La table des honneurs
Les sociétés finissent toujours par ressembler à ceux qu’elles admirent.

Le point de départ de cette démonstration est une loi de William Baumol (1922–2017, économiste américain, théoricien de l’entrepreneuriat productif et improductif) : l’offre de talents est une constante de l’histoire, son orientation est une variable.
Rome regorgeait d’ambitieux. Ils achetaient des charges et des latifundia. La Chine impériale canalisait ses meilleurs esprits vers les concours mandarinaux. Aucune société n’a jamais manqué d’entrepreneurs. Elle décide seulement, par ce qu’elle honore et par ce qu’elle paie, ce qu’ils entreprennent.
Ce qui décide, c’est le regard. Deirdre McCloskey (née en 1942, historienne du « Grand Enrichissement ») l’a établi : dans la Hollande du XVIIe siècle puis l’Angleterre du XVIIIe, le marchand cesse d’être vil, l’inventeur cesse d’être un manant. Pour la première fois, une civilisation accorde dignité et liberté au tiers état productif.
Les ambitieux suivirent la récompense : Watt, Arkwright, Wedgwood, roturiers honorés. Le revenu par tête, stagnant depuis des millénaires autour de 3 dollars par jour, est multiplié par 30 en deux siècles.
La révolution industrielle débute avec une promotion sociale.
Toute société moderne dispose, en proportion, du même vivier d’entrepreneurs. Mais, selon son échelle de valeurs - traduite par ses institutions et l’importance relative de sa dépense publique - elle les oriente vers l’une des deux cibles possibles : la création dans le privé ou la rente dans le public.
D’un côté l’entrepreneur de création, de l’autre l’entrepreneur de rente. Même talent, même ambition, même énergie. L’un chasse des clients, l’autre chasse des positions. L’un entreprend des machines, l’autre entreprend des sièges.
Il y a pléthore d’ambitieux en recherche de réussites et de talents prêts à innover et prendre des risques. La seule question est de savoir quel type d’entrepreneur occupe la première place dans la hiérarchie des honneurs.
Qui veut-on devenir ? Qui invite-t-on à la télévision ? Qui décore-t-on ? Qui place-t-on en bout de table ? La table des honneurs gouverne l’allocation du talent plus sûrement que tous les plans industriels.
Les budgets révèlent les priorités d’un gouvernement. La table des honneurs révèle les priorités d’une civilisation.
L’Amérique a ses entrepreneurs de rente, et des voraces. Elle en a même inventé des métiers : le management consulting est né à Boston, pas à Paris. Wall Street capte ses rentes réglementaires, K Street compte plus de lobbyistes que le Congrès de membres. Mais tous vivent des entrepreneurs de création : leur client est l’entreprise, leur fortune monte et descend avec ceux qui font. Et le rêve américain ne commence dans aucun de leurs bureaux. Il commence dans un garage.
La France a ses entrepreneurs de création, et des immenses : le luxe mondial, Niel, Mistral. Mais ses entrepreneurs de rente n’ont pas besoin d’eux : ils se servent entre pairs. La dépense publique représente 57 % du PIB. Plus de la moitié des richesses du pays est redistribuée. Mieux vaut donc être dans la redistribution que la creation. Ainsi, le corps recrute le corps, le cabinet coopte le cabinet et l’inspecteur pantoufle en vendant ses compétences d'initié. Ce que Pierre Bourdieu (1930–2002, sociologue) appelait la noblesse d’État : une caste qui entretient ses rentes.
Dans de nombreux pays, la rente est adossée à une économie qui crée ; en France, à une position dans l’appareil. Même stock de talents. Deux champs de gravité différents. L’un attire vers la création, l’autre vers la rente.
Les deux entrepreneurs font des paris différents. Le créateur remet sa mise en jeu chaque matin ; l’entrepreneur de rente mise une fois (un concours, une nomination, une cooptation, un classement de sortie…) puis défend sa position. La rente fait le reste, le risque est derrière lui. Ce ne sont ni des paresseux, ni des médiocres ni. Ce sont des profils talentueux, les Watt d’aujourd’hui, mais qui lisent correctement la “table des honneurs” qui leur fait face.
