1789 : Mirabeau l’ambivalent
Édito WOW! · 17 juillet 2026

Le 4 avril 1791, trente mille Parisiens escortent son cercueil jusqu’au Panthéon : il en devient le tout premier occupant, avant même Voltaire ou Rousseau. Deux ans plus tard, la Convention fait jeter ses cendres hors du temple des grands hommes. Entre les deux dates, on découvre qu’il touchait en secret une pension mensuelle du roi qu’il combattait en public.
Fils aîné d’un économiste physiocrate réputé mais tyrannique, Mirabeau naît défiguré, la tête énorme, un pied déformé. À quatre ans, la petite vérole aggrave encore ce visage que sa propre mère ne supporte pas. Très tôt, il comprend qu’il ne séduira jamais par l’apparence : il devra conquérir par la parole. Cette laideur deviendra son arme.
Son père multiplie les lettres de cachet contre lui. Château d’If, fort de Joux, puis quarante-deux mois au donjon de Vincennes entre 1777 et 1780. Cette détention le transforme. Il y dévore Plutarque, Tacite, Machiavel, et y rédige son Essai sur le despotisme, réquisitoire contre le système qui l’a broyé dans sa propre chair. Il en ressort financièrement brisé, socialement déshonoré, intellectuellement forgé.
Mirabeau est un nom de terre, pas un nom de famille. Il s’appelle en réalité Honoré-Gabriel Riqueti: une famille de négociants marseillais, d’origine florentine selon la légende familiale, qui achète au XVIᵉ siècle la seigneurie de Mirabeau, un village provençal perché au-dessus de la Durance (aujourd’hui dans le Vaucluse).
Selon l’usage nobiliaire, la famille se fait désormais appeler par sa terre : son père est le marquis de Mirabeau, lui porte le titre de comte de Mirabeau, surnommé « Mirabeau-Tonneau » pour sa corpulence et sa soif.
En 1786, le gouvernement l’envoie secrètement observer la Prusse de Frédéric II. Il en tire des dépêches d’une acuité remarquable. Rejeté par la noblesse de Provence qui le méprise depuis toujours, il se présente au Tiers État d’Aix-en-Provence en 1789 et triomphe. Le déclassé social trouve enfin une tribune à sa mesure.
Le 23 juin 1789, lors de la séance où Louis XVI ordonne aux députés de se séparer, Mirabeau lance au marquis de Dreux-Brézé la phrase qui le rend immortel : “nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes”. Frontale, théâtrale, irrévocable.
Son éloquence repose pourtant sur une méthode moins héroïque : une équipe de collaborateurs prépare ses discours, documente ses dossiers. Mirabeau dirige la mise en scène, pas toujours la recherche.
À partir de 1790, sa position devient intenable. L’Assemblée se radicalise, et il commet l’acte qui ternira sa mémoire. Par l’intermédiaire du comte de La Marck, il accepte une pension secrète de Louis XVI, plus l’apurement de dettes colossales. En échange, il conseille la Cour tout en défendant publiquement la Révolution à la tribune.
Mirabeau croit sincèrement qu’une monarchie réformée peut éviter le chaos. Mais, le roi n’appliquera presque jamais ses conseils.
Le 2 avril 1791, il meurt à quarante-deux ans. Trente mille Parisiens suivent son cortège jusqu’au Panthéon, qu’il inaugure.
En novembre 1792, l’armoire de fer des Tuileries révèle sa correspondance secrète avec le roi. La Convention ordonne son expulsion le 27 novembre 1793. Sa dépouille finit dans une fosse commune à Clamart. Chateaubriand résumera l’homme d’une phrase : “Il avait en lui l’avenir et le passé, homme de l’ancien régime par les mœurs, homme de la révolution par le génie.”
La gauche y voit un traître vendu à la Cour, la droite un démagogue ayant ouvert la voie à la Terreur, les libéraux un précurseur du parlementarisme moderne. Chaque camp décrit un fragment du même homme. Tous jugent un idéologue là où agissait un stratège : Mirabeau servait un but unique, la monarchie constitutionnelle, et mobilisait tous les moyens d’y parvenir: la tribune comme la pension secrète.
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Paul Corey