Sur le prospérisme
D'où vient il ? Une généalogie

Le prospérisme est fondé sur la notion de prospérité, c’est-à-dire sur la capacité d’une société à accroître durablement son capital humain, économique, scientifique, industriel, institutionnel, environnemental et culturel.
Une société prospère n’est pas celle qui consomme le plus ; c’est celle qui accroît son capital, qui transmet davantage qu’elle n’a reçu.
Une politique publique est prospériste lorsqu’elle augmente durablement ce capital, afin que chaque génération dispose de davantage de capacités que la précédente pour créer de la valeur, mener la vie qu’elle choisit et faire face aux épreuves de son époque. Elle ne l’est pas lorsqu’elle consomme ce capital pour financer le présent.
De ce principe découle un critère de décision pour les politiques publiques, outre le régalien. C’est bien tout le débat du moment sur les dépenses publiques.
Cet euro d’argent public augmente-t-il le capital de la collectivité ?
Dans le cas d’une redistribution, cet euro rend-il son bénéficiaire plus capable et moins dépendant ?
Un euro qui capitalise réduit le besoin de l’euro suivant. Un euro qui compense l’accroît. La compensation qui traite les conséquences au lieu des causes devient permanente.
De ce critère découlent plusieurs conséquences.
La prospérité est le premier bien public. La prospérité c’est la capacité de faire croître le capital économique, humain, culturel, societal et institutionnel du pays. La prospérité c'est inverse du déclin, c’est laisser plus à la prochaine génération. C’est une première dérivée positive. C’est la priorité des priorités.
Le capital humain, et sa capacité de production par le travail, est facteur de prospérité. La ressource la plus rare n’est ni le pétrole ni le lithium, c’est l’intelligence.
La prise de risque est une valeur collective : une société prospériste protège autant le droit de réussir que celui d’échouer, et combat la rente, à commencer par celle que l’État fabrique lui-même, par le statut, la norme ou la subvention.
La redistribution est un investissement, soumis au même critère que tous les autres. Ce n' est pas une fin, ni un tabou. Une redistribution réussie réduit progressivement le besoin de redistribution.
Le temps long, enfin, prime sur l’urgence politique. Ni une baisse d’impôts, ni une nationalisation, ni une dépense publique ne sont bonnes ou mauvaises par nature. Le clivage gauche droite est obsolète. La seule question qui vaille est leur effet durable sur l’accroissement durable du capital transmis.
L’image est simple. Une économie prospère ressemble moins à un grenier - où l’on compte les récoltes et organise leur partage - qu’à un jardin, où l’on prépare la saison suivante.
Aucune règle de partage n’a jamais fait pousser un arbre.
Mais ce jardin n’appartient pas à l’État : c’est un jardin en copropriété, et les copropriétaires, c’est nous: ceux qui bêchent, qui sèment, qui greffent, qui récoltent et qui paient les charges.
L’État n’en est ni le propriétaire, ni le jardinier : il en est le syndic. Il ne plante rien ; il entretient les parties communes: une justice rapide, une monnaie solide, une énergie abondante, une école exigeante, une recherche performante.
On le juge à deux choses : l’état des parties communes et le montant des charges. Et le test ultime est intergénérationnel : cette décision laisse-t-elle aux copropriétaires suivants un jardin plus fertile, et des charges plus légères ?
Le prospérisme ne demande pas si une politique est de droite ou de gauche. Il ne demande pas de choisir entre le marché et l’État : il juge l’un et l’autre à la même mesure.
D’où vient-il ? Une généalogie
Aucune doctrine ne naît de rien. Le prospérisme a une famille et des ancêtres communs. Les inventorier permet de mesurer ce qu’il leur emprunte et ce qu’il ajoute.
Adam Smith, d’abord. La Richesse des nations (1776) pose le socle : la prospérité naît de la production, de l’échange et de la division du travail, non de l’accumulation de métal ni du décret du prince. Le prospérisme hérite de cette intuition fondatrice. Il s’en sépare sur un point : Smith fait confiance à l’ordre spontané et demande à l’État de s’effacer ; le prospérisme lui confie au contraire une charge précise, celle de syndic — non pas planter, mais entretenir les murs, l’eau et les allées sans lesquels rien ne pousse.
