Premier essai sur le prospérisme
Et si le débat n'était plus gauche vs droite, partager vs créer ?

En quarante ans, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Les trois quarts du recul mondial de la misère, selon la Banque mondiale. Ni conférence internationale, ni impôt planétaire n’expliquent l’essentiel. Des usines, des routes, des ports, de l’énergie, des entrepreneurs…
Le plus grand progrès social de l’histoire n’a pas été le fruit d’une quelconque politique sociale.
Que l’on ne se méprenne pas : le régime chinois n’est pas un modèle, et son État omniprésent contredit tout ce qui suit. Mais le fait demeure, et il est têtu. Ce qui a vaincu la misère, ce n’est pas le partage d’une richesse existante. C’est la création de richesses et les mécanismes qui la facilite : marché, libre-échange, concurrence, innovation …
Faut-il en conclure que la production a gagné et que la redistribution a perdu ? Ce serait remplacer une erreur par une autre. Le vieux débat: la droite produit, la gauche redistribue… est simplement devenu obsolète.
Depuis deux siècles, la gauche demande une meilleure répartition des richesses, et le capitalisme davantage de liberté pour en produire.
Le XXIᵉ siècle reformule la question : comment faire pour que la prospérité d’aujourd’hui permette d’en disposer et d’en partager davantage demain ?
Appelons cela le prospérisme.
Non un compromis entre le marché et l’État, mais une doctrine fondée sur la notion de prospérité, c’est-à-dire sur la capacité d’une société à accroître durablement son capital humain, économique, scientifique, industriel, institutionnel, environnemental et culturel.
Une société prospère n’est pas celle qui consomme le plus; c’est celle qui transmet davantage qu’elle n’a reçu.
Une politique publique est prospériste lorsqu’elle augmente durablement ce capital, afin que chaque génération dispose de davantage de capacités que la précédente pour créer de la valeur, mener la vie qu’elle choisit et faire face aux épreuves de son époque. Elle ne l’est pas lorsqu’elle consomme ce capital pour financer le présent. C’est toute la noblesse de l’action publique.
De ce principe découle un critère de décision pour les politiques publiques, outre le régalien.
Cet euro d’argent public augmente-t-il le capital de la collectivité ? Dans le cas d’une redistribution, cet euro rend-il son bénéficiaire plus capable et moins dépendant ?
Un euro qui capitalise réduit le besoin de l’euro suivant. Un euro qui compense l’accroît. L’école qui réussie se rend inutile ; la compensation qui traite les conséquences au lieu des causes devient permanente.
Deux exemples suffisent à établir la portée de ce critère.
L’allocation logement. Un demi-siècle d’existence, plus de quinze milliards d’euros versés chaque année à près de six millions de ménages. Les travaux économiques convergent : l’aide a été largement absorbée par la hausse des loyers, captée par les bailleurs, sans que le besoin diminue. Au contraire, il a grossi. Voilà un euro qui compense, et qui échoue même à compenser durablement.
L’école maternelle. Un euro investi avant six ans réduit l’échec scolaire, le chômage futur et les transferts qu’ils appellent, et augmente le nombre de contribuables. Voilà un euro qui capitalise. Le critère tranche, dans les deux sens, et sans dogme.
De ce critère découlent plusieurs conséquences qui permettent enfin d'objectiver les priorités et de sortir l’action publique d’un débat gauche/droite délétère.
La prospérité est le premier bien public. Elle n’est pas seulement une question de PIB. Elle est une définition large du capital d’une société : industrie, santé, éducation, sécurité, culture, environnement. L’objet du prospérisme est d’accroître ce capital, tout particulièrement au travers du travail, de l’apprentissage, de la prise de risque et de l’investissement.
Le capital humain, comme le travail, sont facteurs de prospérité. L'opposition marxiste capital contre travail n’a aucun sens. La ressource la plus rare n’est ni le pétrole, ni le lithium : c’est l’intelligence tant dans la gestion du capital que du travail. C’est elle qui crée de la valeur, donc des profits, donc de la richesse. L’école, la santé, la recherche et la formation ne sont pas des dépenses sociales ; ce sont des investissements productifs. La comptabilité publique qui classe ces dépenses publiques en charges décrit mal la réalité qu’elle prétend mesurer.
Et l’intelligence ne se réduit pas à l’utile immédiat : les historiens, les juristes, les artistes, les linguistes… entretiennent le capital institutionnel et culturel de la nation. Le critère ne demande pas à une formation d’être rentable ; il lui demande d’être capitalisante.
La prise de risque est une valeur collective. L’entrepreneur risque son capital, mais crée des emplois, de l’innovation, des compétences et des recettes publiques. Une société prospériste protège autant le droit de réussir que celui d’échouer. Elle récompense la création de valeur et combat la rente, cette forme du capital qui prélève sur les positions existantes au lieu de les construire.. La pire des rentes n’est pas celle du marché : c’est celle que l’État fabrique lui-même, par le statut, la norme ou la subvention.