Ainsi, la boucle décrite par Mancur Olson (1932–1998, théoricien des coalitions de redistribution) s’enclenche. Au sommet, l’entrepreneur de rente produit ce que sa position récompense : des rentes. Ses outils sont la procédure, la norme, le dispositif, le guichet. Chaque règle qu’il écrit est une barrière, chaque barrière protège un périmètre, chaque périmètre exige son gardien. Il ne vole rien, il ne fraude rien : il sécrète, en toute légalité, l’environnement qui rend sa fonction indispensable.
Et il s’appelle lui-même « grand serviteur de l’État ». L’expression amuse.
Le serviteur, par définition, est en bas. Ici, elle désigne les gens du sommet. Le vocabulaire de l’humilité y croît exactement avec le pouvoir : plus on monte, plus on « sert ». Elle dit servir l’État, jamais les Français. L’État le lui rend bien : le corps à vie, le grade acquis, la pantoufle si besoin. On cherche en vain le sacrifice.
Sous l’Ancien Régime, on servait le Roi, et le service donnait rang. 1789 a changé la devanture, pas la boutique : les privilèges de naissance sont devenus privilèges de statut. Le grand “serviteur de l’État” a remplacé le courtisan avec les mêmes honneurs sans le risque de la disgrâce.
Et la machine grandit : 10 % du PIB en dépenses publiques vers 1870, 57 % aujourd’hui. Une partie de cette explosion tient à l’arithmétique de Baumol : écoles et hôpitaux coûtent structurellement plus cher à mesure que la société prospère grâce aux entrepreneurs de création. Mais le reste est lié aux prélèvements des rentiers, qui dévorent l’assiette qui les nourrit.
Faut-il y voir une culture, une essence française ? Non, et c’est la bonne nouvelle. McCloskey le prouve : l’Angleterre a renversé sa table en un siècle, la France de 1789 a aboli en une nuit privilèges et corporations.
On ne redresse jamais une économie en changeant seulement les gouvernements, les impôts ou les lois. On la redresse en changeant sa table des honneurs. Mais les théories d’Olson mettent en garde.
Les tables ne se renversent que lorsque les positions acquises, en particulier les institutions qui les soutiennent, sont fragilisées, voire détruites.
Le “miracle” allemand et japonais d’après 1945 n’est pas un mystère : la défaite avait pulvérisé les coalitions, les cartels, les rentes. Tout le talent est retourné à la création, faute de positions à défendre. À l’inverse, la Grande-Bretagne victorieuse garda ses coalitions intactes, et déclina pendant trente ans. Il lui fallut attendre 1979 et sa “dame de fer” pour casser enfin quelques positions établies, au prix d’une décennie de conflits.
L’intelligence artificielle est la meilleure démonstration possible de ces réalités.
Que fait une IA ? Elle lit, rédige, vérifie, instruit le dossier : elle automatise la procédure. Les entrepreneurs de création y ont donc vu l’opportunité du siècle. L’Amérique a répondu par des centaines de milliards d’investissement. Les entrepreneurs de rente y ont vu la menace absolue : une machine qui dissout leurs barrières administratives et réglementaires.
L’Europe a donc répondu par l’AI Act: le premier grand texte au monde sur l’IA, voté avant d’avoir produit une seule IA qui compte. Réguler avant de créer. La chronologie est l’aveu ultime.
Et le pire est à venir. L’AI Act crée des délégués à la conformité, des auditeurs, des autorités notifiées. Face à la technologie qui supprime les procédures, la rente a répondu en fabriquant la procédure qui l’encadre. Tout est dit.
Ainsi, les sociétés finissent toujours par ressembler à ceux qu’elles admirent.
Tant que la France récompensera davantage la conquête des positions que celle des clients, ses meilleurs talents entreprendront la rente avec le génie qu’ils auraient mis à créer.
Le jour où elle inversera les places, notre pays retrouvera la prospérité. Le moment est peut-être enfin venu de renverser notre “table des honneurs”.
Paul Corey