Joseph Schumpeter, ensuite. La destruction créatrice place l’entrepreneur et l’innovation au centre du processus économique : le capitalisme est un ouragan perpétuel qui détruit l’ancien pour créer le neuf. Le prospérisme retient l’entrepreneur comme figure centrale, et le droit d’échouer comme condition du droit de réussir. Mais Schumpeter dresse un constat ; il ne propose ni doctrine de la redistribution, ni critère de politique publique. Le prospérisme transforme le diagnostic en programme.
L’ordolibéralisme allemand est le parent le plus proche dans l’histoire des idées. Walter Eucken et Wilhelm Röpke, dès les années 1930-1940, théorisent un État fort mais limité, dont la mission n’est pas de produire mais de garantir l’ordre-cadre : concurrence loyale, monnaie stable, règles prévisibles, lutte contre les cartels et les rentes. Ludwig Erhard en fera la pratique avec l’économie sociale de marché. Le titre de son livre de 1957, Wohlstand für Alle, est explicite : la prospérité pour tous. Le prospérisme est un héritier direct de cette école. Il la prolonge sur deux terrains qu’elle avait laissés en friche : le capital humain comme premier investissement, et la redistribution repensée comme un euro qui doit capitaliser — une machine à refabriquer des producteurs. Il en radicalise aussi le combat contre la rente : la pire n’est pas celle du marché, c’est celle que l’État fabrique lui-même, par le statut, la norme ou la subvention.
Le développementalisme asiatique en est la démonstration empirique. De Friedrich List, théoricien du protectionnisme éducateur au XIXᵉ siècle, à la Corée du Sud et à Singapour, une même leçon : un État stratège, concentré sur l’éducation, l’industrie et l’exportation, peut faire passer un pays de la misère à l’opulence en deux générations. Lee Kuan Yew fut un prospériste sans le mot. Mais le développementalisme a souvent payé sa réussite d’un prix institutionnel — autoritarisme, libertés restreintes — que le prospérisme refuse. La Chine d’aujourd’hui, qui a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté par la création de richesses et non par le partage d’une richesse existante, en marque à la fois la preuve et la limite : un syndic devenu propriétaire du jardin, excellent gestionnaire des parties communes économiques, mauvais gardien des parcelles et des libertés de ses copropriétaires. Le fait est têtu ; le régime n’est pas un modèle.
L’économie institutionnaliste de Douglass North, puis Daron Acemoglu et James Robinson a établi scientifiquement ce que le prospérisme érige en doctrine : ce sont les institutions inclusives, celles qui donnent au plus grand nombre accès à la propriété, au droit et à l’initiative, qui expliquent pourquoi les nations échouent ou prospèrent. La parenté est étroite : un jardin dont chacun peut devenir copropriétaire, des parcelles protégées, un règlement stable et des comptes sincères — c’est très exactement l’inclusivité institutionnelle. La différence est de nature : Acemoglu et Robinson expliquent ; le prospérisme prescrit. L’un est une théorie de l’histoire, l’autre une grille de décision.
Deirdre McCloskey, avec sa trilogie sur les vertus bourgeoises, défend une thèse voisine par un autre chemin : la grande divergence de prospérité depuis 1800 s’explique moins par le capital que par les idées, le jour où la société a cessé de mépriser le marchand et l’inventeur. Elle a même forgé un mot, l’innovisme, pour remplacer le trop étroit capitalisme. Le prospérisme partage son combat culturel : réhabiliter la réussite productive, notamment en France où elle demeure suspecte. Il s’en écarte par le rôle de l’État : McCloskey s’en méfie presque entièrement ; le prospérisme lui confie la charge de syndic — ni plus, ni moins.
