INÉGALITÉS : Ce qui a changé
Un siècle de progrès. Les mêmes droits, toujours pas les mêmes chances.

En 1930, les hommes sont égaux devant la loi. Mais les femmes ne votent pas, des millions d’habitants de l’Empire n’ont pas les mêmes droits politiques, et la fortune reste extraordinairement concentrée.
D’abord, l’égalité juridique. En 1930, le principe proclamé en 1789 a profondément transformé la société française. Les privilèges de naissance ont disparu. L’école primaire publique est gratuite, laïque et obligatoire. Le suffrage masculin est universel. L’impôt sur le revenu, créé en 1914, est progressif.
Mais, les femmes ne votent pas. Le suffrage est pourtant qualifié d’« universel » depuis 1848. Entre 1919 et 1936, la Chambre des députés se prononce six fois en faveur du vote des femmes. Le Sénat bloque. En 1936 encore, les députés votent pour par 495 voix contre zéro. Le texte n’est jamais inscrit à l’ordre du jour du Sénat.
L’inégalité est également civile.
Le Code civil de 1804 avait placé la femme mariée sous l’autorité de son mari. Des brèches ont déjà été ouvertes : depuis 1907, elle peut disposer librement de son salaire. Mais en 1930, elle reste juridiquement subordonnée dans de nombreux actes de la vie civile.
Il faudra attendre 1938 pour voir disparaître son incapacité juridique générale, puis 1965 pour qu’une femme mariée puisse exercer librement une profession et ouvrir et gérer un compte bancaire sans le consentement de son mari.
L’égalité ne franchit pas davantage les frontières de l’Empire.
La République administre alors des dizaines de millions d’habitants qui ne disposent pas des mêmes droits que les citoyens de métropole. En Algérie notamment, le statut des populations musulmanes demeure dérogatoire au droit commun.
Le régime de l’indigénat — droit pénal séparé, sanctions administratives sans juge, citoyenneté refusée — a déjà été réduit, mais il ne sera définitivement aboli qu’en 1944.
Parce qu’une France libre qui faisait mourir des soldats musulmans pour la libérer ne pouvait plus, ni devant eux, ni devant les nationalistes algériens, ni devant ses alliés américains, continuer à leur refuser le droit de vote.
À l’inégalité des droits s’ajoute celle des conditions.
La France de 1930 ne connaît ni SMIC, ni assurance chômage généralisée, ni système universel de retraite.
La propriété est beaucoup plus concentrée qu’aujourd’hui. Naître dans une famille fortunée ou dans une famille ouvrière ne signifie pas seulement disposer de revenus différents : cela détermine largement le logement, l’éducation, la sécurité face à la maladie et la vieillesse, et les possibilités de transmettre à la génération suivante.
Les femmes deviennent électrices et éligibles en 1944. Le Préambule de 1946 garantit à la femme, « dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme ».
La décolonisation remet progressivement en cause l’inégalité juridique entre citoyens et sujets.
Les ordonnances de 1945 créent la Sécurité sociale avec l’ambition de généraliser la protection contre les grands risques de l’existence.
Cette universalité se construit progressivement pendant les décennies qui suivent.
L’égalité entre femmes et hommes avance par étapes : autonomie professionnelle et bancaire en 1965, autorité parentale conjointe en 1970, égalité de rémunération inscrite dans la loi en 1972, égalité professionnelle renforcée à partir de 1983, parité politique à partir de 2000.
En 2024, la Constitution garantit désormais la liberté pour une femme de recourir à l’IVG.
Les écarts se réduisent fortement au cours du XXe siècle sous l’effet de la hausse des salaires, de la fiscalité, de la protection sociale, du salaire minimum et de la constitution d’une vaste classe moyenne propriétaire.
Mais le patrimoine reste concentré.
Début 2024, les 10 % des ménages les mieux dotés détiennent 47,9 % du patrimoine brut français, et le 1 % le mieux doté 15,4 %.
La déconcentration est pourtant réelle : à la veille de 1914, les 10 % les mieux dotés possédaient environ 85 % du patrimoine privé, et le centile supérieur à lui seul près de 60 % (Piketty, WID.world). En 1930, la décrue est engagée mais encore modeste.
Reste l’égalité des chances.
L’école s’est massifiée. L’université s’est ouverte. Le nombre de diplômés a explosé. Mais l’origine sociale continue de peser lourdement sur les trajectoires.
En 2024-2025, les enfants de cadres représentent 53 % des étudiants en classes préparatoires aux grandes écoles, 58 % dans les formations d’ingénieurs hors université et 65 % dans les Écoles normales supérieures.
Les écarts apparaissent bien avant l’enseignement supérieur. À l’entrée en sixième, 41 % des enfants de cadres obtiennent de bons résultats en français, contre 10 % des enfants d’ouvriers.
En un siècle, la France a donc changé la nature même de l’égalité.
En 1930, le combat était d’abord celui de l’égalité des droits : voter, travailler, posséder, être jugé selon la même loi, être protégé contre les grands risques de l’existence. Ces batailles ont, pour l’essentiel, été gagnées.
La question contemporaine est plus difficile : que signifie être égaux lorsque les droits sont les mêmes mais que les points de départ ne le sont pas ?.L’égalité devant la loi peut se décréter. L’égalité des destins, elle, se construit dans les choix de société.
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Paul Corey