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Quand la propriété est publique, le propriétaire ne sait pas gérer son bien.

Édito WOW! · 19 juillet 2026

Quand la propriété est publique, le propriétaire ne sait pas gérer son bien.

195 000 bâtiments, 97 millions de mètres carrés, 74 milliards d’euros d’actifs : aucune foncière cotée, aucun fonds souverain ne détient en France un patrimoine comparable à celui de l’État. Pourtant, ce géant ignore ce qu’il possède et laisse ses murs se dégrader.

Le premier propriétaire du pays vit comme un squatteur dans son propre patrimoine.

Le constat est officiel. En décembre 2023, la Cour des comptes conclut que l’organisation immobilière de l’État « a atteint ses limites » : bâtiments dégradés, normes en retard, inventaire lacunaire.

Deux chiffres résument l’échec. Le premier : chaque agent de l’État dispose en moyenne de 25 mètres carrés de bureau, contre un objectif officiel de 16. Plus d’un tiers de surfaces en trop, chauffées, nettoyées, gardiennées pour rien.

Le second : faire fonctionner ce parc coûte près de 10 milliards d’euros par an. Dans le budget de fonctionnement de l’État, seule la paie de ses agents pèse plus lourd que ses murs.

Ce gâchis est insupportable. La gestion est éclatée entre 62 programmes budgétaires ; chaque ministère administre « ses » bâtiments comme un fief, sans payer l’usage de ce qu’il occupe.

Un bien qui n’a pas de prix n’a pas de valeur, donc pas de syndic ni de gardien : il peut rester vide ou squatté sans que personne n’en réponde.

L’économie a un nom pour cela : la tragédie des communs.

Une ressource gratuite est toujours surconsommée, jamais entretenue. Le directeur d’administration qui rend 2 000 mètres carrés n’y gagne rien ; celui qui les garde ne perd rien. Le résultat est écrit d’avance : des étages vides que personne ne déclare, des bâtiments chauffés pour des services partis.

Vingt ans de réformes ont buté sur ce verrou.

France Domaine en 2006, loyers budgétaires généralisés en 2010 puis supprimés en 2019, Direction de l’immobilier de l’État en 2016 : autant d’outils, de schémas, d’acronymes. L’État a inventé le loyer sans conséquence, puis l’a abandonné parce qu’il était sans conséquence.

L’addition, elle, grimpe : la Cour évalue le besoin de mises aux normes entre 140 et 150 milliards d’euros d’ici 2050. Et la parade historique, VENDRE, s’épuise : les bijoux de famille parisiens sont partis les premiers, reste un stock dont plus personne ne veut.

En 2026, le Parlement a voté la création d’une foncière de l’État: AGILE, agence publique pour gérer une partie du parc, qui deviendra au 1er janvier 2027 l’Établissement public immobilier et foncier de l’État. Propriétaire de 20 millions de mètres carrés de bureaux, la foncière facturera des loyers réels aux ministère. Et chaque euro de l’immobilier retournera à l’immobilier.

Sur le papier, cette dixième réforme tant attendue touche enfin le cœur du problème.

Mais le scepticisme reste légitime. Les loyers budgétaires aussi devaient responsabiliser ; ils ont disparu dès qu’ils sont devenus gênants. Le test arrivera vite : le jour où la foncière voudra vendre un bâtiment qu’un ministre veut garder, ou augmenter un loyer qu’un cabinet refuse de payer.

Ce jour-là, on saura si la France s’est dotée d’un propriétaire ou a fait semblant.

La Belgique l’a fait depuis des années, sans drame. Le blocage relève moins de la technique que de la culture. Faire payer le public pour un bien public ? Voilà une idée qui n’est pas dans la culture française.

Le blocage est bien culturel : l’État oublie de s’imposer ce qu’il impose au privé: la bien nommée exception française. Le privé vit sous contrôle public : réglementé, inspecté, parfois nationalisé. Le public, lui, reste intouchable. Il appartient à tous, donc à personne, sinon à ceux qui l’occupent sans en répondre.

Cette culture doit s’inverser. Le public doit des comptes au privé qui le finance.

Ce patrimoine a 68 millions de copropriétaires : les contribuables. L’État en est le simple syndic. Et un syndic qui laisse pourrir l’immeuble se révoque.

Faut-il privatiser tout l’immobilier de l’Etat pour qu'il soit enfin correctement géré ?

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Paul Corey