PROSPÉRISME : Généalogie (7/7)
D'OU VIENT LE PROSPÉRISME ?

Une doctrine basée sur l'idée de transmission contracte une dette : établir sa propre lignée.
Nos premiers textes sur le prospérisme ont posé les idées et les outils. Celui-ci remonte aux sources. Le prospérisme se fonde sur une pensée économique qui se développe depuis trois siècles et qu'il convient de citer et de comprendre.
Qu’est-ce que la richesse ?
Tout commence par un médecin. En 1758, François Quesnay représente pour la première fois l’économie d’une nation comme un organisme : des flux qui circulent, un fonds qui demeure. Les physiocrates se trompent sur presque tout, mais ils forgent le concept dont cette série descend, le produit net. Ce qui compte n’est pas ce qui circule, c’est ce qui reste une fois les avances reconstituées.
Adam Smith poursuit en 1776 : la richesse d’une nation est sa capacité annuelle de produire. On oublie qu’il fut d’abord moraliste. Dix-sept ans plus tôt, la Théorie des sentiments moraux plaçait au centre de la vie sociale le spectateur impartial, ce regard intérieur par lequel chacun juge ses actes en imaginant comment autrui les voit. Smith avait écrit ce livre sur le “regard” avant le livre de la richesse. La postérité a retenu le second et perdu le premier. Il faudra Deirdre McCloskey pour recoudre les deux moitiés. Nous y reviendrons.
Frédéric Bastiat enrichit le débat en 1850. Toute décision publique produit des effets visibles et immédiats, des effets invisibles et différés ; le mauvais économiste ne juge que ce qui se voit. C’est, un siècle et demi à l’avance, la critique du PIB. Le capital qu’une politique consomme se tient presque toujours du côté de ce qu’on ne voit pas.
Qui la crée, et qui la consomme ?
Joseph Schumpeter, en 1911, met au centre du tableau l’entrepreneur : celui qui combine autrement les ressources existantes et détruit, ce faisant, les combinaisons anciennes. La destruction créatrice donne son mécanisme au jardin. Elle donne surtout sa théorie de la rente : tout profit est une rente naissante, légitime tant qu’elle rémunère le risque, mortifère dès qu’elle se retranche derrière une protection pour survivre à son utilité.
Friedrich Hayek complétera en quinze pages, en 1945 : la connaissance économique est dispersée en millions de fragments. Elle est impossible a remplacer de manière centralisée. La liberté d’essayer et d'entreprendre reste la seule méthode connue pour mobiliser un savoir qu’aucune administration ne détient.
Mais l’avertissement le plus précieux date de 1942. Schumpeter prédit que le capitalisme périra de son succès. La prospérité engendre une classe de “clercs”, ou de rentiers, qui ne doivent rien à la création et retournent contre elle le prestige qu’elle leur a payé. Il avait vu, avant McCloskey et en sens inverse, que le regard est la variable décisive. Et qu’il est réversible.
Dès 1856, Alexis de Tocqueville poursuit avec le cas français. La Révolution a détruit les hommes de l’ancien monde et conservé ses structures, la centralisation, la passion de l’uniformité, le réflexe de solliciter l’État pour tout. On abolit les privilèges en une nuit ; on n’abolit pas les habitudes qu’ils ont formées.
Mancur Olson en donne la mécanique générale en 1982. Les sociétés stables accumulent des coalitions de redistribution dont chacune a intérêt à capter une part du produit plutôt qu’à l’accroître, et dont aucune n’a intérêt à se dissoudre. La rente procède du temps. Nul livre n’explique mieux pourquoi la France, épargnée par les destructions qui ont remis ses voisins à zéro, détient le record des situations acquises.
Remis à Michel Debré le 21 juillet 1960 par un comité dont Rueff et Armand étaient vice-présidents, le Rapport sur les obstacles à l’expansion économique recense les situations de fait ou de droit qui freinent la croissance française: professions protégées, prix administrés, statuts corporatifs, entraves à la mobilité. Il proposait de rétablir la vérité des prix et d’ouvrir à la concurrence avant l’entrée dans le Marché commun.
Publié alors que la croissance dépassait 4,5 % l’an, il ne parut pas urgent. Il fut salué, débattu, puis rangé. L’inventaire dressé en 1960 fut enterré par ceux-là mêmes qu’il dérangeait. Trente ans après, Michel Godet constatait dans Futuribles que le diagnostic tenait toujours, parce que presque rien n’avait bougé.
Le prospérisme refuse que ce rapport reste dans le tiroir.
