Montesquieu aurait recalé nos deux dernières républiques. Pour des raisons opposées.
Pour protéger la liberté, il ne suffit pas d'élire le bon chef : il faut des institutions qui résistent aux mauvais.

À chaque présidentielle, la France attend l’homme providentiel. Montesquieu aurait commencé ailleurs : par se méfier de l’homme, quel qu’il soit. Car la question décisive porte moins sur celui qui gouverne que sur ce qui l’empêchera d’abuser.
Charles-Louis de Secondat naît en 1689 au château de La Brède, près de Bordeaux. Sa famille possède aussi la baronnie de Montesquieu, en Agenais, dans l’actuel Lot-et-Garonne. En 1716, son oncle Jean-Baptiste de Secondat meurt sans héritier. Le neveu reçoit alors à la fois le titre de baron de Montesquieu et la charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux.
Sous l’Ancien Régime, le président à mortier compte parmi les plus hauts magistrats d’un parlement, c’est-à-dire d’une cour souveraine de justice. Il siège à la Grand-Chambre, juste en dessous du premier président. Son titre vient de son couvre-chef, le « mortier », un bonnet rond de velours noir galonné d’or. Comme beaucoup d’offices de l’époque, la charge s’achète, se vend et se transmet.
Montesquieu connaît donc le pouvoir de l’intérieur. En 1726, il revend pourtant sa charge, parcourt l’Europe et passe près de deux ans en Angleterre à observer un régime né d’une révolution contre l’absolutisme. En 1748 paraît, anonymement à Genève, De l’esprit des lois, fruit de vingt ans de travail.
Son point de départ tient en une phrase : « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. » D’où sa conclusion : il faut que, « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
Il distingue pour cela trois pouvoirs. Le législatif vote les lois. L’exécutif les applique et gouverne. Le judiciaire juge. Si une seule main les réunit, prévient-il, « il n’y a point de liberté ».
On en a retenu l’image de trois pouvoirs rangés dans des cases étanches. C’est un contresens, démonté dès 1933 par le juriste Charles Eisenmann.
Montesquieu combine bien plus qu’il ne sépare. Chaque pouvoir a son métier, mais dispose aussi d’un moyen de freiner les autres, ce qu’il appelle la « faculté d’empêcher ». Dans le modèle anglais qu’il décrit, le Parlement vote la loi, le roi peut y opposer son veto, et chacune des deux chambres peut arrêter l’autre. C’est une mécanique d’horloger, où chaque rouage retient le suivant.
Il anticipe même le risque de blocage. Ces puissances, écrit-il, devraient tendre à l’inaction ; mais, contraintes d’agir par le mouvement des choses, « elles seront forcées d’aller de concert ». Le contre-pouvoir sert moins à paralyser qu’à obliger à négocier. L’idéal n’est pas la séparation, c’est l’équilibre qui contraint à s’entendre.
L’influence de cette idée est immense. Selon le politologue Donald Lutz, Montesquieu est l’auteur européen le plus cité dans les écrits politiques américains entre 1760 et 1805, et Madison le qualifie d’« oracle ». En France, l’article 16 de la Déclaration de 1789 en porte la marque : une société où la séparation des pouvoirs n’est pas déterminée « n’a point de Constitution ».
Autre leçon, souvent oubliée : il n’existe pas de constitution universelle. Les lois, dit-il, doivent être « propres au peuple pour lequel elles sont faites ». Une institution vaut par ce qu’elle produit dans le pays qui l’applique, jamais par son élégance sur le papier.
Qu’en avons-nous fait ? Sous la IVe République, l’Assemblée nationale domine tout. Elle fait et défait plus d’une vingtaine de gouvernements en douze ans, et l’exécutif n’a aucun moyen sérieux de lui résister. Un pouvoir écrase les autres, et le régime s’effondre en 1958 dans la crise algérienne.
La Ve République corrige en basculant à l’autre extrême. Le président nomme le Premier ministre, peut dissoudre l’Assemblée et recourir au référendum. Le gouvernement maîtrise largement l’ordre du jour du Parlement et peut, avec le 49.3, faire adopter un texte sans vote, sauf censure. Depuis le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, l’Assemblée est élue dans la foulée du président, et sa majorité lui doit souvent tout. L’exécutif gouverne alors et, dans les faits, écrit aussi la loi : c’est précisément la réunion contre laquelle Montesquieu mettait en garde. Quant au judiciaire, la Constitution n’en fait qu’une « autorité », pas un pouvoir.
Des freins existent pourtant. Depuis la réforme de 2008, tout justiciable peut contester une loi devant le Conseil constitutionnel, qui la censure régulièrement. Et les trois cohabitations ont été, ironie de l’histoire, les moments les plus fidèles à l’esprit de Montesquieu.
Depuis 2022, faute de majorité absolue, le système montre sa faille. Le pouvoir reste concentré au sommet, mais n’a plus les moyens de s’exercer. On gouverne au 49.3, et chaque camp attend l’alternance pour défaire ce que l’autre a fait. C’est la concentration impuissante : un moteur puissant, privé d’embrayage.
La IVe avait des freins sans moteur, la Ve un moteur sans freins. Aucune n’a trouvé l’équilibre décrit par Montesquieu.
C’est ici qu’il rejoint la question de la prospérité. Une société prospère a besoin de règles prévisibles, de décisions exécutables et d’institutions capables de corriger leurs erreurs. En 1999, le politologue Arend Lijphart a montré que les démocraties qui partagent le pouvoir gouvernent aussi bien que les autres et rassemblent mieux. Toute réforme, exécutif partagé compris, devra donc passer le test de Montesquieu : qui décide, qui peut empêcher, et comment l’ensemble finit-il par « aller de concert » ?
L’enjeu n’est ni le pouvoir fort ni le pouvoir faible. C’est le pouvoir bien organisé.
Comment empêcher le pouvoir d’abuser sans empêcher le pays d’avancer ?
WOW! — Un sujet, un édito. Du fond, en toute liberté.
Paul Corey