Solaire : le Soleil sera le pétrole du XXIᵉ siècle
Une énergie presque illimitée, sans combustible, sans turbine, sans pièces tournantes

Chaque heure, la Terre reçoit du Soleil l’équivalent de toute l’énergie que l’humanité consomme en une année.
Et si la révolution énergétique était d’abord une révolution de simplicité ?
Le chiffre donne le vertige. Il englobe l’électricité, mais aussi le pétrole, le gaz, le charbon, le nucléaire, les transports, les usines, le chauffage. Tout. En permanence, environ 173 000 térawatts frappent le sommet de notre atmosphère, près de 9 000 fois notre consommation énergétique moyenne.
Nous avons bâti une civilisation entière pour aller chercher sous terre une énergie que le ciel nous livre gratuitement, en quantités astronomiques.
Toute n’est évidemment pas récupérable. Mais l’ordre de grandeur renverse la question. L’énergie abonde. Ce qui manque, ce sont les moyens de la capter, de la conserver et de l’utiliser.
Et c’est précisément ce qui est en train de changer.
Depuis deux siècles, nous produisons l’essentiel de notre électricité en faisant tourner des machines: turbines à vapeur, alternateurs, éoliennes, turbines hydrauliques. Du charbon à l’uranium, nous chauffons, comprimons, entraînons, refroidissons. C’est l’âge de la turbine : des installations complexes, des pièces mobiles, une maintenance sans fin.
Le photovoltaïque rompt avec cette histoire. La lumière arrive, l’électricité sort. Rien ne tourne.
Un panneau ne possède ni piston, ni turbine, ni alternateur : un semi-conducteur transforme directement les photons en courant. Il fonctionne trente ans, voire davantage, en perdant lentement ses performances. Dans une machine, chaque pièce qui tourne paie son tribut en frottements, en chaleur et en usure. Le panneau n’en paie aucun.
La même logique gagne la voiture. Un moteur thermique ne transforme que 20 à 30 % de l’énergie de l’essence en mouvement utile aux roues ; le reste part en chaleur. Un moteur électrique en valorise 85 à 95 %..Mais comparer deux moteurs ne suffit pas.
Il faut remonter jusqu’à la source et ne compter qu’une chose : l’énergie qu’il faut aller chercher pour rouler.
Pour parcourir 100 kilomètres, une voiture thermique consommant 6,5 litres d’essence brûle environ 58 kWh, auxquels s’ajoute l’énergie dépensée pour extraire, transporter et raffiner le pétrole. Au total, autour de 70 kWh, tous prélevés sous terre, et dissipés pour l’essentiel en chaleur.
Une voiture électrique comparable puise environ 19 kWh à la prise. Mais cette électricité vient du soleil ou du vent, qui ne s’achètent ni ne s’épuisent. La seule énergie prélevée est celle qu’il a fallu pour fabriquer, installer et entretenir les équipements. Un panneau la rembourse en un à deux ans, une éolienne en moins d’un an, puis tous deux produisent pendant vingt à trente ans. Amortie sur cette durée, elle représente à peine plus d’un kilowattheure pour 100 kilomètres.
Soixante-dix kilowattheures contre un ou deux. Pour le même service, le thermique prélève près de cinquante fois plus d’énergie.
Le pétrole lui-même est du soleil fossile : une lumière captée par la photosynthèse avec un rendement inférieur à 1 %, puis concentrée par la géologie pendant des millions d’années.
Nous brûlons en un siècle ce que la Terre a mis des millions d’années à stocker.
D’un côté, une chaîne permanente d’exploration, de forage, de transport, de raffinage et de distribution, qu’il faut alimenter à chaque kilomètre. De l’autre, des équipements fabriqués une fois, qui produisent ensuite sans combustible.
Le thermique brûle son énergie et doit sans cesse renouveler son approvisionnement. Le solaire investit dans sa capacité à produire.