La redistribution n’est ni une fin, ni un tabou, mais un investissement, soumis au même critère que tous les autres. Le partage est indispensable ; il dépend toujours d’une base productive. Une redistribution qui décourage le travail, l’apprentissage, la prise de risque ou l’investissement finit par tarir sa propre source. Une redistribution réussie réduit progressivement le besoin de redistribution.
Enfin, le temps long prime sur l’urgence politique. Une politique ne doit pas être jugée à la prochaine élection, mais à ses effets dix à vingt ans plus tard. Ni une baisse d’impôts, ni une nationalisation, ni une dépense publique ne sont bonnes ou mauvaises par nature. La seule question est leur effet durable sur le capital transmis.
L’image est simple. Une économie prospère ressemble moins à un grenier qu’à un jardin. Dans un grenier, on compte les récoltes et l’on organise leur partage. Dans un jardin, on prépare la saison suivante : on améliore le sol, on plante, on irrigue, on protège les jeunes pousses et l’on accepte que certaines ne prennent pas.
Aucune règle de partage n’a jamais fait pousser un arbre.
Mais ce jardin n’appartient pas à l’État. C’est un jardin en copropriété. Les copropriétaires, c’est nous : ceux qui bêchent, qui sèment, qui greffent, qui récoltent et qui paient les charges.
L’État n’est ni le propriétaire du jardin, ni son jardinier. Il en est le syndic.
Un syndic ne plante rien. Il entretient les murs, l’eau, les allées. Il fait respecter un règlement stable, tient des comptes sincères, protège les parcelles. Traduisons : une justice rapide, une monnaie solide, une énergie abondante, une école exigeante, une recherche performante. Il ne produit pas les récoltes ; il garantit les conditions de leur abondance.
On juge un syndic à deux choses : l’état des parties communes et le montant des charges. Un bon syndic rend le jardin plus fertile sans ruiner les copropriétaires. Un mauvais syndic multiplie les règlements, alourdit les charges et laisse fuir les canalisations.
La France connaît ce syndic-là.
Cette grille permet de relire les pays qui réussissent.
Singapour a bâti sa prospérité sur le temps long, des institutions efficaces et une administration exemplaire. Le Danemark démontre qu’un État social peut être productif lorsque la redistribution favorise le retour vers l’emploi plutôt que l’assistance permanente. La Suisse a fait du capital humain son principal avantage compétitif, par l’apprentissage, l’innovation et une discipline budgétaire inscrite dans sa Constitution. La Corée du Sud rappelle que la richesse se crée avant de se partager : en une génération, elle est passée du sous-développement au rang des pays les plus innovants du monde. Autoritaires ou démocratiques, libéraux ou sociaux, ces modèles n’ont qu’un point commun : ils ont fait passer le capital de la génération suivante avant le confort de la génération présente.
Et la France ?
Elle possède des ingénieurs de premier plan, une énergie largement décarbonée, des infrastructures solides, une recherche reconnue et un patrimoine exceptionnel. Ce qui lui manque n’est pas le potentiel. C’est une doctrine qui organise ces atouts autour d’un objectif unique : accroître la prospérité des générations futures.
Une doctrine n’a de valeur que si elle éclaire les politiques publiques.
Les retraites en offrent un exemple frappant. Notre système par répartition redistribue immédiatement l’ensemble des cotisations. Il protège les retraités, mais ne constitue aucun capital pour financer les entreprises de demain. La Suisse et le Danemark ont fait un autre choix : conserver un socle de répartition tout en développant une capitalisation collective qui transforme l’épargne des travailleurs en investissements productifs. La France, elle, refuse cette logique — pendant que la moitié du capital des sociétés du CAC 40 est détenue par des investisseurs étrangers, selon la Banque de France. Dont beaucoup gèrent les retraites capitalisées de leurs propres citoyens.
Nous refusons la capitalisation pour nos retraités, mais nous l’acceptons pour financer nos entreprises. La moitié de nos fleurons travaille déjà pour les retraites des autres.
La dette raconte la même histoire. Le prospérisme ne condamne pas l’emprunt ; il distingue la dette qui prépare l’avenir de celle qui finance le présent. Emprunter pour construire une centrale, une université ou un laboratoire peut enrichir les générations futures. Emprunter pour financer les dépenses courantes revient à consommer des récoltes qui n’existent pas encore.
Le XXᵉ siècle a opposé ceux qui voulaient produire davantage à ceux qui voulaient mieux partager. Le socialisme réclame plus de partage des richesses ; le capitalisme, plus de liberté pour les produire. Le prospérisme veut une société qui accroît son capital, pour que la prospérité de demain dépasse celle d’aujourd’hui.
Le débat traditionnel - le marché contre l’État - devient hors-sujet quand la seule question qui vaille est celle de la copropriété : cette décision laisse-t-elle aux copropriétaires suivants un jardin plus fertile, et des charges plus légères ?
Le prospérisme ne demande pas si une politique est de droite ou de gauche. Il demande si elle transmet à la génération suivante davantage de capital qu’elle n’en a reçu. C’est à cette condition, et à cette condition seule, qu’une société devient durablement prospère.
Une politique prospériste transforme une ressource présente en capacité future. Une politique anti-prospériste transforme une capacité future en confort présent.
Paul Corey