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Suppression de l’ÉNA : on a fait semblant

Édito WOW! · 21 juillet 2026

Suppression de l’ÉNA : on a fait semblant

Le 8 avril 2021, un énarque supprime l’école qui l’a fait roi. Quatre ans plus tard, l’institut qui l’a remplacée occupe les mêmes murs strasbourgeois, recrute dans les mêmes viviers et coûte 6,7 millions d’euros de plus par an. La révolution promise tient, toute entière, dans un changement de sigle et de logo.

Réclamée depuis la crise des Gilets jaunes, la suppression de l’ÉNA devait, selon le Président, changer radicalement la manière de recruter et de former les hauts fonctionnaires. Le 1er janvier 2022, l’Institut national du service public naît sur les cendres de l’ancienne école. L’image est belle. Dans les faits, l’INSP emploie les mêmes personnels, transférés par décret, et forme des promotions de taille identique par des concours du même type.

L’ironie fondatrice mérite d’être rappelée. L’ÉNA de 1945, voulue par Michel Debré, devait justement démocratiser : un concours unique, anonyme, républicain, contre la cooptation bourgeoise d’avant-guerre. Puis la machine s’est refermée au profit des enfants de cadres, des diplômés de Sciences Po, des héritiers du capital culturel. Pierre Bourdieu avait nommé ce paradoxe dès 1989 : la noblesse d’État, une aristocratie qui se reproduit d’autant mieux qu’elle se croit méritocratique.

La rigueur oblige à l’inventaire. La « botte » est morte : fini les grands corps choisis à 25 ans pour la vie sur des notes d’école. Un corps unique des administrateurs de l’État, un classement de sortie remplacé par un appariement anonymisé, des Prépas Talents pour les boursiers. Sur le papier, l’arsenal impressionne.

Les ordres de grandeur le dégonflent. En 2019, 1 % des élèves avaient un père ouvrier ; le rapport Thiriez comptait 76 % d’enfants de cadres supérieurs. Le concours Talents, vitrine sociale de la réforme, offrait quatre postes en 2024, sur une promotion de quatre-vingt-dix. Une expérimentation si précaire qu’il a fallu une loi votée dans l’urgence pour la proroger.

Le bilan comptable achève le tableau. La subvention de l’État est passée de 31,7 millions d’euros pour la dernière année de l’ÉNA à 38,4 millions pour la première année de l’INSP. Mêmes murs, mêmes effectifs, surcoût assumé. En économie, cela s’appelle du rebranding. En politique, cela s’appelle une réforme.

Le paradoxe le plus grave est ailleurs. En mettant en extinction le corps diplomatique, la réforme a provoqué au Quai d’Orsay, le 2 juin 2022, la première grève depuis 2003. Les diplomates défendaient une idée simple : ambassadeur est un métier qui s’apprend. En remplaçant des carrières protégées par des nominations fonctionnelles, donc révocables, la réforme a accru l’emprise du politique sur la haute administration. On a fragilisé l’indépendance sans démocratiser l’accès.

Car le tri social se joue quinze ans avant le concours : dans le langage légitime, la carte des prépas, l’aisance à l’oral qui se transmet à table. Réformer les épreuves d’entrée d’une école de sortie revient à repeindre la porte d’arrivée d’une course dont les couloirs de départ sont truqués.

Reste la fonction politique de l’opération, qui éclaire tout. Quand la défiance monte, on sacrifie un symbole. L’ÉNA était le bouc émissaire parfait : trois lettres détestées, un coût politique nul. La supprimer donnait du sang symbolique à l’opinion sans toucher au statut, au pantouflage ni à la mécanique scolaire de la reproduction. Le problème a simplement été renommé. La noblesse d’État se porte bien.

En 2026, la question n’est plus de réformer l’ÉNA. Elle est de réformer l’école.

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Paul Corey