PROSPÉRISME : À l’étranger (6/7)

Les textes précédents ont forgé une doctrine et ses instruments : une règle, un gardien, un bilan. On objectera qu’il s’agit là d’une construction de l’esprit, une utopie française de plus, promise au tiroir comme ses devancières. L’objection mérite une réponse de fait : le prospérisme existe déjà. Il est pratiqué, voté, institutionnalisé, mais ailleurs. Aucun pays ne le nomme ; plusieurs l’appliquent. Faisons le tour du monde des jardins.
Commençons par le cas chimiquement pur. En 1969, la Norvège découvre du pétrole en mer du Nord. Tout l’y invitait à la facilité : distribuer la manne, baisser les impôts, acheter la paix sociale, consommer la rente, comme l’Espagne consomma l’or des Amériques. Elle a fait l’inverse. Depuis 1990, chaque couronne de revenu pétrolier entre dans un fonds souverain investi exclusivement à l’étranger. Et une règle budgétaire, adoptée par tous les partis, interdit à l’État de dépenser davantage que le rendement réel du fonds, environ 3 % par an : on vit des fruits, jamais de l’arbre.
Le résultat donne le vertige. Le fonds dépasse aujourd’hui 2 000 milliards de dollars, détient près de 1,5 % de toutes les entreprises cotées de la planète, et représente environ 370 000 dollars par Norvégien — nouveau-nés compris, pour reprendre l’unité de compte de notre premier texte, qui mesurait la part de dette de chaque Français. D’un côté 50 000 euros de passif par tête ; de l’autre 370 000 dollars d’actif. Deux nations européennes, deux gestions d’héritage.
Notons ce que la Norvège n’a pas fait : elle n’a pas conservé sa rente, elle l’a convertie. Le pétrole est un meuble qui se démode ; elle l’a vendu pour acheter le portefeuille du monde. C’est exactement la distinction de notre premier texte : vendre un meuble pour en acquérir un plus beau n’appauvrit pas — vendre pour payer le dîner ruine. Et ne nous y trompons pas : la discipline norvégienne n’est pas un trait de caractère nordique. C’est une règle, écrite, transpartisane, qui lie les mains de chaque majorité. La tentation existe à Oslo comme à Paris — les prélèvements sur le fonds couvrent déjà plus du quart du budget, et le débat sur le durcissement de la règle y est ouvert. La vertu n’y est pas dans les hommes ; elle est dans l’obligation.
Deuxième leçon, plus dérangeante encore pour nos politiques, en particulier de gauche: la Suède. Au début des années 1990, le modèle suédois s’effondre — crise bancaire, déficits abyssaux, dette hors de contrôle. Le pays qui incarnait la social-démocratie répond par ce que la France n’a jamais consenti : un objectif de solde structurel excédentaire inscrit dans son cadre budgétaire, un plafond de dépenses pluriannuel voté avant la répartition, et une réforme des retraites qui adosse le système aux comptes notionnels et y ajoute un étage capitalisé obligatoire. Chaque salarié suédois capitalise une fraction de son revenu ; le système s’ajuste automatiquement à la démographie au lieu d’attendre la réforme de trop.
Le plus remarquable n’est pas la technique, c’est la signature : ces réformes furent portées ou maintenues par la gauche suédoise. La social-démocratie de Stockholm a compris ce que la nôtre récuse — qu’un État-providence est un patrimoine, et qu’un patrimoine que l’on refuse de financer en capital finit financé en dette, c’est-à-dire aux dépens de ceux qu’il prétend protéger. La Suède prouve que le critère prospériste ne désigne pas un camp : un pays peut prélever beaucoup et transmettre davantage, pourvu qu’il compte en stocks.
Notre généalogie a déjà salué la branche du bâtisseur : Corée, Singapour, Taïwan — des nations parties de plus bas que le Ghana d’alors, sans pétrole, sans terres, sans héritage, et qui décidèrent que leur seul gisement serait le capital humain, scientifique et industriel. Une génération reçut des rizières et transmit des semi-conducteurs. Il faut seulement ajouter ceci : ces pays n’avaient pas le choix de la liquidation. On ne consomme pas un capital qu’on ne possède pas encore. La pauvreté leur a imposé la discipline que notre richesse nous a permis d’oublier. C’est le paradoxe que notre état civil du mot formulait déjà : un pays peut être prospère et léguer une pente ; un pays peut être pauvre et léguer une aptitude.
Reste la question institutionnelle — et là, l’inventaire réserve des surprises. Le pays de Galles s’est doté en 2015 d’une loi sur le bien-être des générations futures, et d’un commissaire chargé d’y veiller : chaque organisme public doit démontrer l’impact de ses décisions sur ceux qui ne votent pas encore. L’Australie publie depuis 2002 un rapport intergénérationnel qui projette, à quarante ans, les conséquences des politiques présentes sur les finances et les actifs du pays. La Finlande entretient depuis 1993 une commission parlementaire du futur, permanente, que chaque gouvernement doit saisir de sa vision de long terme.
Et puis il y a le contre-exemple, le plus instructif de tous. Israël avait créé en 2001 une commission des générations futures auprès de la Knesset, dotée d’un vrai pouvoir d’examen des lois. Elle fut supprimée au bout de cinq ans — précisément parce qu’elle fonctionnait. Elle retardait, elle questionnait, elle dérangeait. Vauban, déjà, était mort en disgrâce pour avoir compté ce que le pouvoir préférait ignorer. La leçon vaut avertissement : un gardien qui gêne est un gardien qui travaille, et c’est pour cela qu’il faut l’ancrer dans la Constitution, hors de portée de ceux qu’il dérange.
Trois constats se dégagent, et ils convergent.
Nulle part le prospérisme n’est un parti. La Norvège l’a voté à droite et à gauche, la Suède l’a réformé à gauche, la Corée l’a bâti sous des régimes qu’aucune démocratie ne voudrait importer. Partout où il fonctionne, il a été institutionnalisé précisément pour survivre aux partis — jamais porté par un seul. Ceux qui attendent le sauveur attendront longtemps ; ceux qui écrivent la règle n’ont plus besoin de l’attendre.
Nulle part, non plus, le système n’est complet. Oslo tient la règle, mais ne publie pas de bilan des sept capitaux. Cardiff a le gardien, mais sans pouvoir contraignant. Canberra dresse le bilan, mais sans règle qui oblige. Chaque pays détient une pièce ; aucun n’a assemblé la machine. Notre généalogie disait du prospérisme qu’il n’invente aucune pièce et revendique l’assemblage : le constat vaut pour les institutions comme pour les idées.
Enfin, et surtout : aucun de ces pays n’était condamné à la vertu. La Norvège pouvait dilapider, la Suède pouvait s’obstiner, Israël a effectivement reculé. Ce qui a fait la différence n’est jamais le caractère national, toujours le moment où une majorité a accepté de se lier les mains. La France ne manque ni de modèles, ni de méthodes, ni de précédents. Elle n’a même plus l’excuse de l’inédit : tout ce que réclame cette série existe quelque part, éprouvé, documenté, voté.
Il ne manque que le pays qui assemble le tout. Ce pays a inventé la comptabilité nationale avec Vauban, le produit net avec Quesnay, le temps long avec Colbert. Le premier bilan complet d’une nation serait moins une importation qu’une restitution.
Le jardin norvégien, la serre suédoise, les pépinières d’Asie : les preuves poussent partout. Il est temps de planter chez nous.
Paul Corey