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Quand la richesse d’hier entrave celle de demain

Comment faire tourner durablement le moteur de la prospérité.

Quand la richesse d’hier entrave celle de demain

Une société peut disposer de capitaux, de savoirs et de talents, et cesser malgré tout de s’enrichir. Le frein vient rarement de l’extérieur. Il naît du succès lui-même, quand ceux qui ont gagné hier obtiennent le pouvoir d’empêcher demain.

La prospérité ressemble moins à un trésor ou un coffre de pirate qu’à un moteur. Elle vit d’un mouvement continu de création, de transformation et de renouvellement. Six pièces la composent, enveloppées dans une même culture. Les mécanismes qui les relient expliquent trois choses : comment une société s’enrichit, comment cette richesse engendre des résistances, et comment ces résistances se surmontent.

Tout commence par les ressources : matières, capitaux, compétences, connaissances.

Leur abondance ne garantit rien. Leur valeur dépend de ce que les hommes savent en faire. L’invention les combine autrement, leur découvre des usages inédits, améliore les procédés. Puis vient l’épreuve du réel. Une découverte produit de la richesse seulement lorsqu’elle est adoptée, diffusée, intégrée à la production et valorisée par les échanges. La spécialisation et l’ouverture des marchés démultiplient alors les gains de productivité.

Ici surgit le premier paradoxe. La richesse créée ne reste jamais abstraite. Elle se dépose entre des entreprises, des professions, des investisseurs, des patrimoines.

Au fil du temps se forment des positions dominantes, des avantages, des rentes. Elles sont souvent le fruit légitime d’une réussite réelle. Elles créent aussi un intérêt puissant à préserver ce qui existe.

Le succès fabrique ses propres gardiens.

Ces gardiens disposent de moyens : argent, organisation, réseaux, parfois influence politique. Ils pèsent sur les règles du jeu, des autorisations aux barrières à l’entrée, des subventions à la fiscalité et aux protections professionnelles. Leur expertise éclaire parfois utilement la décision publique.

Le blocage commence au moment précis où la règle sert davantage à protéger les installés qu’à accueillir les concurrents. Le succès, puis le pouvoir économique se convertit alors en pouvoir institutionnel.

Les institutions deviennent ainsi le cœur du moteur, et son point de rupture.

Elles fixent le cadre dans lequel on investit, expérimente, entreprend. Quand elles garantissent une concurrence ouverte, des règles prévisibles et un libre accès aux marchés, elles poussent chacun à améliorer ses produits et ses méthodes.

Quand elles protègent les situations acquises, elles retardent les technologies, étouffent les activités naissantes et maintiennent sous perfusion des productions dépassées. Toute la difficulté tient en une phrase.

Ce qui avantage les acteurs établis ne profite pas forcément à la société.

Une nouveauté peut créer davantage de valeur collective tout en menaçant les revenus de ceux qui tiennent les décisions. Voilà pourquoi un pays riche en ressources et en savoirs peut empêcher ses propres découvertes de se diffuser.

Les institutions décident aussi qui a le droit d’entrer : créer une entreprise, exercer un métier, défier les acteurs en place. Une société peut financer la recherche et fermer en même temps la porte aux entrepreneurs qui transformeraient ces découvertes en activités.

Lorsque la porte s’ouvre, les nouveaux venus attirent des capitaux, recrutent des compétences, inventent des combinaisons productives. Les ressources quittent peu à peu les activités essoufflées pour irriguer les plus prometteuses. Cette réallocation referme la boucle et alimente la vague suivante.

La culture enveloppe l’ensemble. Elle façonne la disposition à entreprendre, à risquer, à accepter l’échec, à reconnaître la réussite. Une société qui valorise l’initiative facilite l’expérimentation. Une société qui sacralise la sécurité des situations acquises rend chaque changement plus coûteux.

La culture ne suffit pas à expliquer la prospérité. Elle en reflète et en règle pourtant tout le régime.

Cinq principes, placés volontairement hors du moteur, permettent au système de ne pas se refermer sur ses bénéficiaires. La contestabilité permet à tout nouvel entrant de défier une position. La protection des personnes plutôt que des positions accompagne les conséquences humaines du changement sans prolonger les activités dépassées. La réversibilité réexamine périodiquement chaque protection avant qu’elle ne devienne privilège. La séparation entre richesse économique et pouvoir de décision interdit aux dominants d’écrire seuls les règles. La dignité du nouvel entrant, enfin, honore celui qui ose et accepte le risque d’échouer.

Ensemble, ils rendent le verrouillage plus difficile.

La prospérité durable respecte les réussites passées. Elle leur interdit seulement de devenir incontestables.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. EN TOUTE LIBERTÉ.

Paul Corey