Le pétrole est un stock : on le paie à chaque plein, et il se consomme. Le soleil est un flux : on le paie d’avance, et il s’amortit.
Les chiffres confirment le basculement. En dix ans, la production solaire mondiale a été multipliée par plus de dix et le prix des modules a chuté de plus de 80 %. En 2025, le solaire a produit 636 térawattheures supplémentaires et couvert à lui seul les trois quarts de la hausse mondiale de la demande d’électricité. Les renouvelables, avec 33,8 % de la production mondiale, ont dépassé le charbon, tombé à 33 %. La production électrique fossile a légèrement reculé.
Ce qui rend cette croissance possible : le solaire obéit à la logique de l’électronique, les fossiles à celle des gisements. Un puits s’épuise. Une centrale nucléaire exige un chantier exceptionnel. Un barrage suppose une géographie particulière.
Un panneau, lui, se fabrique en série. On en installe un, mille ou un million. La même technologie alimente une calculatrice, une toiture ou une centrale géante, et chaque progrès se reproduit à des millions d’exemplaires.
En laboratoire, certaines cellules multijonctions franchissent déjà 45 % de rendement sous lumière concentrée : les limites industrielles d’aujourd’hui restent très en deçà de celles de la physique.
Le Soleil est en outre presque partout. Le pétrole, l’uranium et le gaz se concentrent dans des gisements, l’hydraulique dépend des fleuves, l’éolien des vents. Le solaire dépend du climat et de la latitude, mais toitures, entrepôts, parkings, façades et terrains dégradés deviennent producteurs d’énergie.
Le pétrole a enrichi ceux qui possédaient les sous-sols. Le solaire favorisera ceux qui sauront fabriquer, installer et maîtriser les technologies qui captent la lumière.
Ce savoir-faire porte aujourd’hui un nom : la Chine, qui concentre plus de 80 % de la fabrication mondiale à chaque étape de la chaîne. La lumière appartient à tous. Les usines, non.
Reste une contrainte. Le Soleil se couche.
Un kilowattheure produit à midi en juin ne remplace pas un kilowattheure attendu à vingt heures en janvier. Le solaire est une moisson intermittente. Sans greniers, une partie de la récolte se perd. Les prix négatifs observés certaines heures en Europe le rappellent : produire beaucoup ne suffit pas, il faut produire, ou consommer, au bon moment.
L’éolien comble une partie du creux. Lui aussi produit sans combustible et rembourse vite l’énergie de sa fabrication. Mais il reste une machine : pales, multiplicateur, alternateur, usure et maintenance lourde, surtout en mer. Il n’obéit pas à la loi de la série qui a fait chuter le prix des panneaux, et le solaire l’a dépassé en 2025. Son atout est ailleurs : il souffle davantage la nuit et l’hiver, quand le Soleil se dérobe. Moins simple que le solaire, il peut en corriger le calendrier pour certains usages. En complément, mais pas en substitution.
Le stockage sur quelques heures devient accessible ; celui d’une saison demeure un défi redoutable. La France dispose ici d’un avantage : son parc nucléaire, qui fournit une électricité largement décarbonée, disponible quel que soit l’ensoleillement. Plutôt que d’opposer les filières, exploitons leur complémentarité.
Produire massivement l’électron solaire, là où il ne coûte presque rien, et l’éolien pour les nuits et les hivers.
Le stocker et le déplacer, par les batteries, le pilotage de la demande et les interconnexions européennes.
Adosser le tout à un socle pilotable, le nucléaire, garant de la souveraineté des heures sans soleil.
Et autour de cette architecture, électrifier sans relâche les usages : transport, chauffage, industrie.
Le pays qui maîtrisera cette architecture, et les usines qui la fabriquent, sera libre et protégé. Les autres seront dépendants. Ils achèteront leurs électrons, et leurs panneaux, comme ils ont acheté leur pétrole.
Le pétrole a fait le XXᵉ siècle. Le Soleil fera le XXIᵉ.
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Paul Corey