PROSPÉRISME : Manifeste (3/7)
TRANSMETTRE DAVANTAGE QU'ON A REÇU

Le premier texte de cette série montrait, chiffres en main, une France qui consomme son capital. Le deuxième remontait à la source du plus grand enrichissement de l’histoire : la liberté des idées et le respect de ceux qui les entreprennent. Reste à transformer la leçon en boussole.
Pour cela, une seule question suffit.
Que devient une idée quand elle réussit ? Elle prend corps.
Le condenseur de Watt devient une machine, la machine une usine, l’usine un chemin de fer. Le théorème devient un ingénieur, l’ingénieur une école. L’idée de contrat devient un tribunal. Un pari énergétique devient un parc de centrales. Tout capital est une idée qui a pris corps.
Et la réciproque est vraie : les idées nouvelles ne naissent pas dans le vide. Il leur faut des cerveaux formés, des laboratoires, de l’énergie, des règles qui tiennent, c’est a dire le corps des idées d’hier sur lesquelles construire. Les savoirs, les machines, les institutions ne sont pas d’autres richesses que les idées : ce sont les idées des générations passées, cristallisées, qui portent celles de demain.
Voilà pourquoi nous mesurons mal la richesse. Le PIB compte la récolte de l’année : un flux. Il ne dit pas si le sol s’est enrichi ou épuisé pour la produire : le stock. Juger l’action publique au PIB, c’est féliciter le rentier pour son train de vie.
Il nous faut penser et juger l’action publique à ce qu’elle fait au patrimoine
Ce patrimoine, c’est le stock des idées incarnées: savoirs, science, industrie, énergie, institutions, culture, nature entretenue. Avec, au premier rang, l’idée qui fabrique toutes les autres, celle que l’Angleterre de 1700 a élevée au rang de valeur : la permission de créer. Net des charges léguées (dette, rentes, dépendances), ce patrimoine forme le stock qui doit se construire pour se transmettre et permettre la prospérité des futures générations. C’est notre responsabilité collective.
La prospérité est un état, qui se constate à un moment donné. Le véritable capital d’un pays c’est son aptitude à générer cette prospérité, sa capacité à créer les richesses de demain. C’est elle que le rentier liquide sans que rien ne l’affiche ; c’est elle qu’un pays lègue ou dévore.
Le prospérisme, c’est maximiser le patrimoine net que la nation transmet.
Il exige de chaque politique publique qu’elle en construise plus qu’elle n’en consomme. Une société prospère n’est pas celle qui consomme le plus ; c’est celle qui transmet davantage qu’elle n’a reçu.
En 1957, huit ingénieurs quittent leur patron pour fonder Fairchild. La Californie interdit les clauses de non-concurrence depuis 1872 et les laisse partir. De cette permission sortent Intel, le capital-risque, l’IA : plus de 100 milliards de dollars investis chaque année aux États-Unis. L’Amérique a hérité du capital culturel de 1700 et le fait fructifier.
Bruxelles a fait l’inverse : réguler un secteur - l’IA Act- dont elle ne détient aucun des dix premiers acteurs. Réguler avant de construire, c’est consommer le capital de permission accumulé par d’autres, de l’anti-prospérisme à l’état chimiquement pur.
Une image résume tout. Une économie prospère ressemble moins à un grenier qu’à un jardin. Dans un grenier, on compte les récoltes et l’on organise leur partage. Dans un jardin, on prépare la saison suivante et l’on accepte que certaines pousses ne prennent pas.
Aucune règle de partage n’a jamais fait pousser un arbre.
Ce jardin n’appartient pas à l’État : il en est le syndic, et son mandat est triple. Garantir la liberté de créer. Faire respecter ceux qui entreprennent. Bâtir les capacités qui rendent les deux possibles: former les jardiniers, entretenir l’irrigation, garder les grilles, et planter lui-même les arbres trop lents pour qu’aucun jardinier n’en attende le fruit : c’est ainsi que fut semé le parc nucléaire. Sans jamais cultiver à la place des jardiniers.
La France, elle, s’est donné un syndic qui multiplie les règlements, alourdit les charges, laisse fuir les canalisations et prétend cultiver chaque parcelle.
Nous ignorons ce qui attend nos enfants. Nous ne pouvons pas leur léguer des solutions, seulement des capacités : un peuple formé, une science vivante, une énergie abondante, des comptes sincères et le premier de tous les capitaux, celui que l’Angleterre de 1700 a inventé : la liberté des idées et le respect de ceux qui les entreprennent.
Nos enfants ne demanderont pas si nous étions de droite ou de gauche. Ils ouvriront notre bilan.
Le jardin est à nous. La saison suivante est à nos enfants. Plantons.
Surtout des idées. Et l’envie de les faire pousser.
Paul Corey