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PROSPÉRISME : Doctrine (4/7)

COMMENT PENSER L'ACTION PUBLIQUE ?

PROSPÉRISME : Doctrine (4/7)

Le premier texte montrait que la France ne construit plus. Le deuxième expliquait pourquoi les nations s’enrichissent. Le troisième formulait l’idée du prospérisme. Celui-ci l’expose au feu de la critique. Une doctrine qui ne survit pas à ses objections n’est qu’un slogan.

Le prospérisme juge toute politique publique au patrimoine net qu’une société transmet à la génération suivante.

Non pas le flux du PIB, qui mesure la récolte d’une année, mais le stock qui rendra possibles les récoltes suivantes : le capital humain, le capital économique, scientifique, industriel, institutionnel, environnemental et culturel. Diminué des charges transmises avec lui : la dette, les rentes, les dépendances, les infrastructures dégradées, les compétences perdues.

Ces sept capitaux ne forment pas un inventaire hétéroclite. Un capital, c’est une idée qui a pris corps. Une centrale est une idée devenue béton. Une école est une idée qui produit d’autres idées. Un tribunal est une idée qui protège toutes les autres. Les sept lignes du bilan ne sont que les formes que prennent les idées lorsqu’elles réussissent et les conditions qu’il faut aux suivantes pour naître.

On dira que tout ce bilan est abstrait. C’est l’inverse. L’abstrait, c’est le PIB qui additionne les flux sans distinguer ce qui prépare l’avenir de ce qui le consume, et enregistre la vente des bijoux de famille comme une création de richesse.

Le bilan prospériste répond à la seule question qui vaille pour une famille, une entreprise ou une nation : laisserons-nous davantage que nous n’avons reçu ?

On dira que ce bilan est impossible. Chacune de ses lignes existe déjà. L’INSEE évalue le patrimoine national. La Banque mondiale mesure le capital humain. La Cour des comptes ausculte les infrastructures. PISA suit l’état de l’école. Les données sont là, dispersées, jamais réunies. Le prospérisme n’invente pas une science ; il assemble un bilan que la nation tient déjà sans le regarder.

On dira que tout ne se mesure pas. C’est vrai. La confiance, la qualité d’une institution, une culture scientifique échappent au chiffre. Mais l’intérêt d’un bilan ne réside moins dans la précision du chiffre que dans la direction de son évolution. Cette décision crée-t-elle un actif durable ou une charge reconduite ? Ces deux déficits, identiques pour Maastricht, financent-ils un laboratoire ou des dépenses courantes ? Le flux les confond ; le bilan les distingue.

Ce bilan mérite un nom. Nous proposons le capital de prospérabilité.

La prospérité décrit un état ; la prospérabilité désigne une aptitude. La première regarde le présent ; la seconde prépare l’avenir. La liberté de créer a rendu possible le grand enrichissement de l’humanité, mais le soleil ne plante aucun arbre. La liberté est une condition ; elle n’est pas un programme.

Le programme commence ici, et il tient en trois verbes. Préserver la liberté des idées et le respect de ceux qui entreprennent. Combattre tout ce qui enferme : les rentes, les privilèges protégés, les normes qui s’empilent, l’État lorsqu’il décourage au lieu de construire. Accroître le patrimoine transmis, afin que chaque génération lègue davantage qu’elle n’a reçu.

Une politique prospériste augmente le capital de prospèrabilité d’une nation.

Elle transforme du présent en avenir ; une politique anti-prospériste transforme l’avenir en confort présent. Le reste n’est qu’application.

Une baisse d’impôts n’est ni bonne ni mauvaise par nature. Si elle libère durablement le travail et l’innovation sans creuser une dette stérile, elle enrichit le patrimoine transmis. Si elle finance des dépenses présentes par l’emprunt, elle déplace la charge sur les générations suivantes.

Une dépense publique n’est pas davantage vertueuse par essence. Une université, une crèche, une justice efficace peuvent enrichir le bilan ; une rente entretenue, une subvention sans transformation peuvent l’appauvrir.

Là où les idéologies demandent un camp, le prospérisme demande un bilan.

Suivons deux euros d’argent public. Le premier finance l’allocation logement. Elle soulage des ménages, mais les études convergent : une partie de son effet est absorbée par la hausse des loyers. Le besoin demeure, la dépense revient chaque année, aucun actif n’est constitué. Le bilan hérite d’une charge.

Le second finance la petite enfance. Un investissement précoce améliore les compétences, la santé, la réussite scolaire, et réduit les dépendances futures. La dépense disparaît ; le capital demeure. Le critère condamne ainsi une politique que la gauche défend et consacre une dépense que la droite juge secondaire.

Le prospérisme ne choisit pas un camp ; il juge un résultat.

Le temps fournit une deuxième épreuve. En 2019, la France abandonne Astrid, son programme de réacteurs de quatrième génération. L’année suivante, elle ferme Fessenheim, centrale amortie, fonctionnelle et décarbonée. Deux ans plus tard, revirement complet : six réacteurs annoncés, la filière redevient stratégique. Le revirement est bienvenu ; il confirme surtout le coût de l’interruption. Dans les industries du temps long, l’hésitation détruit davantage que l’erreur. Une filière ne vit pas dans les discours ; elle vit dans les ingénieurs, les sous-traitants, les écoles, les savoir-faire. Flamanville n’est pas seulement un chantier hors de contrôle : c’est le prix de trente années pendant lesquelles la France a cessé de bâtir. On ne rallume pas une compétence comme on rallume un réacteur.

La leçon dépasse le nucléaire. Les capitaux les plus précieux sont ceux dont le temps de construction excède le temps politique : une école, une forêt, une institution, une filière.

On les détruit rarement par hostilité. On les détruit par intermittence.

Les retraites racontent la même histoire. La répartition protège les retraités — c’est son honneur — mais elle consomme immédiatement ce qu’elle perçoit : elle transmet une promesse, non un capital. La capitalisation exige qu’une génération de transition paie deux fois. Ce coût est réel, et c’est précisément la logique prospériste : un sacrifice présent contre un actif durable. On objectera, avec raison, que répartition ou capitalisation, les retraités de demain vivront toujours de la production de demain. Mais la différence tient dans le chemin : pendant quarante ans, la capitalisation finance les entreprises et les innovations qui produiront cette richesse ; la répartition, elle, ne constitue aucun actif entre le prélèvement et la redistribution.

D’où le paradoxe français : nous refusons la capitalisation pour nous-mêmes, tandis que nos grandes entreprises appartiennent aux fonds de pension des retraités des autres. Nous organisons, sans le vouloir, la capitalisation... des autres.

Le concept tient. Il a survécu à l’abstraction, à l’impossibilité, à l’incommensurable.

Reste le plus difficile : empêcher cette idée de mourir dans un tiroir.

Paul Corey