Douglass North, puis Daron Acemoglu et James Robinson, ont porté l’intuition au rang de science. Seules les institutions inclusives ouvrent le jeu et prospèrent, les institutions extractives le réservent et stagnent. Extractif, c’est le nom savant pour le geste d’enfermer.
Deirdre McCloskey pose la clé de voûte en remontant d’un cran : avant les incitations, avant les règles, il y a ce basculement du “regard” vers 1700, quand deux nations (Hollande et Angleterre) se mirent à honorer ceux qui créent.
Que rôle pour l’État (hormis prélever, se financer et redistribuer) ?
Le prospérisme hérite de deux branches. Celle du cadre naît à Fribourg dans les années 1930, entre les deux naufrages du siècle : le laisser-faire, qui avait laissé les cartels privés enfermer le marché aussi sûrement qu’un ministère, et le dirigisme, qui enfermait tout le reste.
Walter Eucken et Wilhelm Röpke en tirent l’ordolibéralisme : le marché est un ordre à constituer, qui exige un État fort dans ses règles et sobre dans ses interventions. Gardien du jeu, jamais joueur. Erhard en fera en 1948 la matrice du miracle allemand.
Celle du bâtisseur remonte à Friedrich List, qui soutient dès 1841 que les capacités productives d’une nation valent plus que ses richesses présentes. Le Japon de Meiji, la Corée, Taïwan, Singapour pousseront l’intuition jusqu’au prodige : des nations sans ressources qui décidèrent que leur seul gisement serait le capital humain et industriel, et qui transmirent en une génération ce que l’Europe avait mis un siècle à accumuler.
Mariana Mazzucato a documenté la même logique jusque dans l’iPhone : internet, le GPS, l’écran tactile, autant d’idées plantées par des programmes publics des décennies avant que le marché n’en fît des produits. Le prospérisme lui doit la moitié du mandat du syndic. Il lui oppose l’autre moitié : planter n’est pas cultiver, et l’État qui finance la recherche fondamentale n’a pas vocation à dessiner le téléphone.
Comment la compter ?
La leçon inaugurale est française, et elle est brutale. Vauban publie la Dîme royale en 1707, fruit de trente ans de recensements, et meurt en disgrâce pour avoir compté ce que le pouvoir préférait ignorer. Mesurer le patrimoine est un acte politique. Simon Kuznets, inventeur de la comptabilité qui deviendra le PIB, prévient le Congrès dès 1934 que le bien-être d’une nation ne se déduit guère de son revenu national ; le siècle fera de son outil un juge du progrès contre l’avis de son créateur. Amartya Sen déplace la question vers les capacités, ce que les personnes sont réellement en mesure d’être et de faire. Le mot n’est pas un hasard de notre série.
Le dernier chapitre s’écrit sous nos yeux. La commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, commandée par la France en 2008 puis remisée par elle, conclut qu’il faut compléter les flux par les stocks. La Banque mondiale publie désormais de véritables bilans par pays. La revue Dasgupta établit en 2021 que la seule mesure cohérente de la soutenabilité est le portefeuille complet d’actifs qu’une génération lègue à la suivante.
La science existe, les méthodes existent, les précédents existent. Il ne manque, comme toujours en France, que le courage politique pour changer et avancer.
Retrouver le chemin de la prospérité
Colbert plantait Tronçais et fondait les manufactures. Les ingénieurs de l’État ont couvert le pays d’infrastructures que nous consommons encore. De 1945 à 1974, la France a pratiqué le prospérisme sans le nommer : le Plan, l’électrification, le spatial, le nucléaire. Cette génération reçut des ruines et transmit des centrales. Et lorsque de Gaulle revient en 1958, son premier geste n’est pas un grand programme. Il appelle Rueff et assainit les comptes. D’abord la règle, ensuite les arbres.
Puis 1974 fut l’année du dernier budget en équilibre. La doctrine prospériste ne s’est pas éteinte faute d’idées : Rueff-Armand, Attali, Stiglitz-Sen-Fitoussi, la Cour des comptes. Jamais nation n’a autant produit de diagnostics. Elle s’est interrompue faute d’obligation de s’y soumettre.
Chacun de ces auteurs tenait une pièce. Aucun n’a assemblé la machine : une grandeur unique, le patrimoine net transmis à la génération suivante ; une grille pour l’appliquer ; des instruments pour l’imposer. Le prospérisme n’a rien inventé mais revendique l’assemblage de ces concepts.
Une doctrine de la transmission se jugerait elle-même indigne si elle se contentait de conserver son héritage. Un héritage ne se conserve pas : il se fait fructifier. Ainsi, nous avons commencé par inventer un nouveau mot.
PROSPÉRISME
Paul Corey