiaire. Ce sont exactement les trois gisements que l’électrification doit conquérir.

Ce sont exactement les trois domaines où l’État n’a pas de levier direct. Il décide de construire un réacteur. Il ne décide pas du système de chauffage de trente millions de logements.

Pendant cinquante ans, la politique énergétique française a été une politique de l’offre : le plan Messmer, les campagnes de réacteurs, la planification par la puissance publique.

L’électrification est une politique de la demande. Elle dépend de millions d’arbitrages privés, effectués par des ménages et des entreprises qui comparent un coût d’installation à une facture. La France n’a jamais mené cette politique-là. Elle l’apprend.

L’argument habituel veut que la France progresse lentement parce qu’elle est déjà décarbonée. Les données internationales résistent à cet apaisement.

La Chine a atteint 30 % d’électrification de sa consommation finale en 2025, en progression de 4,1 points depuis 2020, quand l’Europe plafonne à 23 % et les États-Unis autour de 22 %. Un pays dont 58 % de l’électricité provient encore des combustibles fossiles électrifie son économie plusieurs fois plus vite qu’un pays dont l’électricité est décarbonée à 95 %.

Pour Pékin, l’électrification relève moins de la contrainte climatique que de la politique industrielle : elle fabrique environ 80 % des modules solaires mondiaux, 70 % des véhicules électriques, 75 % des batteries.

On électrifie plus volontiers ce que l’on produit soi-même.

Les indicateurs d’usage confirment le décrochage. En 2025, les voitures électriques représentaient 96 % des immatriculations neuves en Norvège et 20 % en France.

Sur les pompes à chaleur, la France reste le premier marché européen avec 528 000 unités vendues, devant l’Italie. Mais elle figure parmi les quatre seuls marchés du continent en recul, pendant que l’Allemagne progresse de 50 %.

Le plan d’électrification présenté le 23 avril 2026 aligne vingt-deux mesures sur neuf ministères et promet de porter le soutien public de 5,5 à 10 milliards d’euros par an d’ici 2030. La formule mérite examen : une large part du financement supplémentaire passe par les certificats d’économies d’énergie, c’est-à-dire par les fournisseurs, c’est-à-dire par les factures.

Pendant ce temps, les crédits budgétaires reculent et le principal dispositif de rénovation, doté de 3,6 milliards d’euros, a vu son guichet fermé puis rouvert, ses barèmes révisés, ses gestes éligibles rabotés. Les demandes de rénovation d’ampleur ont chuté de 75 % au premier semestre 2026, passant de 10 000 à 2 500 dossiers mensuels, pour un objectif national de 370 000 rénovations performantes par an d’ici 2030.

Le reste de la facture est plus lourd. RTE et Enedis ont chiffré à près de 200 milliards d’euros leurs besoins d’investissement dans les réseaux d’ici 2040, financés par le TURPE, qui représente déjà près d’un tiers d’une facture résidentielle. EDF a arrêté en décembre 2025 un devis de 72,8 milliards pour six EPR2, en hausse de 40 % sur l’estimation de 2022. Flamanville 3, devisé 3,3 milliards, en a coûté 23,7 selon la Cour des comptes.

Et par-dessus cette architecture, un signal-prix retourné. La consommation d’électricité était taxée en 2025 à hauteur de 1 262 euros par tonne de CO₂ émise : quatre fois plus que la tonne issue de l’essence, huit fois plus que celle du gaz naturel, onze fois plus que celle du fioul domestique.

On subventionne d’un côté ce que l’on surtaxe de l’autre. Aucun plan ne compense durablement une fiscalité qui punit l’électron propre.

Reste le point le plus révélateur. Les 30 GW de droits d’accès au réseau déjà attribués fin 2025 se répartissent en 14 GW pour des centres de données, 9,5 GW pour l’hydrogène, 6,5 GW pour l’électrification de sites industriels. La demande arrive donc. Elle arrive par l’industrie numérique, plutôt que par le chauffage des logements ou la mobilité quotidienne.

Une électrification tirée par les centres de données décarbone peu : elle consomme une électricité déjà propre au lieu de remplacer du gaz et du pétrole.

La stratégie gagnante repose sur trois exigences.

Redresser le signal-prix, en alignant la fiscalité sur le contenu carbone plutôt que sur l’habitude budgétaire : tant que l’électron propre supporte onze fois la charge du fioul, aucune aide ne fera le travail.

Stabiliser la règle, parce qu’un ménage qui engage quinze mille euros dans une pompe à chaleur arbitre sur dix ans, et qu’un dispositif révisé trois fois en trois ans détruit plus de projets qu’il n’en finance.

Mesurer l’électrification à son effet d’éviction, en fléchant l’effort vers les usages où chaque kilowattheure chasse une molécule fossile.

La France a réussi ce que presque personne n’a réussi : produire une électricité abondante et décarbonée. C’était la partie facile. Construire une offre relève de l’ingénieur et du planificateur.

Construire une demande relève de la confiance. Et la confiance, en matière énergétique, se mesure au nombre d’années pendant lesquelles une règle est comprise, efficace et ne change pas.

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Paul Corey