Mariana Mazzucato occupe la position symétrique. Son État entrepreneurial rappelle utilement que la puissance publique a financé les grandes ruptures : Internet, le GPS, une partie de la pharmacie. Le prospérisme lui accorde les parties communes — la recherche fondamentale et les infrastructures. Mais il refuse la pente de la thèse : un État producteur en premier ressort, orienteur de missions, actionnaire tous azimuts. Le syndic entretient le sol, l’eau et les allées ; il ne prétend pas cultiver les parcelles à la place des copropriétaires.
Restent les contemporains anglo-saxons. Le mouvement Abundance, lancé par le livre d’Ezra Klein et Derek Thompson en 2025, best-seller adoubé par Barack Obama, désormais doté d’un caucus parlementaire bipartisan et invoqué jusque dans la campagne pour le poste de gouverneur de Californie, reproche aux progressistes d’avoir saboté leurs propres objectifs à force de réglementations : impossible de loger, de construire, de décarboner dans un pays qui a désappris à bâtir. Le mouvement Progress Studies, animé par Tyler Cowen et Patrick Collison, en est la version droite-tech : un programme de recherche sur les conditions de l’accélération du progrès. Enfin, la croissance inclusive des organisations internationales en est la version technocratique, qui juxtapose croissance et équité sans les articuler.
La parenté avec Abundance est évidente : même refus de gérer la pénurie, même volonté de restaurer la capacité de faire. Abundance décrit, au fond, un mauvais syndic qui multiplie les règlements, alourdit les charges et laisse fuir les canalisations. Mais c’est une critique brillante de la sur-réglementation, centrée sur le logement, l’énergie et les infrastructures américaines ; ce n’est pas une doctrine complète. Rien sur l’ordre de la création et du partage, rien sur la redistribution comme investissement, rien sur la distinction entre la dette qui prépare l’avenir et celle qui finance le présent, pas de critère unifié. Un mouvement, pas encore une pensée.
Ce que le prospérisme apporte
Chacun des courants recensés tient un morceau du puzzle : Smith la production, Schumpeter l’entrepreneur, les ordolibéraux les règles, les institutionnalistes l’inclusion, McCloskey la culture, Mazzucato l’investissement public, Abundance la capacité de bâtir.
Le prospérisme est le premier à articuler ces fragments en un cycle complet: créer, partager, investir, former, innover, recréer davantage et à affirmer qu’une société échoue dès qu’elle casse un seul maillon.
Toutes ces écoles décrivent, expliquent ou militent. Aucune ne fournit un instrument de jugement applicable à n’importe quelle décision publique, indépendamment de son étiquette idéologique. Le prospérisme en propose un, d’une seule phrase : cette décision augmente-t-elle durablement le capital de la collectivité — et, dans le cas d’une redistribution, cet euro rend-il son bénéficiaire plus capable et moins dépendant ? Ce critère désarme les querelles de drapeaux. Il permet de juger une nationalisation et une baisse d’impôts avec la même balance, et il tranche dans les deux sens : l’allocation logement, absorbée par la hausse des loyers, compense sans jamais capitaliser ; l’euro investi dans l’école maternelle capitalise, et réduit le besoin de l’euro suivant.
La troisième est le statut de la redistribution. C’est le point aveugle de toute la famille. Les libéraux la tolèrent, les développementalistes la diffèrent, Abundance l’ignore, la gauche l’absolutise.
Le prospérisme est seul à la penser positivement comme un investissement dont on exige un rendement : refabriquer des créateurs. Ni fin en soi, ni mal nécessaire mais un outil du cycle, jugé comme le reste à son effet sur le capital transmis. Une redistribution réussie réduit progressivement le besoin de redistribution.
À quoi s’ajoute une singularité de circonstance : la langue. Ce bouillonnement intellectuel est presque entièrement anglo-saxon ou germanique. La France, qui possède l’un des plus beaux jardins du monde (des ingénieurs de premier plan, une énergie largement décarbonée, des infrastructures solides, une recherche reconnue) et l’un des pires syndics, n’a produit ni son Abundance ni son Erhard.
La place est vide. Le prospérisme la prend.
Et le test final tient en une phrase, qui est aussi sa promesse : chaque génération doit laisser à la suivante un jardin plus fertile — et des charges plus légères — que celui qu’elle a reçu.
Paul Corey