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Mancur Olson (1932–1998)

Pourquoi les nations prospères finissent par dépérir.

Mancur Olson (1932–1998)

Le théoricien le plus lucide des groupes d’intérêt venait du seul endroit d’Amérique où ils n’existaient presque pas.

Mancur Lloyd Olson Jr. naît le 22 janvier 1932 à Grand Forks, dans le Dakota du Nord, au sein d’une famille d’immigrants norvégiens. Il grandit sur la ferme familiale près de Buxton, entre les champs de blé et des hivers à –30 °C. Un prénom hérité du père, une enfance de plaine et de travail agricole. Le futur analyste des coalitions apprend d’abord ce que produire coûte, avant de consacrer sa vie à comprendre ceux qui vivent de ce que produisent les autres.

Le parcours est fulgurant. Diplômé de la North Dakota State University en 1954, boursier Rhodes à University College, Oxford, de 1954 à 1956, docteur en économie à Harvard en 1963, il enseigne à Princeton de 1963 à 1967. Sa thèse paraît en 1965 chez Harvard University Press sous le titre The Logic of Collective Action.

Le livre renverse un demi-siècle de science politique. Depuis Bentley et Truman, on croyait que tout intérêt partagé engendrait spontanément un groupe chargé de le défendre. Olson démontre l’inverse. L’individu rationnel préfère laisser les autres supporter les coûts de l’action collective et profiter ensuite du résultat : c’est le problème du passager clandestin.

Seuls s’organisent réellement les petits groupes, où chacun compte, ou ceux capables d’offrir des « incitations sélectives » : une assurance syndicale, les services d’un ordre professionnel, un avantage réservé aux adhérents. La conséquence est redoutable.

Les minorités organisées finissent presque toujours par l’emporter sur les majorités dispersées. Trois cents producteurs de sucre obtiennent un tarif douanier protecteur ; trois cents millions de consommateurs en paient le coût, quelques centimes chacun, sans jamais trouver une raison suffisante de se mobiliser.

Olson connaît aussi l’État de l’intérieur. De 1967 à 1969, comme secrétaire adjoint au département de la Santé, de l’Éducation et du Bien-être, il coordonne Toward a Social Report, remis au président dans les derniers jours de l’administration Johnson.

Le constat est d’une étonnante modernité : le PIB additionne les serrures vendues sans mesurer la criminalité qui les rend nécessaires, les dépenses de santé sans mesurer la santé elle-même. Le rapport propose un bilan social annuel fondé sur les résultats plutôt que sur les moyens, couvrant la santé, la mobilité, l’environnement, la pauvreté, la sécurité, la culture et la participation civique. Une forme de reddition des comptes appliquée à l’action publique.

Nixon enterre le projet. Plusieurs décennies plus tard, l’indice de développement humain de l’ONU puis le rapport Stiglitz-Sen reprendront largement cette intuition.

En 1969, Olson rejoint l’université du Maryland, où il restera jusqu’à sa mort. C’est là qu’il publie, en 1982, The Rise and Decline of Nations. Sa thèse est simple et dérangeante.

Les sociétés stables accumulent progressivement des « coalitions de redistribution » : lobbies, cartels, corporations, professions protégées. Chacune obtient un privilège modeste ; toutes ensemble finissent par ralentir l’innovation, complexifier la réglementation et détourner une part croissante des richesses produites.

Plus la stabilité dure, plus la société se rigidifie.

Olson explique ainsi d’un même mouvement le miracle allemand et japonais — la guerre ayant détruit les anciennes coalitions — et le lent déclin britannique, où plusieurs siècles de stabilité leur ont permis de prospérer.

Sa dernière décennie élargit encore la réflexion. Dans sa théorie du « bandit sédentaire », il imagine un pillard qui comprend qu’il gagnera davantage en restant sur place qu’en détruisant tout. Il cesse de voler au hasard, protège les routes, garantit un minimum d’ordre et prélève régulièrement l’impôt. Non par vertu, mais parce que son intérêt devient celui de la prospérité de ceux qu’il taxe. Olson appelle cela un « intérêt englobant ».

La démocratie fait généralement mieux encore : parce que le pouvoir y est plus limité et son horizon plus long, la prédation y reste plus contenue, moins visible mais plus durable.

De cette réflexion découle une distinction essentielle. Certains marchés sont « auto-exécutoires » : un échange immédiat, le troc, entre deux personnes peut fonctionner presque partout, jusque dans les prisons ou les économies planifiées. D’autres, comme le crédit, l’assurance ou l’investissement de long terme, exigent des contrats exécutoires, des tribunaux impartiaux et des droits de propriété protégés pendant des décennies car tous les actes de la transaction ne sont pas simultanés. Ainsi, les pays pauvres ne manquent pas de “marchés”; ils manquent d’institutions capables de rendre les engagements crédibles dans le temps.

En 1990, Olson fonde au Maryland le centre IRIS, soutenu par l’USAID, pour accompagner les anciennes économies communistes dans cette transition.

Son dernier ouvrage, Power and Prosperity, publié en 2000 après sa mort, résume toute son œuvre : les nations prospèrent lorsque les droits sont garantis pour tous et que la prédation, publique comme privée, demeure sous contrôle.

Il meurt d’une crise cardiaque le 19 février 1998 à College Park, à soixante-six ans, en pleine activité. L’American Political Science Association crée ensuite le prix Olson récompensant la meilleure thèse d’économie politique, tandis que l’université du Maryland donne son nom à une chaire. Il repose aujourd’hui au cimetière de Grue, près de Buxton, à quelques champs seulement de la ferme où tout avait commencé.

Certes Olson n’a pas tout prévu. Il diagnostique la sclérose britannique précisément au moment où Margaret Thatcher montre qu’une démocratie peut démanteler une partie des coalitions de redistribution sans guerre, ni révolution.. mais avec une “dame de fer”.

Aussi, sa théorie explique imparfaitement les grands mouvements fondés sur des convictions morales, comme les droits civiques ou les révolutions de 1989.

Fort heureusement, il est des moments où certains grands hommes et femmes n’agissent pas toujours par intérêt matériel.

Pour le prospérisme, Olson demeure un auteur fondamental, en miroir de Deirdre McCloskey. McCloskey explique pourquoi les sociétés deviennent riches : lorsqu’elles accordent dignité et liberté à ceux qui innovent. Olson montre pourquoi elles finissent par s’appauvrir : lorsque les intérêts organisés retirent progressivement la permission d’entreprendre et que le pouvoir cesse d’être suffisamment contraint pour protéger durablement les droits de chacun.

La liberté des idées ne suffit pas ; elle doit être soutenue par des institutions capables de résister aux prédateurs comme aux privilèges.

Ainsi, Mancur Olson, fils de ferme d’un État presque dépourvu de lobbies, a montré comment les nations deviennent riches, puis pourquoi elles finissent par dépérir.

Reste LA question, a laquelle de nombreuses démocraties cherchent aujourd'hui une réponse:

Peut-on retrouver son dynamisme sans traverser une crise majeure ?

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Paul Corey